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Christophe Chartaoui: «Il est possible que personne ne gagne et que tout le monde perde»

par Pierre Morville



En Syrie, le régime de Bachar al Assad dont on a annoncé la chute imminente depuis des mois, semble de nouveau en position de force sur le plan militaire…

Christophe Chartaoui.: Il ne faut pas s'y tromper. La ville de Qousseir, dans laquelle se déroulait depuis plusieurs semaines de violents combats, a été prise par les forces loyalistes au pouvoir de Bachar al Assad. Située dans la province centrale de Homs et à 10 km de la frontière libanaise, cette ville dispose d'une position stratégique. Elle relie en effet Damas au littoral et constitue une voie d'accès au régime pour une prise totale de la cité de Homs. Compte tenu de la proximité de Qousseir avec son voisin libanais, la chute de la ville est fortement imputée à l'intervention du Hezbollah, mais aussi de l'Iran. Mais il s‘agit là, dans cette longue guérilla, de mouvements d'avancées et de reculs, selon les rapports de force constamment changeants. Qousseir est tombé grâce au Hezbollah en début de mois ? On signalait le retour des forces armées de l'opposition dans des quartiers de la même ville, il y a trois jours…

On est donc parti pour un conflit de longue durée ?

CR: Militairement, le régime d'al Assad tient principalement parce qu'il dispose de la maîtrise aérienne. Si l'Occident fournissait, comme naguère en Afghanistan contre les forces soviétiques, des missiles sol-air, le rapport de force s'inverserait rapidement. Politiquement, le régime est très minoritaire mais l'opposition est également très divisée. Elle rassemble encore largement comme l'a montrée, cette semaine, la désertion d'une trentaine d'officiers alaouites qui ont rallié l'opposition armée. Rappelons que l'importante minorité alaouite a constamment soutenu le clan Al-Assad qui en fait partie, depuis sa prise du pouvoir par un putsch. Les populations chrétiennes sont hésitantes. Elles réclament comme tous les citoyens syriens, plus de démocratie mais elles craignent également la montée en puissance de courants radicaux islamistes, voire terroristes, dans l'actuelle opposition, soutenus militairement et financièrement par l'Arabie saoudite et certains pays du Golfe. C'est d'ailleurs cette inconnue qui explique certainement en partie la prudence américaine actuelle.

Dans cette conjecture, on peut penser que le conflit peut s'enliser longtemps. Aujourd'hui, personne ne peut gagner la bataille «finale». Mais la grande région peut perdre sur de nombreux plans.

Qu'attendez-vous d'une future conférence internationale qui semble faire accord au moins entre Barack Obama et Vladimir Poutine ?

CR.: c'est une très bonne initiative. Si elle aboutit. Pour l'instant, l'Union européenne renâcle et pour des motifs opposés, de grands pays sunnites et l'Iran s'y opposent. Il existe une seconde hypothèse plus pessimiste. Les grandes puissances ont-elles intérêt à une stabilisation démocratique dans la grande région moyenne-orientale ? La Russie qui y a perdu son influence traditionnelle, souhaite préserver son dernier allié. Les Etats-Unis, depuis Georges Bush Père, considèrent qu'un Proche-Orient divisé est plus facile à gérer du point de vue de leurs propres intérêts. Sur un plan plus local, Israël qui se sent éternellement menacé, est en embuscade pour diviser ses soi-disant ennemis, jouant alternativement l'un contre l'autre.

L'élection récente d'un président dit réformiste en Iran peut-elle modifier positivement la donne ?

CR.: Hassan Rohani vient de se faire élire avec 51% des voix. C'est un modéré, un diplomate et dit-on, un réformateur. Il s‘est engagé très tôt dans la révolution islamique, il fut l'un des proches de Khomeini durant son exil en France, à Neauphle-le-Château. Ce qui ne l'a pas empêché, comme l'a rappelé l'Express, de poursuivre ses études et d'obtenir un doctorat en droit constitutionnel à l'université de Glasgow, en Ecosse, avec un sujet de thèse éloquent : «La flexibilité de la charia». Mais les Israéliens sur ce sujet, ont raison, c'est Ali Khamenei, le vrai chef de l'Etat et il n'est pas réputé pour être modéré, diplomate ou réformateur.

Quelles conséquences ce conflit peut-il avoir sur le Liban ?

CR.: Cela peut sonner le glas de la fin du Liban. Nous vivons dans une vaste région où se mêlent des ethnies, des confessions religieuses, des langues, des histoires multiples qui font la richesse de nos cultures et leurs différences. Du côté de l'Islam, sunnites et chiites sont divisés, et je n'aborde pas au sein du chiisme ou du sunnisme, l'existence de courants plus ou moins orthodoxes. Parmi les chrétiens, on ne compte plus les églises, maronite, araméenne, assyro-chaldéenne, syriaque, ismaélienne… Les Druzes forment une entité à part, tout comme les Kurdes qui ont été spoliés de leur patrie par les grandes puissances occidentales en 1918. Sans compter sur nos vastes immigrations et diasporas. Je suis Tcherkesse, circassien, tout comme le champion de tennis Agassi, ou plus avant Yves Mourouzi ou Léon Zitrone… Mais il n'en existe pas moins une identité syrienne et libanaise.

Le Liban a été occupé militairement par la Syrie de 1975 à 2005. Le Hezbollah qui est apparu comme une force de résistance plus qu'honorable contre l'agression israélienne en 2006 sur le sud du Liban, devient une force mercenaire au profit du clan Al-Assad. Rappelons que le Hezbollah s'est très vivement affronté avec les forces syriennes en 2002… Le Liban qui n'a plus vraiment de structure étatique, n'a pas intérêt à se mêler au conflit exogène syrien et l'on peut soutenir les appels à la neutralité défendus aussi bien par Amin Gemayel, aujourd'hui le très discret leader des Forces libanaises (ex-phalanges chrétiennes) et qui fut lui, professeur à Cambridge et non étudiant à Glasgow, que par Walid Joumblatt, le dirigeant de la communauté druze.

Christophe Charton-Chartaoui est le président du «Comité français pour la Promotion des Droits de l'Homme». Disposant de la triple nationalité française, libanaise et brésilienne, ancien baasiste, chrétien d'origine tcherkesse, il dispose encore de nombreux relais dans la région.