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Enterrement de Chokri Belaïd : Ce qui s'est passé vendredi à Tunis

par Kmar Bendana : Tunisie

Ce vendredi 8 février 2013, la Tunisie a vécu une journée mémorable. Je l'ai suivie à la télé mais Khaled, Aïcha et Moncef sont allés accompagner l'enterrement de Chokri Belaïd. Yamina travaillait à Nessma Tv, transmettant en direct -comme les deux chaînes nationales et en partie At-Tounissiyya- les images des obsèques nationales de cet homme politique assassiné en sortant de chez lui, le 6 février.

 Heureusement que nous avons ces reportages " faits maison " car j'apprends qu'Al Jazeera a collé des images de l'enterrement avec un rassemblement pro-Ennahdha devant l'ANC et une bande son avec des slogans… contre le RCD !!! C'est la première fois que je réalise l'ampleur de la manipulation et du culot de cette chaîne, plusieurs fois dénoncée depuis le 14 janvier 2011 et aujourd'hui objet de méfiance, à cause de ces pratiques. Voici mes impressions personnelles en cette fin de journée exceptionnelle. Des hommes et des femmes sont venus de partout depuis le matin. En ce jour de grève générale, un million quatre cent mille personnes selon le Ministère de l'Intérieur ont accompagné le cortège des funérailles. Des jeunes et des vieux, des fleurs et des drapeaux, des pleurs et des youyous, des slogans anti Ennahdha et anti Ghannouchi et des versets du Coran, l'hymne national et le chant de l'Internationale en arabe, des phrases dites par Chokri Belaïd et des photos de lui, souriant. Son cercueil recouvert des drapeaux national et syndical, de sa toge d'avocat, de branches de palmier et de fleurs quitte la maison paternelle vers dix heures du matin. Le cortège fait une halte par la Maison de la Culture de Jbel Jloud, la banlieue déshéritée où est né Chokri Belaïd. On assiste à une courte cérémonie solennelle où le gouvernement dont la présence n'a pas été souhaitée par la famille est remplacé par de nombreuses personnalités syndicales, politiques et culturelles. Basma Khalfaoui, l'épouse de Chokri Belaïd appelle au calme et à la discipline au micro; elle est drapée des couleurs nationales puis elle arborera sa robe d'avocate. Dehors, le dessin de la moustache et du grain de beauté du défunt sont tagués sur le mur par un dessinateur des Zwawla. Le cercueil ressort, il est posé dans un véhicule militaire où prennent place sa fille Nayrouz, son épouse, sa soeur et Maya J'ribi, secrétaire générale du parti Al Joumhouri à côté des soldats.

Malgré le temps de pluie, un flot de gens continu sur les cinq kilomètres séparant Jbel Jloud du cimetière du Jellaz a marché pendant quatre heures environ. A part les avocats et les juges en robe, les syndicalistes reconnaissables du service d'ordre, le nombre et la composition de cette longue colonne humaine défie tout découpage sociologique. L'image qui m'a le plus frappée : une femme en sefsari et khama noire attendait sous un arbre dans le cimetière… rappelant une photo de l'enterrement de Moncef Bey de 1948.

La fin du cortège a été accueillie par des incidents de casseurs et de pilleurs. La cérémonie s'est passée sous un nuage noir, celui des voitures brûlées à l'entrée et des bombes lacrymogènes destinées à disperser les bandes de casseurs se déversant méthodiquement dans les alentours du cimetière. Malgré la bousculade et les informations défilant sur l'orchestration d'attaques armées dans plusieurs coins de la capitale, de la banlieue et du pays, la mise au tombeau s'est faite dans la ferveur. Le noyau de la cérémonie n'a pas été atteint et on apprend que plusieurs marches ont eu lieu dans des dizaines de villes. Des enterrements symboliques ont condamné la violence partout dans le pays. Les dernières images de la tombe montrent des gens qui s'attardent, restent recueillis, longtemps après la fin de la cérémonie.

Journée émouvante, où se mêle la tristesse de la perte et le réconfort de cette communion pacifique. Plein de raisons de se dire que les Tunisiens ont de quoi empêcher que cet assassinat se répète. Pourvu que Chokri Belaïd ne soit pas mort pour rien.