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Gouvernement : De Ouyahia à Sellal

par Ghania Oukazi

La nomination de Abdelmalek Sellal à la tête de l'Exécutif semble viser l'impératif besoin du Pouvoir de répondre aux préoccupations des citoyens pour leur faire oublier les affres des «sales besognes» que son prédécesseur ne s'est jamais caché d'avoir exécutées.

Si on doit chercher une qualité rare à Ahmed Ouyahia d'entre «les défauts» qui lui sont reprochés par beaucoup, notamment depuis qu'il n'est plus Premier ministre, on lui reconnaîtra sans ambages, son audace d'assumer «les sales besognes.» Ceci, même si ce n'est pas lui qui les décide. L'on se rappelle quand il s'est agi sous la présidence de Liamine Zeroual de ponctionner les salaires des travailleurs en raison des difficultés financières que vivaient le pays quand Ouyahia, alors chef du gouvernement, avait confirmé cette décision impopulaire en direct à la télévision nationale. Pourtant, les ponctions en question avaient été décidées au niveau de la présidence de la République par le conseiller de Zeroual, Mohamed Betchine, en concertation et avec «la bénédiction» de l'UGTA que dirigeait à l'époque, Abdelhak Benhamouda.

Ouyahia a, même en temps que secrétaire général du RND, affirmé lors d'une émission à l'ENTV, que le rapport parlementaire confirmant la fraude à grande échelle durant les législatives de 2002 au profit de son parti ne lui posait aucun cas de conscience. «Il faut demander à ceux qui l'ont rédigé pourquoi ne l'ont-ils pas rendu public», nous avait-il répondu sans complexe, sans en démentir le contenu dudit rapport.

Entre Ouyahia et Sellal, s'il y a bien sûr l'histoire d'un système politique qui les a réunis, des compromis et des compromissions d'un Pouvoir qui les a adoptés, il y a en parallèle ce trait de caractère qui fait du premier, un responsable arrogant, et du second, un responsable sympathique.

L'on ne saura peut-être pas tout de suite qui des deux a bien géré les affaires de l'Etat, ou qui est sincère et qui ne l'est pas, mais l'on remarque d'ores et déjà que Sellal n'a pas changé depuis qu'il est Premier ministre. Par son franc-parler imprégné d'un humour agréable et parfois même gênant, l'ancien ministre des Ressources en eau est resté égal à lui-même.

SELLAL N'A PAS RENCONTRE LES CONTESTATAIRES

Lors de son déplacement dans la wilaya de Ouargla, Sellal a ponctué ses haltes sur le terrain par des remarques qui faisaient rire aux éclats ses accompagnateurs. Du coup, il y en a parmi ces derniers qui susurraient qu'il était difficile de savoir quand faudrait-il le prendre au sérieux. Pourtant, le 1er ministre savait à quel moment il fallait donner des instructions ou rappeler à l'ordre des interlocuteurs. Il était facile de faire la part des choses.

Les chômeurs qui s'étaient regroupés devant le siège de la wilaya, pour protester contre «la hogra» et la malvie, déclaraient à Sellal une amitié qui semblait sincère. «Dommage qu'il ne daigne pas venir nous parler, nous ne demandons pas l'impossible», nous avaient-il dit. Il est vrai que face à la suffisance d'Ouyahia, sa bonhomie ne laisse pas indifférent.

S'il a choisi cependant de sortir sur le terrain pour rencontrer les citoyens, ce que son prédécesseur n'avait jamais fait, c'est pour n'en exclure aucun. L'on se demande alors pourquoi Sellal n'a-t-il pas pensé à s'entretenir avec les contestataires-chômeurs, d'autant qu'il réunissait au même moment, au siège de la wilaya de Ouargla, les représentants de la société civile.

Il doit savoir que ce n'est pas la seule wilaya qui aura sa contestation. Mieux vaut calculer avec et se préparer à affronter les contestataires avec la fermeté et la rigueur d'un esprit responsable. Il n'y a pas de mal à confronter les représentants des contestataires aux responsables locaux pour que chacun d'entre eux connaisse ses droits et ses devoirs et que des décisions soient prises. «Il faut décider tout de suite, dès la remise du dossier», nous disait jeudi dernier le secrétaire d'Etat chargé de la Prospective et des Statistiques, à propos de la bureaucratie qui bloque des entreprises qui nécessitent des mises à niveau.

Sellal a constaté que la vie n'est pas facile même si «le pays a les moyens», comme il l'a répété à Ouargla alors que la population crie à la hogra. Il sait surtout que la hogra ne peut venir que de ceux qui pensent détenir le pouvoir d'agir et de décider. Les responsables des collectivités locales doivent être auditionnés à chaque fois que des citoyens exposent des problèmes réels et concrets de malvie, de bureaucratie et de corruption.

Les lourdes tâches de Sellal

Dès sa nomination, le 1er ministre a dû consigner dans son agenda ce qu'il se devait faire pour rétablir la confiance entre les gouvernants et les gouvernés. C'est d'ailleurs à cet effet que dès sa première prise de parole en tant que tel, il avait fait de la réhabilitation du service public et de l'administration, son principal mot d'ordre. Dans cette réhabilitation, il doit admettre que l'emploi, le logement, l'état civil, l'école, en gros, le bien-être économique et social des citoyens, doivent être pris en charge. C'est ce qu'il semble avoir lancé à partir de la wilaya de Ouargla, une région dont la proximité avec le grand Sud avec ce qu'il peut renfermer comme perturbations et les richesses pétrolières qu'il possède, caricature et pose toute la problématique de la stabilité et de la prospérité du pays tout entier.

En plus de l'apprentissage à la société du sens du civisme qu'il doit réussir, Sellal a cette autre lourde tâche de convaincre de «la bonne foi» des gouvernants à régler les nombreux problèmes des populations. Il lui faut bien du courage pour savoir comment restaurer la confiance entre l'Etat et le peuple. Un défi qu'il se doit de lancer dans une conjoncture de grande suspicion. Il a su le faire quand il leur promettait de faire couler l'eau dans leurs robinets. Bien que beaucoup de localités n'ont pas encore accès à cette ressource à partir de chez eux, il l'a fait jaillir aux fins fonds du grand Hoggar. «Puisse Dieu rassasier votre soif, comme vous avez rassasié la nôtre en réalisant ce projet», lui avaient dit des citoyens de cette immense région.

«Nous produisons des légumineuses de haute qualité, nous avons même une bonne qualité de colza, mais il nous manque les moyens financiers pour faire plus», lui fait savoir un agriculteur. «On est d'accord de vous les donner, travaillez, doublez la dose !», lui répond le 1er ministre en faisant rire tout le monde. Le message de «l'effort et du travail sérieux» a été entendu par les agriculteurs puisque l'un d'eux nous dira «on lui fait confiance, c'est un bosseur, c'est sûr qu'il ne va pas nous oublier.» Aux exploitants qui crient au manque d'eau, il a demandé de copier les Tunisiens «mais pas leurs islamistes.» Dite en arabe, cette boutade a bien fait rire l'assistance. Sellal, lui, a dû penser, en cette veille d'élections, au message politique qu'elle renferme puisque, plus loin, il lancera à un citoyen avec le sourire, «ta barbe fait peur». Et à une jeune femme habillée en hidjab, il demandera «c'est l'habit traditionnel de la région que vous portez ?». Non, lui répond-elle, «c'est l'authenticité.» Sellal se tourne vers une autre jeune femme habillée en robe chaouie et lui rétorque «et ça c'est quoi, ce n'est pas l'authenticité ?»

L'HOMME DES SOLUTIONS AUX SITUATIONS COMPLEXES ?

En réponse à l'affirmation d'un responsable local qu'il y a une étude sur l'exploitation de l'eau qui est en train d'être faite et que dans deux mois, elle sera finalisée, Sellal dit à un agriculteur qui s'est plaint de la lenteur de l'administration, «si dans trois mois, elle n'est pas prête, viens me voir à Alger, je te paierai même un café.» A l'agriculteur qui a fait des éloges au wali présent sur les lieux, il lui a lancé «tu n'as pas besoin de la brosse, tu dois produire.» Il dira aussi à un jeune exposant qui déplorait le manque d'argent pour produire, «si on te donne de l'argent, tu ne vas pas disparaître dans la nature, ou tu vas te marier avec… ?» Le mot pour rire, Sellal l'a, comme à son habitude, employé, mais cette fois, dans sa première sortie sur le terrain en tant que 1er ministre. Il n'a donc pas changé et reste «accessible» aux yeux des défavorisés et désavantagés qu'il rencontre souvent sur son chemin à l'intérieur du pays. C'est qu'il a une nature sympathique dans le corps d'un politique averti et rompu aux pratiques des arcanes du Pouvoir. Ce dernier ne l'a certainement pas choisi parce qu'il est élégant ou pince-sans-rire. Contrairement à Ouyahia, Sellal semble incarner, pour l'instant, un consensus qui empêche le Pouvoir de s'effriter. D'ici à 2014 et même avant, il gérera les «affaires» courantes de la cité pour mettre en confiance les citoyens et leur montrer que «les gouvernants tant décriés peuvent être bons.» Il est venu pour rassurer des populations qui se sentent délaissées. «L'Etat a les moyens qu'il faut, mais le rythme des réalisations des projets est lent, il faut accélérer la cadence des travaux», avait-il dit à Ouargla. Il a donné des instructions pour prendre en charge les problèmes du chômage, du logement, des jeunes et des agriculteurs. En jetant une poignée de grains de blé tendre sur la terre fraîche de Sidi Abdellah, le 1er ministre s'est rappelé Victor Hugo et «le geste auguste du semeur» que «l'ombre semblait élargir jusqu'aux étoiles.» Il est sûr que si les problèmes des citoyens ne sont pas pris en charge, il perdra le crédit qu'il a engrangé en tant que responsable avant même qu'il ne se soit habitué à la montée des marches du Premier ministère. Ceci, même si le consensus qu'il représente actuellement penserait à faire de lui l'homme des solutions aux situations complexes, y compris celles à l'horizon 2014.