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Djanina Benkelfat Messali au « Le Quotidien d'Oran »: La liberté d'écrire l'Histoire

par Allal Bekkaï

Après son séjour à Tlemcen en avril dernier suite à l'invitation du président de la République Abdelaziz Bouteflika à l'occasion de la réouverture de l'aéroport international Messali Hadj de Zenata, Djanina Messali Benkelfat, fille de Messali Hadj, est revenue cette semaine à Tlemcen. Elle vient du Canada où elle réside pour présider (à titre de présidente d'honneur) les travaux du colloque international sur Messali Hadj qui se tient les 16 et 17 septembre au sein de l'auditorium de l'université Abou Bekr Belkaïd à l'initiative de l'association Ecolymet.

Djanina travaille depuis trente  sept ans dans la reconstruction et la restitution de la mémoire de son père, le père du nationalisme algérien Messali Hadj. Nous l'avons rencontrée l'avant-veille chez une parente, Mme Fatima Zohra Benkalfat Mahi, cardiologue, au quartier les Dahlias à Kiffane.

Le Quotidien d'Oran : Que ressentez-vous à chaque fois que vous foulez le tarmac de l'aéroport qui porte l'illustre nom de votre père ?

Djanina Benkelfat : De l'émotion, absolument, beaucoup d'émotion, même avant qu'il ne soit aussi beau qu'il ne l'est aujourd'hui (après sa rénovation, ndlr) ; j'ai toujours de l'émotion quand je vois les grandes lettres Messali Hadj en arabe et en français… J'ai toujours de l'émotion…

Q.O. : Un premier colloque international avait été organisé à Tlemcen à l'initiative de la société civile. Une décennie après, soit en 2011, c'est un second colloque international qui est initié cette fois-ci par une association, en l'occurrence l'Ecolymet. Un mot sur ce deuxième colloque dont vous êtes la présidente d'honneur…

D.B. : Ecoutez, moi ce que je peux dire, c'est que je suis très fière des Tlemceniens qui ont eu l'audace et la témérité de cet engagement-là ; je tiens quand même à dire que leur engagement a précédé depuis plusieurs mois l'invitation qui m'a été faite par le président de la République… Donc, ceci n'a pas de concomitance, j'ai trouvé cela très courageux, parce que ce n'est pas évident. En plus, la société civile a fait son travail jusqu'au bout parce que ça a été financé par les gens de Tlemcen.

Q.O. : Le 3 juin de chaque année, les Amis du PPA se font un point d'honneur de commémorer comme à l'accoutumée chez Hadj Omar Lachachi l'anniversaire de la disparition de Messali Hadj. Un commentaire…

D.B. : Ecoutez, Hadj Omar Lachachi, c'est un très vieux militant, il a fréquenté le PPA et le MTLD très, très tôt, très jeune ; moi en 45, j'étais une petite fille quand lui était déjà un militant, donc on a des souvenirs communs… Il est très proche de nous et il a le reflexe du militant et en plus « kheima kbira», donc cela fait partie des valeurs de ces grandes familles-là… Maintenant, cette initiative est très intéressante, elle se fait à Tlemcen, elle va avoir des conséquences nationales, parce que les gens qui viennent tous les 3 juin se recueillir au cimetière de Tlemcen sur la tombe de Messali Hadj, c'est des gens qui viennent de toute l'Algérie et nous attendons des gens qui viennent de toute l'Algérie évidemment… parce que il y a des familles nationalistes anciennes qui sont en attente depuis 50 ans d'une reconnaissance nationale et pas seulement tlemcenienne ; donc voyez-vous l'ampleur de l'initiative de la société civile de Tlemcen…

Q.O. : Lors de la dernière cérémonie commémorative, il a été suggéré, croit-on savoir, la création d'une fondation Messali Hadj. Avez-vous eu vent de cette initiative ? Adhériez-vous à ce projet ?

D.B. : Certainement ça va être proposé dans les recommandations à la fin du séminaire le samedi et dimanche ; on attend, il va y avoir un débat sur ça, on verra ce que les gens proposent et puis je pense que là c'est aux historiens de donner leur avis, parce qu'il ne suffit pas de faire des effets d'annonce… ce sont des choses qui s'organisent avec rigueur, d'une manière réfléchie…

Q.O. : Vous abhorrez, semble-t-il, le mot réhabilitation par rapport à la restitution de la mémoire de Messali Hadj.

D.B. : Ca me fait bondir, ça me fait sauter…

Q.O. : Le mot réconciliation vous semble peut-être plus juste ?

D.B. : Ni l'un, ni l'autre… On réhabilite quelqu'un qui a fait une chose de grave, et puis on s'aperçoit finalement que ce n'est pas aussi répréhensible que ça, ça ne le concerne pas… Quant à la réconciliation, c'est qu'il faut s'être disputé avec quelqu'un pour se réconcilier, ça veut dire qu'on sort d'une fâcherie, non c'est autre chose… Voilà un homme qui a été évacué de la politique… violemment, voilà quelqu'un qui a été occulté par l'histoire qui a été écrite depuis l'indépendance de l'Algérie, et donc là se pose un problème, ce n'est pas une fâcherie, donc il n'y a pas lieu d'avoir de réconciliation. Il s'agit pour beaucoup d'Algériens de comprendre ce qui s'est passé, quelles sont les causes de son évacuation… Ces causes sont des causes politiques. Donc ce n'est pas «Allah i'samah» et on tourne la page, ce n'est pas ça du tout. Ce qui est important aujourd'hui, et moi cela fait trente sept ans que je m'investis, et que j'ai pris l'initiative de m'investir dans ce travail-là… Je ne suis pas en train de réécrire l'histoire mais j'ai donné les moyens aux historiens de le faire, c'est-à-dire que j'ai fait paraître les mémoires de mon père en 1982, que j'ai archivé tous les documents que mon père a laissés derrière lui que j'ai fournis aux grands historiens (André Julien, Mohammed Harbi, Benjamin Stora, NDLR) que tout le monde connaît mais que personne ne lit… Après les gens disent (que) tu ne connais l'histoire, si elle n'est pas écrite en Algérie, je peux vous affirmer qu'elle est écrite ailleurs, et c'est triste… On attend des réformes de ce point de vue là et des libertés d'écrire, j'espère qu'elles ne vont pas tarder à la satisfaction de tous… C'est moi qui fournis toutes ces archives et les archives de la Révolution que Mohammed Harbi a publiées dans le début des années 80, toutes les archives de Messali Hadj qui y sont, c'est moi qui les ai archivées, qui les ai données, c'est moi qui réunis un conseil scientifique pour que les mémoires de mon père soient accompagnés de tout un encadrement scientifique pour les remettre dans le temps historique, et on a eu la grande chance d'avoir (un) monsieur comme Charles André Julien qui a présidé ce conseil-là, ce n'est pas rien du tout… J'ai dû après la mort de mon père retisser des liens avec beaucoup d'hommes politiques de ses amis, beaucoup de personnalités, de journalistes, d'histoire, etc... Ça a été un long travail, un travail très actif, ça fait quand même trente sept ans… Je félicite les Amis de Tlemcen (de la société civile) d'avoir eu cette initiative, mais je me sens un petit peu aussi à la base… Je crois qu'ils ont eu beaucoup de courage de le faire, parce qu'il fut un temps où on ne parlait plus de cet homme, il était banni, je crois qu'il faut beaucoup de courage d'en parler un jour. C'est-à-dire que celui qui a eu le courage d'en parler un jour, c'est le président de la République (Abdelaziz Bouteflika, ndlr). Ça, ça interpelle à plusieurs degrés : c'est la clairvoyance, c'est donner un état civil à l'Algérie en lui redonnant son histoire, c'est le désir de faire réapproprier l'histoire par le peuple algérien… je n'ai pas de réponse juste probablement, il n'y a que Bouteflika, président de la République, qui peut nous le dire…

Q.O. : Il n'a pas de mea-culpa dans tout ça ?

D.B. : Non, je ne crois pas, moi je n'ai aucune haine contre personne, au contraire, vous savez qu'il a quelque chose qui ne fonctionne pas dans cette société cher monsieur, vous savez qu'il y a des partis politiques dans ce pays, ce n'est pas dans leur programme de revisiter l'histoire, je ne sais combien il y a de ligues des droits de l'homme, elles n'ont jamais posé le problème de l'histoire de l'Algérie, il y a des élites, la société civile n'a jamais fonctionné, par prudence ou… parce que, bon «quand on a fait son fromage pour y dormir…», ou tout simplement ça ne les intéresse pas, ils s'investissent ailleurs, mais toujours est-il, si il a fallu un homme pour faire avancer et progresser cette ouverture sur l'histoire, c'est qu'il y a un problème de mauvais fonctionnement, alors j'espère qu'on en tiendra compte dans les réformes…Vous voyez quand on parle de Messali, on revient toujours à l'actualité, parce que il a été porteur de la date d'ouverture, il a demandé la liberté, il en a payé le prix, parce que la liberté ça a un prix, il ne faut pas s'attendre…, on ne fait pas cadeau de la liberté, jamais, ça s'arrache, ils ont payé le prix, ceux qui ont lancé cette idée ont payé le prix, absolument…

Q.O. : Vous avez été le 16 avril dernier parmi les hôtes du président de la République Abdelaziz Bouteflika à l'occasion de la cérémonie d'ouverture officielle de la manifestation de 2011 «Tlemcen, capitale de la culture islamique». Comment avez-vous apprécié cette invitation officielle et que vous suggère ce geste protocolaire ?

D.B. : Je n'ai pas été invitée pour la commémoration de la culture islamique à Tlemcen, j'ai été invitée pour l'aéroport de Tlemcen, mais évidemment le président m'a dit que nous étions ses hôtes et nous avions participé à la soirée qui a suivi… Oui, je pense que c'est une chose intéressante… De toute façon, l'implication de Messali Hadj dans la culture islamique proprement dite ce n'est pas tout à fait son engagement dans la vie ; son engagement, c'est un engagement militant, c'est un engagement politique… Il est évident qu'il est né dans cette ville qui est chargée d'une histoire importante et comme tous les gens de sa génération, il a été à l'école coranique et qu'il a été comme sa famille membre de la confrérie des Derquawa et qu'à ce titre, il était tout à fait imprégné de toutes ces valeurs islamiques… mais il n'a pas joué un rôle dans le domaine religieux à aucun moment mais ses amis de la zaouïa à chaque fois qu'il visitait Tlemcen l'invitaient à tenir des conférences sur l'avenir politique de l'Algérie parce que les zaouïas s'occupent aussi de savoir surtout en période coloniale comme à cette époque-là ; ils (les amis de l'intérieur) voulaient l'écouter parce qu'ils savaient qu'il avait une vision, qu'il avait un programme politique et il venait en débattre avec eux et c'était toujours très intéressant, instructif pour Messali qui prenait la température locale et aussi donnait du sens à l'action religieuse, ça s'arrêtait là et ce n'est pas quelqu'un qui s'est particulièrement signalé sur le plan religieux…

Q.O. : Dites-moi, est-ce que vous avez eu des échos de la manifestation de Tlemcen, capitale de la culture islamique pour 2011 ?

D.B. : Oui, je suis votre journal, parce que les nouvelles régionales m'intéressent, je vous lis régulièrement, je lis vos articles (sur Le Quotidien d'Oran, ndlr), ça m'informe sur ce qui se passe dans la ville, dans la région…

Q.O. : Est-ce que vous recevez cette revue, El Djawhara, éditée par le ministère de la Culture ?

D.B. : Non, je vous suis sur Internet, je vis au Canada… Ecoutez, le ministère de la Culture n'a pas trouvé que Messali Hadj était une personnalité assez importante pour en parler puisqu'on parle de toutes les élites de Tlemcen, je crois quand même qu'il fait partie des élites de l'Algérie…