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Indépendance(s) et passation de consignes: Le règne par ou pour la rente

par Mohammed Mazouzi*

Suite et fin

Ces voix discordantes qui jettent le trouble sur une longue et doucereuse farniente politique

Un jour le patron du MSP, sans doute excédé comme nous tous par autant de dépravation, se convertit à la diatribe de cette tare étatique congénitale qu'il fallait par pudeur sinon cacher, chose qui est quasiment difficile, du moins en discourir le moins possible et de préférence sans aucune pédanterie moralisante, car semble-il, tout le monde était pourri. Aboudjerra Soltani, sans blanc-seing et sur les traces de Don Quichotte s'en alla guerroyer contre des spectres qui sont plus forts et plus essentiels au pays que la partition imperceptible que son parti entonne au sein de notre orchestre national. On lui intima de choisir entre le beur ou l'argent du beurre.

«Tout responsable qui prétend détenir des preuves de cas de corruption doit les soumettre à la justice, sinon, dans le cas contraire, il sera lui-même poursuivi.» Le ton était donné.

Aboudjerra Soltani ou quiconque qui n'aurait pas les mêmes moyens que la DRS et qui s'avisera à troubler la quiétude de cette cantine nationale, sera châtié. Et pourtant une décennie avant, en 1999 Mr le Président était stupéfait de l'inqualifiable désintéressement des gens pour la chose publique, «ces citoyens qui ne réagissent pas, n'informent pas, ne dénoncent pas… seraient-ils aveugles ces yeux du peuple, ces cœurs fermés et qui font comme si la gangrène qui dévore le pays n'est qu'une petite fièvre qui passerait avec une tisane» (9)

Comment peut-dénoncer et avec à nos trousses et sur nos têtes une promesse d'emprisonnement(10)

Que doit-on espérer face à une justice qui s'autosaisit rarement ? : «Si les scandales financiers sont devenus légions, la justice, par contre, ne se manifeste pas comme preuve ou instrument de salubrité publique. Elle est systématiquement mise en veilleuse dès qu'il s'agit d'affirmer ou d'infirmer une accusation portée à l'adresse des représentants de l'Etat. «(11)

Qu'a-t-il lieu de faire face à l'institutionnalisation de l'omerta et à la sacralisation de l'opacité ? Beaucoup de journalistes, militants des droits de l'homme, sociologues, avocats… déplorent «L'accès à l'information pour les citoyens ou leurs représentants n'est pas assuré. Dans la plupart des secteurs où la corruption règne, il est quasiment impossible pour un chercheur ou un journaliste d'accéder aux bases de données d'un ministère quelconque ou d'une entreprise nationale. Aucun document n'est versé aux Archives nationales et consultable après un délai réglementaire établi. Il est parfois plus aisé de passer par la Banque mondiale ou par le FMI pour être informé des comptes de la nation». (12)

En 1992, un certain Benyoucef MELLOUK, ex /chef de service des affaires sociales et du contentieux au ministère de la Justice commet l'irréparable et monumentale imprudence en osant s'immiscer dans un des domaines les plus sacrés de l'Algérie. Ce monsieur inconscient étalera sur la presse l'histoire des magistrats faussaires et faux moudjahidines. Ce n'était qu'un simple secret de polichinelle néanmoins on lui fera regretter pour le reste de son existence le sacrilège qu'il avait commis. Il subira comme beaucoup d'autres le sort de Prométhée. Informer, éclairer, dénoncer, réveiller, sensibiliser, affranchir, cela équivaut à défier les divinités de l'olympe algérienne à savoir : La famille révolutionnaire et son éternelle et inaltérable légitimité, L'Etat, la Rente avec la force gravitationnelle qu'elle génère,tous les autres forces politiques qui font office de neutrons corvéables interchangeable, et serviles.

Que restera-il dans ce pays qui soit susceptible de moraliser ou préserver quoi que ce soit lorsqu'on érige au rang d'une religion cet art politique qui consiste à dissoudre tous les mécanismes institutionnels (administratifs, juridiques, sociaux, culturels) sensés défendre les valeurs et acquis de la république.

En Juin 2010, 25 centurions parlementaires ont vainement essayé, dans le cadre de leurs prérogatives (13) de demander la constitution d'une commission d'enquête parlementaire sur la corruption. Cet acte de lèse majesté était inconcevable dans un pays qui était déjà doté d'une justice, d'une cour de comptes et d'une IGF, qui souffraient peut être d'une nonchalance motivée davantage (c'est ce qu'on cesse de répéter) par le souci de ne pas tomber dans le piège des règlements des comptes et autres cabales, sans oublier évidemment ce légendaire Organe de lutte contre la corruption attendu depuis 2006.

Ainsi, ni parti politique, ni parlementaires coalisés ou individuels, ni société civile, ni presse libre, ni citoyen, ne seront considérés comme des héros s'ils s'aviseront à ralentir la marche séculaire d'une Algérie qui a depuis longtemps choisi son modèle de gouvernance.

Beaucoup de nos compatriotes doutent toujours de la capacité de nos peuples à se gouverner eux-mêmes et estiment que la société algérienne doit demeurer encore quelque temps en «cage» le temps de finir son cycle de l'évolution lui permettant enfin de prendre en main sa destinée avec un matériel neurocognitif qui puisse lui permettre de structurer ( et de s'y épanouir )des édifices institutionnels propre aux démocraties contemporaines. En Mai 2011, le président du parlement algérien Abdelaziz Ziari, surprenant tout le monde, décrétera que les Algériens n'étaient pas mûrs pour le système parlementaire et qu'il leur fallait attendre encore quelques décennies pour sortir de leur période infantilisée dans la mesure où nos mentalités (omettant de préciser que ce sont plutôt les mentalités de ceux qui s'entretuent en haut lieu pour le pouvoir) sont restées enchainées à des pratiques dangereuses qui ne conçoivent l'exercice du Pouvoir politique qu'à travers le prisme de coutumes et traditions politiques désastreuses : Clanisme, Tribadisme, régionalisme, Népotisme…

Le président du parlement Ziari est peut être un homme sage et clairvoyant. Fixer comme échéance de notre maturité quelques décennies, c'est probablement en référence à la durée pendant laquelle le peuple hébreu a erré dans le désert du Sinaï pour pouvoir ensuite prétendre à la terre promise. Pourquoi Dieu avait-il fixé cette échéance là plutôt qu'une autre ? À cette énigme, certains pensent que 40 années c'était le temps qu'il fallait pour que cette génération de félons qui a offensé Dieu s'éteigne et soit remplacé par une nouvelle génération innocente. C'est peut-être ce à quoi faisait allusion le président de l'assemblée. Dans quarante années, la génération qui a libéré le pays du colonialisme, celle-là même qui a commis les plus grands blasphèmes vis à vis de l'histoire, celle aussi qui a fait errer la nation dans le désert aurait complètement disparu. Nos problèmes cesseront-il pour autant ?

On ne peut momentanément qu'accréditer la thèse de celui qui règne sur le seul instrument que l'histoire a chargé de changer la destinée des peuples : Le Pouvoir législatif. Mais qu'est-ce qui changera dans l'avenir pour qu'une fatalité aussi coriace puisse laisser la place à la sagesse et au livre arbitre du citoyen ? Nous pourrions rester indéfiniment immatures. Quelles forces naturelles ou humaines pourraient-elles empêcher les caciques d'aujourd'hui de céder leurs trônes et remettre la destinée de nos peuples entre les mains de leurs rejetons ou d'autres cerbères cooptés ???

Le président de notre Parlement a eu l'extrême prudence de cibler les causes sans pour autant évoquer la seule thaumaturgie qui s'impose et qui ne sera jamais du goût des maitres des lieux, de leurs vizirs et de leur sérail. Lors du Forum sur la pensée arabe qui s'est tenu à Alger en octobre 2010, Tous les participants on été terriblement unanimes à affirmer qu'il serait ridicule de parler d'une citoyenneté arabe qui soit dit en passant a toujours été l'otage d'un autoritarisme politique, d'«Etats Bunkers» (14) depuis la période des indépendances. En Mars 2011, une autre conférence du même genre organisée par le CRSS (Centre de recherches stratégiques et sécuritaires) aboutira aux mêmes conclusions déplorables au sujet notamment de cette société civile ectoplasmique qui n'est pas prête de prendre forme de manière efficiente afin de constituer un contrepouvoir positif ou un allié incontournable dans le développement de notre pays.

De quoi exactement vont accoucher ces printemps arabes. Notre Pays serait-il une exception et arrivera-t-il à s'affranchir de sa singularité historique et mutilante qui ne lui laissa d'autre alternative que celle de recourir désespérément à ses rentes non renouvelables et à ses matelas financiers qui lui ont permis jusqu'à présent d'étouffer cycliquement les brasiers qui le menaçaient par une redistribution des dividendes qui exigeaient en contrepartie de toute évidence une allégeance, une duplicité et un assentiment de plus en plus massifs et improductifs. De quoi aussi vont accoucher toutes ces dynamiques éternellement embryonnaires désincarnées et confinées à des rôles d'observateurs spécialisés et indépendants qui risquent de continuer à soliloquer à l'instar de la panoplie d'instances consultatives que les Etats arabes essaiment comme gages de démocratie participative ??? Le CICC(Le cercle d'initiatives citoyennes pour le changement) de Benbitour, le réseau NABNI qui, selon son porte-parole «sera une force de propositions pragmatiques qui veut dépasser la critique et le simple constat pour apporter de véritables solutions aux besoins des citoyens algériens.» (15)

Les assises nationales sur la société civiles pilotées par le CNES, les consultations confiées au Parlement, le rendez-vous des Etats Généraux de la société civile, enfin tous ces bals indéfiniment squattés et monopolisés par les mêmes usufruitiers de cette maudite rente avec aux alentours et pour donner le change, quelques énergies de bonne foi, crédules et esseulées. Enfin, toutes ces bonnes volontés en effervescence finiront-elles par faire admettre une bonne fois pour toutes que le Pouvoir doit équitablement se partager, non pas le pouvoir de gérer la rente en qualité d'usufruitiers mais plutôt le Pouvoir de projeter le pays vers un futur plus stable, plus prospère et plus juste.

En 1999 lors de sa première investiture, Mr Abdelaziz Bouteflika avait virulemment stigmatisé la situation qui prévalait à l'époque, en qualifiant cette insatiable cupidité et soif du pouvoir qui régnait, de : «Magma de brigandage, de travail de maffiosi, de gens véreux, de commerçants en mal d'argent. «Il faut reconnaitre que 12 années après, les choses n'ont pas tellement évolué. Le Président A.Bouteflika avait entamé son règne avec cette promesse «Djazaïr El-Îzza ou El-Karama»

Jusqu'à récemment, en chinant par-ci par-là dans cette brocante qu'est devenu le monde arabe, on pouvait tomber sur tout et n'importe quoi sauf sur ces deux bricoles : Fierté et Dignité.

À nous voir nous tous pendant près d'un demi-siècle fustiger l'Etat et le rendre responsable de tous nos maux. (Peuple, hommes d'Etat, parlementaires, personnalités exclues, disgraciées et écartés du sérail, tous ceux qui n'ont pas encore pu s'enrôler dans les innombrables et multiformes contingents de la prédation) Une grande question me taraude l'esprit. Qu'est-ce que l'Etat ? Si ce n'est toi et moi mon cher frère.

*Université-Mostagnem

Notes de Renvoi:

(9)Le Quotidien d'Oran - Mardi 31/08/1999 «Menaces du Président à Tipaza» Daikha Dridi

(10) mécanismes de dissuasion, d'incitation à l'autocensure et de répression :

-Code Pénal- Article 144

-Code de l'Information-dispositions pénales Art/77 à 99

-Loi- n° 01-06 du 20 février 2006- relative à la prévention et à la lutte contre la corruption (Art/46)

Dans le cadre de la Protection des personnes qui communiquent des informations, la Convention de l'Union Africaine sur la prévention et la lutte contre la Corruption(Art/9) exhorte les états «à adopter des mesures afin de s'assurer que les citoyens puissent signaler les cas de corruption, sans craindre éventuellement des représailles» quant à La Convention des nations unies contre la corruption(Art/ 33), celle-ci exhorte les pays à prendre les mesures appropriées pour «assurer la protection contre tout traitement injustifié de toute personne qui signale aux autorités compétentes, de bonne foi et sur la base de soupçons raisonnables, tous faits concernant les infractions établies conformément à la présente Convention.»

Tel est le nœud gordien: Bonne foi et soupçons raisonnables, si la Convention n'a rien imaginé de plus consistant ou d'irréfragable à mettre entre les mains des dénonciateurs, cela démontre que dans la plupart de cas c'est tout ce que nous possédons pour signaler ces turpitudes. Et c'est à l'Etat de faire le reste.

Notre Loi anticorruption, bien sûr soucieuse, et elle ne le répétera jamais assez, de la dignité des gens et de la présomption d'innocence focalisera l'attention des gens sur les effets de la dénonciation abusive qui font encourir à leur auteur un emprisonnement de 6 mois à cinq ans.

(11) Le Quotidien d'Oran – Jeudi 07/02/2008 «L'Etat pris en otage» Ghania Oukazi

(12) Daho DJERBAL- Entretien réalisé par Mohammed Yefsah-www.leMatin.dz, 15 Janvier2010

(13) Ces 25 députés déclaraient agir dans le respect de l'article 79 de la loi organique 99-02, et qu'ils ne prétendent nullement enquêter sur les cas d'espèce ponctuellement sous procédure judiciaire. Que leur initiative se voulait un exercice concret et légitime des prérogatives et des droits et devoirs constitutionnels et légaux de l'instance parlementaire à laquelle ils appartiennent.

(14) El Watan du 08/11/2010, intervention du politologue américain, le Pr Clément Henry, Débats d'El-Watan, Novembre 2010 « Les Etats arabes à l'épreuve de la globalisation».

(15) El Watan du 08 Juin 2011