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Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes au «Le Quotidien d'Oran»: Les accusations contre Bouchareb étaient infondées

par Tewfik Hakem

Le Quotidien d'Oran.: Après avoir visionné cette année plus de 1700 films proposés au Festival de Cannes, sur quels critères avez-vous sélectionné les films en compétition officielle ? Ou plus exactement entre l'ambition historique et affichée de promouvoir un cinéma d'auteur et novateur (le cinéma comme un art à part entière et sans frontières) et la nécessité de donner au festival un caractère international (cette année, 33 pays représentés en sélection officielle), comment procédez-vous ?

Thierry Frémaux.: C'est un alliage spontané et réfléchi à la fois. Chaque année, la sélection se fait en fonction de l'offre des films. Nous avons quelques grands principes qui guident notre travail, mais ensuite, il nous faut respecter celui des auteurs. Une année avec beaucoup de comédies dans le monde? Alors il y aura beaucoup de comédies à Cannes.

Un cinéma d'auteurs florissants ? Alors beaucoup de films d'auteurs en compétition. Etc. Il ne s'agit pas de privilégier tel ou tel type de cinéma, mais donner une photographie instantanée de ce qu'est le cinéma. Après 12 jours de Festival, les gens doivent dire: «En 2011, le cinéma, c'est ça !» Mais dans les grands principes, certains sont intangibles : découvrir de nouveaux cinéastes, de nouveaux pays, de nouveaux styles. Consacrer les grands cinéastes.

Présenter un beau tapis rouge. Favoriser les professionnels pour un cinéma qui est avant tout un art industriel qui a besoin d'argent et sur lequel les enjeux économiques sont fondamentaux.

Q.O.: En compétition, un film réalisé par un Roumain, installé à Paris depuis les années 80, produit par la France, tourné au Maroc avec des actrices françaises d'origine maghrébine et d'autres interprètes arabes vivant entre l'Orient et l'Occident. Comment définiriez-vous le film «La Source des femmes» de Radu Mihaileanu ?

T.F.: C'est un conte cinématographique auquel l'actualité récente offre un écho particulier. Le film raconte la révolte des femmes d'un village pour protester contre le sort qui leur est fait. Une révolte non violente puisqu'il s'agit d'une grève du sexe ! Jusque-là, c'est un sujet classique de comédie. Mais, grâce aux révolutions tunisiennes et égyptiennes, on sait qu'une protestation politique, collective et pacifique est possible. Et ça donne au film une force inattendue. Par ailleurs, le film de Radu Mihaileanu a de nombreuses vertus, en particulier d'être issu de ce cinéma populaire qui parfois fait défaut à Cannes.

Et avec des interprètes absolument formidables.

Q.O.: A priori, la sélection de ce film ne peut que nous remplir de joie, puisqu'on va retrouver des bonnes actrices françaises comme Hafsia Herzi, Leïla Bekhti, Sabrina Ouazzani, ou palestinienne comme la grande Hiam Abbes, et même la géniale algérienne Biyouna. Il y a deux ans, Biyouna, dépitée de ne pas voir le film de Nadir Moknèche « Délice Paloma » retenu pour la sélection officielle, avait déclaré à notre journal : « Jamais je n'irai à Cannes ». Depuis, elle a heureusement changé d'avis. Cette anecdote me permet de vous poser la question suivante : « Comment faites-vous pour gérer les réalisateurs recalés, autrement plus nombreux que les bienheureux retenus ? »

T.F.: J'ignorais que Biyouna avait déclaré cela. Donc, elle aura en effet changé d'avis ! Je l'espère car elle est magnifique dans le film et sa présence sur les marches au milieu d'autres actrices de génération différente sera éclatante. Pour le reste, mon métier consiste à faire des choix, certains les respectent, d'autres non. De ce point de vue, les entourages jouent souvent un mauvais rôle, à attiser les égos et à animer la foire aux vanités. Vous savez quelle est la manière la plus subversive d'être à Cannes ? C'est… de rester simple. Au fond, un caprice de star est l'une des choses les plus ringardes de la Croisette. Pour répondre à votre question, oui, il est difficile de gérer les sensibilités au moment de l'annonce des résultats. Nous voyons 1700 films et nous disons 1650 fois Non et seulement cinquante fois Oui.

Il faut savoir être délicat car les gens sont fragilisés par l'attente et l'angoisse. Une sélection à Cannes représente tellement d'enjeux. Nous faisons de notre mieux, quand nos décisions sont négatives, pour que les relations restent fortes avec les cinéastes et leur donner tout de même envie de revenir avec leur prochain film !

Q.O.: L'annonce du film « La Source des femmes » de Radu Mihaileanu n'a pas été acclamée. L'auteur du film « Le concert » est considéré comme un réalisateur commercial. Et comme vous-même, en conférence de presse, vous avez fait le lien entre le choix de ce film et l'actualité du Printemps arabe, c'était quasiment plié pour tout le monde : sans les révolutions tunisiennes et égyptiennes, ce film n'aurait sans doute pas eu sa place en sélection officielle.

T.F.: Non, c'est faux. D'abord, l'annonce du film a surpris parce qu'en effet Radu Mihaileanu est considéré par certains comme un cinéaste « commercial ». Moi, je ne vois pas en quoi le fait d'être un cinéaste commercial est un problème. J'aime beaucoup les films d'Alfred Hitchcock ou de Steven Spielberg, par exemple ! La vraie question sera de savoir si le film méritait par ses qualités propres d'être ou non en compétition.

 Ensuite, si je trouve que le printemps arabe donne au film un sens particulier, il aurait pu par ses qualités figurer en sélection l'an dernier ou l'an prochain. A Cannes, quand la lumière des salles s'éteint, la vérité ne vient que du rapport entre le spectateur et le film. Elle ne peut venir d'une raison secondaire. Avant toute chose, le film de Radu sera jugé pour ce qu'il est. L'avenir me donnera tort ou raison. Mais l'idée même d'avoir toutes ces comédiennes et comédiens sur les marches me remplit d'aise.

Q.O.: Cette année, l'Egypte est le pays invité, là aussi, on sent dans vos déclarations une sorte de prudence, tout le monde pense à la révolution de la place Tahrir, alors que vous, vous insistez sur le fait que c'est d'abord un pays producteur de films. «Inviter l'Egypte en 2011 n'est pas seulement accueillir un pays qui a signalé au monde son besoin de changer d'histoire, son besoin de liberté, sa force collective et son désir de démocratie en faisant la révolution du 25 janvier, c'est aussi accueillir un grand pays de cinéma dont la présence à Cannes ne s'est jamais démentie», souligne votre communiqué. Sans la révolution, y aurait-il eu cet hommage particulier et inédit ?

T.F.: Avoir un « pays invité » est une initiative nouvelle pour le Festival de Cannes. Notre prudence vient avant tout de ce que cette première expérience doit être réussie. Le choix de l'Egypte s'est imposé à nous parce que nous ne voulions pas d'un pays européen ou d'un pays anglo-saxon, ni d'un pays fortement représenté en Sélection officielle. Cela aurait pu être l'Inde, le Brésil ou l'Afrique du Sud. Nous avons décidé que ça serait l'Egypte, grand pays de cinéma, qui a manifesté sa proximité avec Cannes plus d'une fois.

 Sans la Révolution, l'hommage aurait eu lieu, bien entendu. Mais il est vrai que l'Egypte d'aujourd'hui est un pays en pleine effervescence et qu'elle arrivera jusqu'à Cannes. Ça nous convient très bien !

Q.O.: Pourquoi le film de «18 jours», œuvre collective réunissant 10 courts métrages de 10 minutes de 10 réalisateurs égyptiens (de Sherif Arafa, à Yousry Nasrallah) réalisés pendant et autour de la révolution égyptienne, n'a pas été retenu dans une des sélections du festival.

T.F.: Si, il est retenu. Il est en sélection officielle, en séance spéciale. Et il fait partie de cet hommage à l'Egypte.

Q.O.: L'écrivain Alaa Al Aswani, auteur de «l'Immeuble Yacoubian», dont l'adaptation cinématographique a connu un succès en dehors des frontières égyptiennes, a été pressenti pour être membre du jury. Mais alors qu'il avait déjà son billet d'avion et son smoking, il a été désinvité. Pour quelle(s) raison(s) ?

T.F.: Dans un premier temps, nous avons souhaité en effet inviter Alaa Al Aswani au Jury dans le cadre de cette invitation à l'Egypte. Puis, nous avons pensé que le faire cette année donnerait à sa présence un caractère occasionnel qui ne rendait pas justice à son œuvre et sa personnalité. Il n'a pas été « désinvité»: nous avons préféré lui faire une invitation directe pour faire partie de la délégation égyptienne - malheureusement, il ne pourra honorer cette invitation. Et il viendra, je l'espère, au Jury, une année prochaine, comme artiste universel et pas seulement comme «Egyptien».

Q.O.: Le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand a décidé de se rendre à l'ouverture du festival de Cannes avec une délégation tunisienne, et durant le festival sera projeté en séance spéciale «Plus jamais peur», documentaire sur la révolution tunisienne réalisé par Mourad Bencheikh. Après les ratés de la diplomatie française, le cinéma et Cannes en séance de rattrapage ?

T.F.: Non, ce sont deux choses différentes. Je n'ai pas à juger ce que vous appelez «les ratés de la diplomatie française». Nous montrons ce film «Plus jamais peur» car il mérite de figurer. C'est un premier film réalisé dans l'urgence qui, outre de donner une vision de la révolution tunisienne, montre les hommes et les femmes qui font la Tunisie d'aujourd'hui. J'ai appris énormément de choses. Cette tradition du documentaire politique qui a permis à Michael Moore de remporter une Palme d'Or est très forte à Cannes. « Plus jamais peur » la perpétue avec réussite.

Q.O.: Revenons un instant sur l'édition de l'année dernière et de cet épisode où le palais était quadrillé par des CRS en nombre impressionnant pour cause de manifestations contre le film de Rachid Bouchareb «Hors-la-loi»; comment avez-vous vécu cette situation, quels genres de pressions avez-vous réellement eus ?

T.F.: Je suis quelqu'un de calme par nature, sinon il me faudrait changer de métier. Nous n'avons jamais de pressions explicites sur la Sélection et jamais personne n'est intervenu pour veiller à ce qu'on ne sélectionne pas Hors-La-Loi. Je veux de ce point de vue remercier à nouveau le ministre de la Culture et le Maire de Cannes d'avoir protégé ce principe non-négociable de la souveraineté du Festival quant à ses choix et son indépendance. Cela dit, on peut protester contre la sélection d'un film, cela ne me pose aucun problème, la démocratie est là pour qu'on parle, qu'on discute, qu'on se dispute. La question, c'est que les gens qui protestaient contre le film ne l'avaient pas vu ! Et là, c'est grave. Car là, c'était un appel à la censure et une imprécation contre la liberté d'expression.

En outre, les accusations faites contre le travail de Bouchareb étaient parfaitement infondées. D'ailleurs, dès les premières projections, la polémique s'est calmée.

Q.O.: Cannes est une ville qui vote à droite, et plutôt la droite de la droite. Que se passera-t-il si le Front National arrivait à prendre le pouvoir local de cette ville qui organise et finance en partie la manifestation ?

T.F.: Nous n'en sommes pas là. Et par ailleurs, Cannes ne vote pas à droite de la droite, contrairement à sa réputation. Tout le parcours de Bernard Brochand, le Maire, prouve le contraire.

Q.O.: Il y a un quota de trois films français en sélection officielle, y aurait-il d'autres quotas non avoués - parce que non avouables-dans le choix du reste des films ?

T.F.: Il n'y a aucun quota, et d'ailleurs, cette année, il y aura quatre films français en compétition contre trois l'an dernier. En revanche, nous recherchons des équilibres (équilibres géographiques, stylistiques, générationnels) afin de mettre tout le cinéma en valeur et que Cannes puisse être fière de sa mission d'universalité, qui est une valeur inscrite dans ses statuts. Et qui reste un principe magnifique.

Q.O.: Passionné de cinéma depuis longtemps, vous êtes aussi un grand amateur de football… Et vous voyez où je veux en venir : que pensez-vous de l'affaire des quotas « raciaux » qui secoue le monde du football français ?

T.F.: C'est une affaire à la fois très exemplaire et très complexe. Des déclarations imprudentes faisant suite à un débat ridicule d'un côté, un emballement médiatique et une distribution de leçons de l'autre. Il faut rappeler que ce qui s'est dit tombe sous le coup de la loi. Cela fait-il pour autant les protagonistes de l'affaire des racistes ? Je ne crois pas. Mais il faut que les responsables du foot français n'oublient pas qu'ils sont des éducateurs et qu'avant d'être des techniciens, il faut qu'ils soient des citoyens exemplaires et des humanistes combattants. Et au sujet des joueurs que la France forme et qui jouent pour leur pays d'origine, cela ne me gêne pas : dans l'Histoire, la France a eu l'habitude de gagner des Trophées grâce à des joueurs issus du Mali, de Côte d'Ivoire, du Ghana, de Pologne, d'Italie, de Martinique ou de Guadeloupe. Ce n'est que justice que nous formions aussi des jeunes qui ensuite retournent dans leur pays d'origine.