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23es JCC : la relance annoncée des cinémas arabes et africains ?

par Mohamed Bensalah

La 23e édition des Journées cinématographiques de Carthage (JCC) s'est achevée le 1er novembre en primant, entre autres, le très bon film»Voyage à Alger» de Abdelkrim Bahloul. Une rencontre exceptionnelle, des invités de marque, des cinéastes et des critiques venus de partout, une sélection de films de haut niveau, des salles de projection pleines à craquer, un panorama de films tunisiens inoubliable, des rétrospectives, des hommages, des tables rondes thématiques, des débats pertinents… Véritable bouffée d'air frais, les 23es JCC annonceraient-elles la relance des cinémas arabes et africains ?

Imaginées par Tahar Chéria, lancées officiellement en 1966, les JCC (Journées cinématographiques de Carthage) avaient pour objectif essentiel de rendre visibles les œuvres cinématographiques du monde arabe et de l'Afrique subsaharienne en contribuant à leur circulation. Plus de quatre décennies d'expérience confèrent à ces journées un intérêt particulier de par leur longévité, leur caractère spécifiquement arabo-africain et la diversité des sujets et des approches. A un moment où les espaces culturels rétrécissent en Afrique et dans le monde arabe, il est réconfortant de voir Tunis déplacer et réorganiser les frontières, devenir un cadre de rencontre, de dialogue et d'échanges, un carrefour cinématographique reliant les artistes et les créateurs du Sud et du Nord.

Si l'on en juge par le nombre de salles opérationnelles, la qualité de la programmation, le nombre de films produits et l'intense fréquentation du public, nous devons admettre que la Tunisie, organisatrice de ces journées, est en train de sortir de l'ornière.

C'est par un grand salut à l'Afrique que s'est ouverte la 23e session, le 23 octobre, avec la projection du film «Un homme qui crie» (disons plutôt qui hurle et vocifère contre les injustices), prix du Jury à Cannes, réalisé par le Tchadien Mahamet Salah Harounb, en présence de plus de 200 invités venus de 23 pays accueillis par le ministre de la Culture et de la Sauvegarde du patrimoine tunisien, qui a souligné «la nécessité d'un dialogue franc, lucide et sans arrière-pensées entre Africains et Européens».

Au programme de la plus ancienne manifestation du continent, plus de 250 films projetés, représentant 67 pays, des compétitions officielles consacrées aux longs, aux courts-métrages et aux documentaires, une compétition nationale de courts-métrages, des panoramas, des tables rondes, un colloque international, des ateliers de projets. A l'honneur, les pays de l'ex-Yougoslavie, du Mexique et de l'Afrique du Sud. Différents hommages ont été rendus à des grands noms du cinéma. En tête, Tahar Chéria, Rachid Bouchareb, Hiam Abbas, Ateyyat, Ghassan Salhab, Sotigui Kouyaté...

Les temps forts ont été nombreux

En présence du ministre de la Culture français et de ses nombreux accompagnateurs (Marie-Christine Saragosse, Mathieu Gallet, Patrick Simonin, Serge Moati, Nicole Garcia, Alexandre Arkadi, Estelle Martin, pour ne citer que les plus connus), l'Ambassade de France a organisé ses Premières Journées audiovisuelles dans la capitale tunisienne, et ce afin de renforcer ses liens avec ce pays et créer des opportunités de coopération et d'échanges. Au cœur des débats, les coproductions, les partenariats, les échanges, la formation, la télévision, le cinéma, la radio et les nouveaux médias.

 TV5, quant à elle, s'est taillée la part du lion durant cette manifestation. La rédaction de TV5Monde a couvert toute l'actualité de ces journées. La chaîne francophone, qui vient de lancer la première plate-forme numérique internationale de cinéma francophone à la demande, a décerné une bourse à un film tunisien en cours d'élaboration, dans le cadre du Producer's Network. Parmi les autres événements qui ont marqué cette 23e édition, un colloque international sur le thème «Les cinémas du Maghreb et leurs publics dans un contexte arabo-africain».

Cette manifestation, qui a bénéficié du concours de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF), a réuni de nombreux experts qui ont planché sur plusieurs problématiques relatives aux cinémas du Maghreb : production, distribution, diffusion, réception, mutations technologiques, rôle de la critique, collaboration universitaire...

La clôture des Journées cinématographiques de Carthage s'est faite dans la joie et l'allégresse. Après 9 jours de projections et de débats, le jury, présidé cette année par le Haïtien Raoul Peck, qui a présenté son dernier film «Moloch tropical», n'a pas eu la tâche facile pour départager les talents. Le Tanit d'or (du nom de la déesse phénicienne, aujourd'hui symbole de Carthage) est revenu à «Microphone», du réalisateur égyptien Ahmed Abdallah. L'Algérie, représentée par «Voyage à Alger» de Abdelkrim Bahloul, a décroché le Tanit d'argent et le prix du Public.» La Mosquée» de Daoud Ouled Syad (Maroc) a obtenu le Tanit de bronze. Le film «Les Palmiers blessés», une coproduction tuniso-algérienne de Ben Ammar, rafle quant à lui le prix du Jury enfant.

Côté courts-métrages, les Tanits sont revenus respectivement à «Linge sale» de Malik Amara (Tunisie), «Pumzi» de Wanuri Kahiu (Kénya) et «Lezare» de Zelalem Woldermariam (Ethiopie). Décerné à la documentariste égyptienne Ateyyat El Abnoudi, un prix a été offert par la présidence de l'Organisation de la femme arabe.

 En direct du théâtre municipal de Tunis, la retransmission de la cérémonie de clôture de la 23e édition des JCC, dédiée cette année à la jeunesse, fut un véritable plaisir. Sur onze projets de films présentés, l'Algérien Yanis Koussim a été désigné comme étant l'auteur du meilleur texte. Il a reçu le prix Sotigui Kouyaté, d'une valeur de dix mille euros, pour son projet de long-métrage «Bahara». D'autres prix ont été attribués aux meilleurs courts-métrages tunisiens : «Vivre» de Walid Tayaâ et «The last song» de Hmeida Behi.

Le Tanit d'or du meilleur documentaire a été attribué à «Fix me» du Palestinien Raed Andoni. Yacine Asser (Egypte) a reçu le Prix de la meilleure interprétation masculine dans le film «Message de la mer» de Daoud Abdel Sayed, tandis que le Prix de la meilleure interprétation est revenu à Denis Newman pour son jeu dans le merveilleux film sud-africain «Shyrley Adams» de Oliver Hermanus. Une mention spéciale a enfin été décernée au film libanais «Chaque jour est une fête», du réalisateur Dima El Horr.

Dix mille euros ont été versés par la compagnie d'assurance française Groupama pour aider ce film dans sa distribution dans le monde.

Le phénix renaîtrait-il de ses cendres ?

Les signes de réveil perceptible durant ce grand rendez-vous du cinéma arabo-africain laissent penser qu'un souffle nouveau est en train de rallumer la flamme de la création, éteinte depuis des lustres. Souvenons-nous, il y a à peine quelques années, les films arabes et africains étaient reconnus et attendus avec curiosité par les professionnels du monde entier. Les productions maghrébines et subsahariennes faisaient des percées spectaculaires sur leurs écrans et à l'étranger. Chacun s'émerveillait de constater que des cinématographies à peine naissantes disposaient de vrais cinéastes, de comédiens talentueux et de techniciens hors pair capables de prouesses techniques. Les nombreux prix obtenus dans les festivals internationaux prestigieux témoignent du dynamisme de cette cinématographie qui avait le vent en poupe avant de sombrer dans la médiocrité.

Le grand mérite de ce 23e rendez-vous est d'avoir, à tout le moins, permis d'ouvrir le champ des débats. En réunissant les créateurs, les artistes et les professionnels du 7e art, les organisateurs des JCC offrent une opportunité culturelle à même de contribuer à la mise en synergie de projets communs. Quelle que soit son importance, un festival ne peut en aucune manière résoudre les graves problèmes que rencontrent les cinéastes du continent. Le lourd déficit enregistré en matière de production, de distribution et de formation ne peut être comblé du jour au lendemain, quelles que soient les bonnes volontés des uns et des autres.

L'intérêt de ces journées cinématographiques est de promouvoir le cinéma arabo-africain dans sa diversité. En facilitant les échanges entre les professionnels du 7e art et les décideurs, en montrant les œuvres des créateurs connus ou méconnus du grand public. Les cinéastes, les critiques, les journalistes et les responsables audiovisuels ont réussi à établir un premier état des lieux. Le succès des 23e JCC est un fait, tout autant que l'implication des autorités locales, du mouvement associatif et des habitants de la ville.

L'autre gage de réussite est la qualité des films projetés, qui montre à l'évidence que la vitalité d'une cinématographie ne dépend pas seulement de ses créateurs et de ses producteurs. Sans le soutien actif des gouvernants, sans l'implication totale des institutions, sans la coopération interétatique, aucune relance n'est possible. Non seulement le soutien financier des Etats est nécessaire, mais en plus il s'avère indispensable d'instaurer un état d'esprit favorable au développement de la création.