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Les jeunes et les risques de rupture avec les institutions de l'etat

par Oukaci Lounis *

2ème partie

Cette recherche est constituée de deux parties :

- la première partie est consacrée à la présentation de la recherche et à l'analyse de la démarche de travail, de son objet, et des suites envisagées, en fonction des résultats obtenus.

- la deuxième partie exposera l'analyse des enquêtes menées auprès des jeunes, par petits groupes rencontrés.

Soucieux du développement de la démocratie locale, inquiets face au retrait des jeunes de la vie politique et aux risques de replis dans des groupes d'appartenance relativement fermés, nous ont poussé à mener ce travail de réflexions auprès des jeunes sur «les représentations sociales et politiques des jeunes et le risques de ruptures avec les institutions de l'Etat». Dans un premier entretien avec les jeunes, les préoccupations énoncées ont été les suivantes :

- de nombreux jeunes se tiennent à distance de la vie politique, ne votent pas; pourtant, la majorité d'entre eux se sont impliqués récemment dans la mobilisation et les préparatifs de la Coupe d'Afrique et la Coupe du Monde. Comment mieux comprendre leurs rapports au politique, aux partis, à l'engagement publique ?

- de nombreuses associations de jeunes se sont constituées, certaines, lors de rencontres avec les membres du gouvernement, d'autres à propos de leur ville, d'autres pour promouvoir le recours aux droits aux besoins élémentaires. Cependant un nombre important de jeunes ne les fréquentent pas et restent parfois très «fixés» dans leur quartier. Il serait important de connaître leur point de vue sur la vie sociale et politique, afin de contribuer à leur ouverture.

- Aujourd'hui, en l'absence de programmes politiques, de perspectives, certains groupes en référence à l'Islam exercent une forte influence sur la construction des représentations des jeunes et sur leur engagement. Comment le développement de débats publics, d'espaces collectifs peuvent-ils contribuer à ouvrir ces jeunes à l'ensemble de la vie sociale et politique ?

- Créer une démocratie locale active, associant les jeunes, constitue un objectif difficile pour une commune. Les démarches mises en place à destination des adultes ne sont pas toujours pertinentes pour les jeunes; il s'agit d'inventer de nouvelles formes de débats et d'organisation impliquant les jeunes, en lien avec le travail mené avec l'ensemble de la ville. C'est une préoccupation déjà portée par toutes les villes et douars d'Algérie depuis plusieurs années; cette présente recherche pourrait contribuer à engager un débat serein et sérieux.

Les intérêts et inquiétudes exposés précédemment ont été alors souvent re-exprimés : les jeunes ont-ils des représentations du politique ? Lesquelles ? Les formes d'organisation de la vie citoyenne et politique des jeunes sont-elles adaptées ? Que signifie pour eux l'implication dans la vie sociale et politique ? Que penser de leur attirance pour des idéaux communautaires, lorsqu'ils existent ? Sont-ils très présents ?

Très rapidement, nous avons mis en lien notre approche avec des situations d'échanges et de travail avec les jeunes. Ainsi, les activités internationales (la Coupe d'Afrique et de la Coupe du Monde de football) ont été l'objet de beaucoup de réflexions : que signifie partir ailleurs ? Quelles confrontations ? En quoi la préparation au départ est-elle importante ? Nous avons mené un travail de proximité dans certains quartiers. Nous avons constaté qu'il est très difficile à certains jeunes de prendre le risque de la rencontre avec l'extérieur et de quitter la culture du quartier. Ils ont alors exprimé leur intérêt à identifier en quoi leur présence favorise d'autres découvertes, un autre accès à la ville.

Il a été aussi fait référence, dès cette première phase, au travail mené pour favoriser l'implication des jeunes dans des associations de recours au droit ou dans des processus d'insertion sociale. Des questions se sont alors posées : en quoi existe-t-il des liens entre l'identité sociale et leur rapport au politique ? Comment aujourd'hui vivent-ils les respects et la culture des quartiers ? Pour finir avec l'introduction, nous souhaitons poser deux questions. Aujourd'hui, le mouvement associatif fait-il partie de cette nouvelle démocratie ? La place des jeunes dans la vie politique ne se retrouve- t-elle pas finalement dans la rue, donc dans la rupture ?

L'objectif principal de la recherche est de comprendre leurs représentations de la chose politique et les risques de ruptures avec les institutions de l'Etat. Les volets principaux de cette étude se résument en les problématiques suivantes :

a) Les représentations des élections communales et législatives chez les jeunes

b) Les représentations de la chose politique chez les jeunes

c) Les représentations des valeurs chez jeunes

d) Les représentations des enjeux sociaux chez les jeunes

e) Les représentations des jeunes de leurs possibilités de s'impliquer dans la vie sociale et politique

f) La représentation des femmes en politique

L'approche méthodologique

L'approche s'est faite sur la technique des entretiens semi-directifs qui fonctionne selon une conception de recherche avancée. Les jeunes y réagissent à des questions ouvertes, ceci nous à pas empêcher l'utilisation des questions fermées. C'est une forme de recherche flexible qui explore les sujets qui intéressent le jeune, tout en lui permettant de soulever d'autres sujets et préoccupations qui pourraient nous échapper.

Notre approche n'indique pas seulement ce que les jeunes pensent, mais également pourquoi ils pensent de cette façon, comment ils formulent leurs opinions et le degré d'intensité de leurs points de vues. Cela nous a permis de mieux cerner les nuances -leurs indécisions, leurs excitations, leurs colères, leurs rébellions, leurs doutes ou leurs incertitudes- En donnant aux partis et au pouvoir la possibilité d'écouter en direct les jeunes.

La fiabilité de nos résultats ne peuvent être proportionnellement extrapolés ni généralisés au niveau national. Toutefois, ils sont particulièrement utiles parce qu'ils offrent beaucoup plus de détails et de nuances sur les représentations des jeunes de la chose politique en Algérie.

Notre choix d'enquête était le suivant : le jeunes constitués se sont réunis quatre fois. La conduite des entretiens s'est faite sous notre responsabilité, notre rôle est de faciliter, d'écouter. Nous n'avons pas les moyens financiers d'enregistrer les entretiens et de les faire décrypter. C'est de fait une limite pour l'analyse de contenu des entretiens, car nous avons pris appui sur les notes prises par plusieurs jeunes universitaires, ayant participé à l'enquête.

Après avoir déterminé la composition des groupes d‘enquête, nous avons alors réfléchi à la conduite des entretiens et nous avons construit une grille commune d'analyse d'entretiens semi-directifs; les thèmes identifiés ont alors été les suivants :

- les représentations des jeunes du politique, au plan local, national, international

- leurs rapports à leur propre situation sociale.

- leurs rapports aux valeurs, à l'utopie sociale et politique, aux causes à défendre sur le plan local, national.

- les liens d'appartenance et d'identification au quartier, à la ville, à l'Algérie.

- leurs représentations et leurs rapports aux institutions, aux droits

- leur implication actuelle sociale et/ou politique au plan local, national

- ce qu'ils souhaiteraient pour s'impliquer davantage comme citoyen, ou acteur politique aux différentes échelles déjà évoquées.

RESULTATS DE L'ENQUETE

Afin d'analyser les résultats recueillis, nous avons défini six grandes catégories d'analyse :

a) Les représentations des élections communales et législatives chez les jeunes :

La situation générale dans le pays est décrite comme étant économico-sociale catastrophique et politiquement stagnante et stressante, et ce malgré le climat de développement économique dans le pays, parce que les citoyens ne ressentent pas l'impact du développement économique de leurs régions sur leur vécu. La majorité est préoccupée par les problèmes socio-économiques 100% affectant directement le quotidien, tels que le chômage 85%et la hausse des prix des produits alimentaires 95%. Les groupes des jeunes et des urbains 66% sont moins optimistes que les ruraux 85%. Ces derniers déplorent le manque d'infrastructures et d'activités génératrices de revenus dans leurs régions.

• Les élections sont perçues comme un événement sans impact direct sur la vie des gens. Les législatives et les locales sont définies comme étant un «échec» pour les politiques et une «victoire» pour les citoyens, et estiment que le résultat le plus important des élections est le faible taux de participation. Malgré ce constat négatif, les participants urbains et les jeunes citadins estiment que ces élections comportent une dimension positive 85%, celui de l'interférence limitée de l'administration pendant les élections, tandis que les périurbains et les ruraux 95% déplorent toujours l'achat des votes et la crainte des autorités locales dans leurs régions.

• Le choix de ne pas voter est un acte délibéré et réfléchi de non-participation basé sur une prise de conscience politique. Dans ce cas, l'acte de l'abstention45% revêt une dimension de participation politique.

• L'abstention-sanction et le bulletin nul sont un acte de protestation, de contestation sociale et politique, un message au système politique pour exprimer l'insatisfaction des jeunes.

• L'abstention est aussi le résultat de la confusion des électeurs. Le nombre élevé des partis, l' absence de programmes, le manque d'information pendant la campagne.

• Les facteurs qui ont déterminé l'apathie des jeunes pendant les législatives et les locales sont la perception négative du système politique en général 83%, et des partis politiques en particulier 95%, le manque d'information sur le processus politique 75%, et la crise de communication et de médiatisation, qui contribue à renforcer la perception générale de stagnation sociopolitique 85%. Les partis ne constituent pas un acteur de développement majeur dans le pays 98%, et le pouvoir de changement est instinctivement attribué au président de la république au niveau national 100% et aux walis 100% au niveau régional. Les élections ne revêtent donc que peu d'intérêt, puisqu'elles n'engagent pas les vrais acteurs 100%.

• La juxtaposition des limites du pouvoir des partis par rapport à celui de la présidence et de la lassitude généralisée des électeurs après des années de performance négative des partis est renforcée et véhiculée de manière quotidienne par le système médiatique dans le pays, qui produit l'image d'un président dynamique et initiateur de grands projets de développement, en comparaison avec des partis statiques, dont les activités et les initiatives sont rares et ne suscitent que peu d'intérêt.

• Les jeunes abstentionnistes conditionnent leur retour aux urnes avec des signes de changement positif dans le paysage sociopolitique 95%. Ils réclament plus de jeunes dans les partis et des projets de développement locaux qui se traduisent en une amélioration concrète des conditions de vie des citoyens vulnérables 87%. Les attentes des jeunes se résument en les points suivants :

• Des projets de développement qui ont un impact sur la vie des jeunes 85%

• Le renouvellement et le rajeunissement des élites 95%

• L'engagement des partis politiques dans le développement local 98%

• Des réformes constitutionnelles pour permettre aux partis politiques d'avoir un rôle plus significatif dans le paysage politique local et régional 65%. « Pourquoi le Maire de Marseille a été reçu par le Wali d'Alger ? Où est le « maire d'Alger » .

Perception générale

Le point de départ pour analyser le comportement des jeunes durant les élections est l'évaluation de la représentation des jeunes de la situation générale du pays. Cette représentation permet de dresser la toile de fond relative à l'attitude des jeunes envers les élections, tout en déterminant leurs principales préoccupations et leurs priorités. «Je sais qu'il y a eu des élections durant ces trois dernières années, mais les élections communales, wilayales ou même législatives ne font rien pour le douar où je réside. Ils ont abandonné le douar et les siens. Aussi, on attend rien d'eux, du moment que la décision revient au wali».

Dans l'ensemble, la situation générale dans le pays est décrite par les jeunes comme étant économiquement et politiquement stagnante 85%, et ce malgré le fait que les participants des différentes catégories (citadins/ ruraux) restent plutôt réceptifs au climat de développement économique dans le pays. La perception de stagnation est présente même dans les agglomérations urbaines en plein développement 75%, parce que les participants ne ressentent pas l'impact du développement économique de leurs régions sur leur vécu. La majorité est préoccupée par les problèmes socio-économiques affectant directement le quotidien des citoyens, tels que le chômage, la misère et la hausse des prix des produits alimentaires. Les groupes des jeunes urbains sont moins optimistes que les ruraux. Ces derniers déplorent le manque d'infrastructures et d'activités génératrices de revenus dans leurs régions.

Les résultats révèlent (95%) que les élections sont perçues comme un événement sans impact direct sur la vie des gens. Les participants définissent les élections comme étant un «échec» pour les politiques et une «victoire» pour les citoyens, et estiment que le résultat le plus important des élections est le faible taux de participations (locales et législatives). Malgré ce constat négatif, les jeunes(les citadins) estiment que ces élections comportent une dimension positive, celui de l'interférence limitée de l'administration pendant les élections, tandis que les périurbains et les ruraux déplorent toujours l'achat des votes et la crainte des autorités locales dans leurs régions. « Les élections ne changent rien, alors pourquoi voter ? » (propos d'un jeune)

Touts les jeunes (100%) s'accordent sur la représentation et la perception que les élections n'ont pas d'impact direct sur la direction générale du pays. Quelle que soit l'appréciation des participants du développement du pays, de la situation générale et des besoins des citoyens, du degré d'optimisme des jeunes, ils estiment que les élections, en tant que processus politique, «ne changent rien». Toutefois, si les jeunes des différentes régions (urbaines/rurales) arrivent au même constat, les causes diffèrent selon leurs niveaux d'instruction. Les périurbains et ruraux lient les élections aux candidats, et basent leur évaluation négative des élections sur leur perception négative des candidats aux élections. Dans le cas des ruraux, les partis ne sont même pas pris en considération dans le jugement, vu que les participants ont des informations extrêmement limitées sur les partis et sur le processus politique en général, n'ont de contact direct qu'avec les candidats et, par conséquent, basent leur appréciation des élections sur la performance des dits candidats. Les groupes périurbains, étudiants et de classe moyenne, passablement plus exposés aux informations relatives au paysage politique, expliquent leur constat négatif sur les élections par le fait qu'elles n'engagent pas nécessairement les véritables acteurs de la prise de décision dans le pays. «Personnellement, je ne connais que deux personnes dans le monde politique : Le président de la république et le wali. Ce sont les véritables acteurs politiques»; « Tout se fait dans l'opacité »; « le choix se fait sur la base de la chokkara (sachet noir plein d'argent) »; « nous sommes au troisième millénaire, cessez de faire croire aux gens que les jeunes ruraux résonnent en termes de Kabila ou de arch.».

Les groupes urbains et ruraux expriment un mécontentement particulier, émanant surtout du manque de travail et de loisirs. Le chômage est l'élément le plus souvent et le plus spontanément cité comme étant un signe de stagnation sociale et économique (95%), pour le deuxième élément (100%) estiment qu'ils sont les plus chairs au Monde. L'importance accordée par les participants au chômage est un indicateur qui révèle la préoccupation majeure des électeurs par les difficultés socio-économiques liées au quotidien pendant la période électorale, et non par les élections(85%), pour les loisirs, on impute cela aux manques d'idées des ministres du tourisme et de la culture(95%). D'ailleurs, pour la plupart, le chômage a contribué au désenchantement et au désintérêt à la chose politique (95%), pour le manque de loisirs, les jeunes ont trouvés une issue : La Harga (75%).

«Tu veux connaître le résultat des élections? Eh bien, le résultat, c'est qu'on s'est réveillé le lendemain et on a vu que le problème du chômage n'a pas changé et le nombre des haragas aussi !»;

 Les groupes urbains, toutes tranches d'âge et classes sociales confondues, décrivent la situation de stagnation sociale, économique et politique en termes de manque de changement et de mouvement. Ainsi, les participants des groupes urbains associent spontanément la situation générale au fait que «rien ne change», expression récurrente, particulièrement dans les groupes périurbains. Certains participants des villes telles que Constantine, Oum el Bouaghi, où de grands chantiers d'envergure nationale sont en cours, trouvent que le développement urbain et économique de leurs régions n'a pas d'impact direct sur la qualité de leur vie. D'un autre côté, les participants ne sentent pas de lien direct entre les grandes réformes et projets en cours et l'amélioration de leur quotidien parce qu'ils ne saisissent pas les répercussions de ces projets sur leurs régions, et estiment, donc, que les choses ne changent pas vraiment. Les jeunes, par exemple, se disent satisfait que le méga projet (Autoroute) ne traverse pas leurs régions parce que cette dernière aurait contribué à la paralysie. Cette perception générale de stagnation contribue largement à la lassitude électorale des groupes urbains de tous âges.

Les ruraux, par contre, estiment que la situation générale est négative, mais que l'investissement de l'état dans les projets de développement local pourrait améliorer la qualité de vie des citoyens. En effet, les participants ruraux se sentent laissés pour compte, et critiquent vivement les partis politiques, les communes et les autorités locales pour le manque d'infrastructures et d'encadrement. D'autres espèrent le lancement de projets de développement similaires à ceux existant dans les grands centres urbains, à condition que ces projets aient des répercussions positives sur l'infrastructure, les services et l'économie de leurs régions. Les participants évoquent notamment l'autoroute, dont les retombées seraient, selon eux, catastrophiques, et à cause de laquelle beaucoup de commerces fermeraient «L'autoroute nous a assassiné, Elle a paralysé Chelghoum (Mila) et plusieurs régions du pays. Elle profite aux nantis.» «Les gens des régions rurales et du sud ressemblent à des morts, ils ne leur attachent aucune importance.», «Les mégas-projets sont installés à Alger, Oran,… mais pourquoi, on nous a oublie ?», «Ils doivent lancer des projets chez nous. Comme ça, On ne se fait pas tabasser chaque fois que nous essayons de réclamer nos droits.»

A suivre

* Maître de conférences Université de Constantine