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Le système L. M. D. Entre réserve et appréhension

par Mohammed Guétarni

Nul n'ignore que la situation de l'université algérienne est, euphémiquement parlant, très peu reluisante pour ne pas noircir le tableau déjà sombre. La formation qu'elle dispense est non seulement en deçà des attentes, mais loin d'être en adéquation avec les réalités sociale, économique, voire universelle en matière de connaissance et du savoir.

Ce qui peut présenter un danger imminent pour l'avenir du pays et de la postérité si le LMD n'est pas repensé. Notamment face au péril de la mondialisation. L'université est l'unique institution à même de garantir l'évolution scientifique dans le pays. Elle a, certes, besoin de réformes pour s'épousseter et «être boostée» afin de suivre la marche du siècle au lieu et place de la fermer. Cependant, c'est lorsqu'une réforme est larguée d'en haut et imposée - « politiquement » - que les esprits s'échauffent et les boyaux se tordent.

Il n'est pas interdit de s'inspirer de ce que font les autres de bon. Au contraire, il en est fortement recommandé. Les recherches, qu'elles soient scientifiques ou pédagogiques, ne se font jamais en vase clos. Cela est notoirement connu. Néanmoins, chaque pays a ses spécificités qui lui sont propres : culturelles, sociales, politiques, voire économiques…. Celles du nôtre sont multiples et variés. Le LMD n'est pas la panacée universelle, encore moins la clé de voûte aux problèmes que connaît notre université. Il (LMD) n'est pas, non plus, l'expédient miracle s'il n'est pas repensé, amendé, modulé, adapté aux ambitions estudiantines, aux besoins sociaux et même nationaux avant d'être adopté.

Notre université souffre de nombreuses carences qui relèvent plus du politique que du scientifique en ce sens que le professeur du Supérieur – et l'intellectuel, en général - est marginalisé parce qu'il pense et rêve autrement que les gens du Pouvoir. De ce fait, il est taxé de réactionnaire au lieu d'être la fine fleur de la nation et l'orgueil du pays et respecté en tant que «Chevalier de la Légion d'Honneur.»

Personne n'est contre une formation universitaire ès qualité. Cela est la vocation première de l'Enseignement Supérieur. Le LMD nécessite des efforts matériels et surtout humains colossaux qui peuvent dépasser les capacités actuelles de notre université particulièrement en matière d'encadrement pédagogique. Ceci risque de ne pas être en mesure de les fournir, du moins dans l'immédiat. Ce système a toutes les chances de réussir en France, en Angleterre, en Allemagne, aux USA… parce que leurs personnels pédagogiques sont constitués d'experts, de chercheurs pointus et de véritables sommités, chacun dans sa spécialité.

Or, sur les 29 000 enseignants du Supérieur en Algérie, seul 1/10 est de rang magistral. Le reste est composé de vacataires et de doctorants (maîtres-assistants et chargés de cours). Il faut que les responsables soient aveugles de cœur pour nier une réalité, pourtant si évidente et si cinglante. Les doctorants font ce qu'ils peuvent en donnant le meilleur d'eux (d'elles)-mêmes pour concilier leurs études et leur métier. Ce qui n'est pas de tout repos. Si l'université algérienne veut se hisser au niveau cognitif universel, il lui faut des moyens universels parmi lesquels d'abord un personnel pédagogique performant de qualité à l'instar de celles que nous venons de citer supra. Or, tout le monde sait, y compris les responsables de la tutelle, que la fuite des cerveaux handicape lourdement notre université. A titre d'exemple, plusieurs milliers de cerveaux ont quitté l'Algérie pour diverses raisons. Ils ont préféré s'installer ailleurs où ils ont plus de chances d'évoluer, de se développer et de s'épanouir. Ils font tourner un grand nombre de laboratoires de recherche étrangers. Ces derniers temps, le Conseil du Gouvernement s'est penché sur le phénomène des « harraga » qui a terni l'image de la carte postale du Pouvoir, mais pas sur celui de «l'hémorragie de la matière grise» qui a vidé l'université de sa substance intellectuelle. Comme si cela ne semble le concerner aucunement. De ce fait, tous les LMD possibles et imaginables ne pourront faire avancer notre université freinée, voire bloquée. A l'ère socialiste, toute l'apologie était faite sur l'école fondamentale où le cycle moyen s'est vu amputé d'une année scolaire, c'est-à-dire trois années au lieu de quatre. Idem pour le cursus universitaire de médecine qui était de six ans au lieu de sept. Pour beaucoup de visionnaires à l'époque, l'échec était prévisible. Aujourd'hui, on se ravise et l'on revient à sept années d'études en médecine et à quatre au collège parce que « les-colles-fondamentale » a donné le contraire des résultats escomptés : la quantité au détriment de la qualité. Elle est abandonnée au grand dam de nos anciens potaches.

Le système LMD promet virtuellement une rentabilité temporaire, même précaire de la précarité de son institution universitaire. Devrons-nous nous attendre un autre échec à moyen terme ? Nous appréhendons un succès qui pourrait être frelaté et une intellectualité dépravée qui ne feront qu'accentuer la clochardisation –sinon «la bazardisation»- de notre université. Autrement dit, hypothéquer non seulement l'avenir de nos étudiants, mais celui de tout le pays sur l'autel de certaines ambitions qu'elles soient personnelles ou politiques.

Même les étudiants ne sont pas convaincus de la fiabilité de ce système avec son mode compensatoire et son programme chargé comme le classique. Une réforme absconse dont seuls les initiés connaissent les tenants et les aboutissants. Le système a tellement de zones d'ombre que, lors des débats, les collègues se perdent dans des spéculations abstruses et une «métaphysique» abstraite où personne ne semble tenir le bout de la chandelle pour s'éclairer et pouvoir éclairer. Une telle réforme mal assimilée et appliquée dans la précipitation lèse plus qu'elle ne sert.

Le système LMD a, apparemment, pour vocation de procéder à une forme de synergie entre les universités des pays frères et amis. Autrement dit, faciliter théoriquement la mobilité (qui ne veut pas dire nomadisme) des étudiants entre les différentes universités de ces pays. Or, ceci est possible entre les pays occidentaux qui disposent de moyens matériels et surtout humains adéquats. Les programmes sont adaptés aux besoins de l'Union européenne, par exemple, dans son ensemble.

Honnêtement parlant et sans se cacher la face, cette méthode ne peut que favoriser l'immobilisme, tant le savoir est fragilisé et ses détendeurs marginalisés. En Europe, les politiques ne prennent jamais de décisions sans consulter, au préalable, leurs scientifiques. Chez nous, l'intellectuel est en rade et n'est consulté que pour avaliser de pareilles réformes pour plaire, aujourd'hui à l'Occident et l'Union européenne comme par le passé l'ex URSS. Par contre, il n'est jamais – et ne sera jamais - consulté pour participer dans la prise des grandes décisions qui concernent la nation, que ça soit en Algérie ou dans tous les autres pays arabes. L'intérêt des systèmes (politiques, cette fois et non LMD) prime sur l'intérêt de la nation. La pérennité du pouvoir s'assure par la censure, l'interdit et l'autoritarisme qui sévissent sans modération.

La compétence scientifique a toujours été le succube maudit des politiques arabo-musulmans qui ne cessent de cultiver l'opacité. Ce qui justifie notre crainte de ‘'l'infirmité'' d'un Savoir déjà largement mutilé. Appréhension qui ne signifie nullement pessimisme. Beaucoup d'interrogations suscitent beaucoup esprits. Le LMD peut-il réussir dans un système réfractaire à toute idée nouvelle? Où le déficit en enseignants ès qualité est abyssal sans que la tutelle ne fasse preuve de la moindre bonne volonté ni politique, ni scientifique, ni pédagogique à vouloir trouver les solutions idoines et urgentes pour endiguer ce flux massif vers des espaces plus respectueux du Savoir et de ses détendeurs ? Où la qualité absente est loin d'être porteuse d'espérance ?

Importer une méthode clé en main, c'est accuser tout le personnel pédagogique algérien à tord d'incapacité de créer, d'innover, de penser…. C'est-à-dire que nous sommes une simple communauté de consommateurs. L'université algérienne souffre d'une démographie galopante -(résultat de ‘'la galopie démographante''). Sur le plan quantitatif, 120 000 diplômés/an. Ce ne sont pas les 24 000 postes d'emploi permanents, que l'État a promis de créer, qu'ils vont résorber les vagues déferlantes des étudiants ayant terminé leur cursus. Néanmoins, cela vaut mieux que rien. La qualité est, depuis longtemps, en berne. L'université est devenue un établissement qui assure un diplôme sans garantir une bonne formation. Nous craignons que si l'on tire davantage sur le fil, c'est tout le tissu universitaire qui risque de s'effilocher. Ce système, ambitieux en apparence, exige un changement de l'environnement sociétal et politique en même temps que pédagogique. Il requiert, de même, une flexibilité d'esprit et une perméabilité à ce qui se passe dans le monde. La réussite incombe, on ne peut plus clair, du seul personnel pédagogique qui en est la cheville ouvrière. Faut-il qu'on lui offre les moyens requis pour réussir dans sa mission.

 Les enseignants sont « les soldats du Savoir» par leur combat au quotidien contre le pire des ennemis : l'ignorance. Leur tâche, si elle est des plus nobles, est aussi des plus délicates. Ils ont à charge de former des citoyens responsables de demain qui occuperont les hautes fonctions dans l'appareil de l'État. C'est pourquoi les enseignants, notamment ceux du Supérieur, doivent être l'élite de l'élite. C'est-à-dire les meilleurs d'entre nous. Ce qui pourrait garantir une éventuelle et relative réussite du LMD. Pour ce faire, il faut une condition sine qua non : les situations morale et matérielle des enseignants doivent être non seulement satisfaites mais surtout satisfaisantes. Autrement dit, ils doivent jouir d'abord de la considération sociale qui leur est due puis d'une aisance matérielle à même de les encourager et les mettre à l'abri des besoins pour se consacrer entièrement à leurs missions : un enseignement de qualité et une recherche performante.

 En conclusion, la société algérienne est une société vivante à l'instar de toutes les autres. Elle a besoin de changement pour s'adapter à la marche du temps. Vu sous cet angle, personne n'est contre le LMD si elle permet de faire évoluer, à la fois, l'université et la société algériennes vers ce qu'elles aspirent : une université compétitive et une société moderne et surtout savante. Cependant, tout le monde est contre tout système (LMD ou autres) qui pourrait ‘'truander'' le seul filon d'espoir qui nous reste : l'université. Autrement dit, nous refusons « mordicus » que le pire arrive au meilleur.

 La politique se doit de préserver le savoir des influences claniques et protéger sa neutralité sans avoir à s'y immiscer. Cela relève des seuls spécialistes nationaux avec un partenariat étranger pour rester en contact avec ce qui se fait ailleurs. On n'opte pas pour le LMD juste pour faire bonne figure vis-à-vis de l'Occident. L'échec de ce système pourrait engendrer un mal qui pèsera douloureusement pendant des générations sur la formation des futurs formateurs mal formés. Son impact risque de s'éterniser dans le temps lorsque ses initiateurs d'aujourd'hui ne seront plus de ce monde. Ce qui légitime notre appréhension. C'est pourquoi, il faut laisser le temps au temps.

 Ô bons gestionnaires de l'Université algérienne, prudence. Plus tard, lorsqu'elle sera compétitive, elle vous sera reconnaissante.

*Docteur ès lettres.Maître de Conférences.Université de Chlef.