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L'Anti-France mania ou quand Bouchareb dérange…

par Mohamed Alioui

La France a-t-elle mal de son histoire ? Pourquoi n'ose-t-elle pas clarifier les zones obscures de son passé Algérien et emprunte la voie à l'Italie qui a présenté courageusement des excuses solennelles aux Libyens pour les méfaits de l'époque coloniale ?

Pourquoi continue-t-elle de renier les atrocités et les exactions commises à l'égard des peuples qu'elle a asservi, allant jusqu'à affirmer par le biais de la loi du 23 Février le rôle positif de la colonisation ? Beaucoup de questions se bousculent dans la pensée et l'on s'interroge davantage sur l'insistance et les intentions de quelques élus de la droite française de pointer du doigt et de taxer d'Anti-France, le brandissement de l'emblème Algérien lors des manifestations sportives, poussant le ridicule plus loin et allant jusqu'à condamner le film du réalisateur Franco-Algérien, Rachid Bouchareb, « Hors la loi» d'anti-français.

La colonisation s'est accompagnée de crimes de guerres et de crimes contre l'humanité. C'est un fait, pourquoi le nier?

Avant d'organiser des débats sur l'identité nationale, de légiférer sur la burqa, la France devait organiser un débat national sur la colonisation. Remuer le passé de l'histoire coloniale de la France dérange certainement les nostalgiques de l'Algérie de papa et il suffit d'un film, comme sait les faire Rachid Bouchareb pour que l'on sorte toute la panoplie d'armes et tirer sur tout ce qui rappelle cette histoire douloureusement «honteuse».

Comment un film, de surcroît une fiction de 2H 15 mn, agrémentée par six minutes de vérité historique sur les massacres du 8 mai 1945 à Sétif, Kherrata et Guelma , reconnue par l'ambassadeur Français en Algérie , Hubert Colin de Verdière s'exprimant à Sétif même, à l'université Ferhat-Abbas, peut-il provoquer une telle réaction ? Hors-la-loi évoque durant 6 mn le massacre de Sétif commis en Algérie en mai 1945. En fronstispice, le défilé qui fête la victoire des alliés prend une autre tournure entre Algériens et Français. C'est cette séquence de 6 mn qui attise la colère du député UMP et le fait le bondir ainsi que quelques nostalgiques de l'Algérie française. «Hors la loi» est en compétition au Festival de Cannes du 12 au 23 mai, malgré les appels de Lionnel Luca.           Sans même avoir vu le film, le député dénonce une «falsification» de l'histoire dans la présentation que ferait Rachid Bouchareb du massacre de Sétif. Une répression à laquelle avaient participé des milices de civils français et qui, selon les Algériens, aurait fait 45.000 victimes. Le député Lionnel Luca déclare au journal le monde:

«C'était en octobre 2009. J'ai lu dans Valeurs actuelles que Rachid Bouchareb préparait un film avec une partie assez longue sur Sétif, et qu'il allait glorifier les porteurs de valise du Front de libération nationale. Ma crainte fut alors que le film représente la France à Cannes. J'ai lu d'autres déclarations de Bouchareb disant qu'il allait rétablir la vérité. Mais quelle vérité ? La répression des Algériens a sans doute été disproportionnée.

Mais le 8 mai 1945, c'est d'abord le massacre des Européens», tranche le député.

Pourtant, en déplacement à Sétif, en février 2005, l'ambassadeur de France en Algérie s'est recueilli sur la tombe des victimes du massacre de Sétif, déclarant : «Fallait-il, hélas, qu'il y ait sur cette terre un abîme d'incompréhension entre les communautés, pour que se produise cet enchaînement d'un climat de peur, de manifestations et de leur répression, d'assassinats et de massacres !».

Il a terminé en s'adressant à la jeunesse: «Les jeunes générations d'Algérie et de France n'ont aucune responsabilité dans les affrontements que nous avons connus. Cela ne doit pas conduire à l'oubli ou à la négation de l'Histoire», avant d'appeler au respect du devoir de mémoire.

Pourquoi donc Lionnel Luca et ses nostalgiques de l'Algérie française jugent «négationniste» le film de Bouchareb alors qu'il évoque en partie, une vérité sur les exactions et les massacres perpétrés contre un peuple? Doit-on effacer de nos mémoires toutes les atrocités commises par la France juste pour que l'on nous ne traite pas d'anti-français ?

 «Cinquante ans après, notre pays doit assumer toute son histoire. Le blanc comme le gris. Les heures de gloire comme les zones d'ombre. Pour cela, pour bâtir son avenir sur des bases plus claires, il accomplit aujourd'hui un difficile travail de mémoire.», déclarait le Président Jacques Chirac, le 2 novembre 1997, pour l'inauguration de la «Clairière des Justes», à Thonon.

Ce même Chirac qui décide «d'harmoniser» le jour même de la sortie d'Indigènes, un autre film de Rachid Bouchareb la pension militaire d'invalidité des anciens combattants coloniaux avec celle des nationaux français.

Indigènes restera aussi dans les annales comme le film qui a fait pleurer Jacques Chirac et débloqué la question des inégalités de soldes dues aux anciens combattants des ex-colonies françaises…, souligne le journal Libération en date du 11 octobre 2006. Il aura seulement fallu deux semaines d'exploitation à Indigènes pour attirer 1,5 million de spectateurs et s'affirmer comme le succès de la rentrée, précise ce même journal. Lionnel Luca et les nostalgiques ont-ils peur que Hors la loi rétablisse une vérité bien mise en amont quant au sort des anciens combattants dans Indigènes ?

L'histoire de «Hors la loi»devrait à peu près débuter là où s'arrêtait Indigènes. Pour ce dernier film Bouchareb a recueilli des témoignages. Pour préparer le film, les acteurs ont rencontré des survivants. « J'vous assure, je les ai rencontrés, ils sont dans des foyers Sonacotra, ils collectionnent des paquets de pâtes, ils ont 80 ans aujourd'hui, confie Jamel Debbouze avec émotion. Dans 5 ans il n'y en a plus aucun ! Il en reste 70 000, ça m'a arraché le cœur, c'est sûr».

Le film, très applaudi lors des projections, vaut surtout par son sujet et le symbole: ces acteurs français d'origine magrébine rendent également hommage à leurs ancêtres morts pour la France.

Lors de la sortie d'Indigènes en salle, j 'ai encore en tête les images de deux dames sexagénaires, françaises de souche pleurant à chaudes larmes et déclenchant une salve d'applaudissement. Indigènes, un film poignant car il raconte une vérité, comme aime la mettre en exergue Rachid Bouchareb.

C'est cette vérité qui fait peur à Lionnel Luca. Cette vérité qui macule une partie de la mémoire de la France, une vérité virale qui se propage jusqu'à réveiller la conscience française. Dans l'esprit de la continuité, Bouchareb récidive et signe un long métrage qui fera parler de lui et qui peut-être, comme pour Indigènes, mettra la France en face de son histoire.

 Hors la loi met en scène, trois frères algériens installés en France, dont deux militent avec ferveur pour l'indépendance de leur pays.        En toile de fond, des manifestations nombreuses et des événements politiques tragiques. Pour Bouchareb, une des ambitions du film est de «faire la lumière sur ce pan de l'histoire commune aux deux pays» et de «rétablir une vérité historique confinée dans les coffres». Pour le député UMP, Lionnel Luca et sans même avoir vu le film, il s'agit d'une «falsification» de l'histoire dans la présentation que ferait Rachid Bouchareb du massacre de Sétif. Une répression à laquelle avaient participé des milices de civils français et qui, selon les Algériens, aurait fait 45.000 victimes. Du côté français, le bilan oscillerait entre 1.500 et 8.000 morts.

«Je ne conteste pas le fait que les Français aient commis un acte condamnable. Mais la veille, ils avaient été tirés comme des lapins !», poursuit Lionnel Luca. «Je ne veux pas faire de procès d'intention à Bouchareb. Simplement, tout le monde doit faire son mea culpa. Pourquoi, cinquante ans plus tard, la population française devrait-elle être la seule à tout le temps devoir faire des excuses et à reconnaître ses erreurs ?»

Sidérante est la déclaration de ce député , diplômé en histoire, professeur d'histoire-géographie, auteur d'un mémoire sur le Gaullisme et qui se place en donneur de leçon accusant Rachid Bouchareb, un cinéaste, d'avoir une « une vision hémiplégique de l'Histoire » ..Il ne conteste pas bien entendu le fait que les Français aient commis un acte, voire des actes condamnables. Mais la veille, évoquant le 8 mai 1945, «Ils avaient été tirés comme des lapins. Luca pousse le ridicule plus loin encore en déclarant que tout le monde doit faire son mea culpa.

 Drôle de prof d'histoire ! Pour que l'histoire prend son sens, l'Algérie doit s'excuser .L'Algérie doit faire son mea culpa car c'était à nous, peuple Algérien de fermer les portes pour que la France ne soit pas tentée de nous coloniser…c'est nous qui l'avons attiré …c'est nous qui lui avons ouvert grandement les portes. En somme, c'est de nous par qui le mal est arrivé ! Nous sommes la tentation, nous fait croire ce prof d'histoire. Lionnel Luca n'y va pas par quatre chemins. Il accuse Bouchareb de «Révisionniste», «d'anti-Français».Il multiplie alors les efforts pour barrer le chemin à la sélection du film au 63ème festival de Cannes. Fin 2009, il interpelle le secrétaire d'Etat à la défense et aux anciens combattants. Celui-ci, dans un courrier daté du 15 janvier 2010 - lui répond qu'il a demandé au Service historique de la défense d'analyser le contenu historique du scénario. Le gouvernement français est bien embarrassé. Le ministre de la Culture demande à voir le film avant de se prononcer. Et voilà que le SHD, le service historique de la défense se prononce, soulignant bien sa propre vérité, vue unilatéralement alors que l'on demande à un cinéaste de faire preuve d'objectivité et de «réalisme».Le SHD conclue sur des erreurs et des anachronismes, je cite, qui ont été relevés dans le scénario. Il prend aussi parti sur les événements du massacre de Sétif : «Le réalisateur, écrit le SHD, veut faire croire au spectateur que le 8 mai 1945 à Sétif des musulmans ont été massacrés aveuglément par des Européens, or, ce jour-là, c'est le contraire qui s'est produit.» M. Falco, dans son courrier, conclut : «Je veillerai pour ma part, au nom de la défense de la mémoire, qui relève de mes attributions, à ne pas cautionner ce film.»

Nous comprenons tout ce branle-bas de combat, «Le refus d'assumer la guerre d'Algérie est très mal vécu par une part importante de la société française aujourd'hui: il faut donc l'affronter», estime - L'historien Benjamin Stora. Dans La gangrène et l'oubli, publié en 1991, il jugeait que cette guerre était loin d'être finie «dans les têtes et dans les cœurs», faute d'avoir été «suffisamment nommée, montrée, assumée dans et par une mémoire collective». «C'est là tout le problème du regard sur ce passé colonial, la difficulté de faire un travail de deuil sur la perte de l'Algérie française, qui reste une blessure dans l'histoire du nationalisme français», poursuit-il.

 Bouchareb réveille la bête ! Rien d'étonnant si la foudre s'abat sur lui. Les nostalgiques persisteront et menacent de mener des actions spectaculaires contre le film durant le festival. «Avec nos affiches, nos banderoles, nos slogans, nous pouvons «pourrir» ce Festival pour dénoncer cette machination politique qui va se dérouler sous couvert d'un évènement culturel de renommée mondiale», martèle le communiqué du comité «Pour la vérité historique -Cannes 2010», au ton acerbe. «Nous allons bien faire comprendre aux politiques que la repentance exigée par une clique de maffieux djihadistes ne peut avoir aucune signification à nos yeux.» La devise de ce comité : «Croisade sur la Croisette».

 Le ton est donné ! Que ce Buzz profite à Bouchareb en attendant la fin de la trilogie avec, pourquoi pas, un troisième film, cette fois sur le 17 octobre 1961 où des manifestants Algériens plongeaient dans la Seine , pardon dans la « scène Parisienne » juste pour se baigner.