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Le Consul général de France à Alger au Le traité d'amitié et les binationaux

par Ghania Oukazi

Francis Heude a été Consul général de France à Annaba, à Oran et enfin à Alger. Il aura passé ainsi plusieurs années à, comme il le dit lui-même, «remettre à niveau les activités consulaires françaises en Algérie». Ce qui a été pour lui «une expérience absolument passionnante !» Il a bien voulu nous accorder cet entretien la veille de son départ pour d'autres missions qui - espérons-le pour lui - le passionneraient davantage.

Le Quotidien d'Oran: Vous allez quitter l'Algérie où vous avez été Consul général de France pendant plusieurs années, à Annaba, à Oran et puis à Alger. Quel est votre sentiment ?

Francis Heude: Un sentiment à la fois d'avoir participé à mon niveau à une expérience absolument passionnante qui a consisté à remettre à niveau les activités consulaires françaises en Algérie. Je ne vais pas faire mon bilan personnel parce que ce n'est pas très intéressant. Ce qui est important, c'est le bilan de l'activité du consulat pendant une certaine période. Je vais m'autoriser quelques libertés parce que, comme vous l'avez dit, j'ai été consul à Annaba, à Oran et à Alger, puis seulement à Alger. Donc, mes collègues aujourd'hui en fonction dans les deux capitales provinciales me pardonneront des incursions éventuelles dans leurs circonscriptions que j'ai eu à gérer avant eux. Pour rendre compte un peu de l'évolution de cette activité pendant la période 2003-2010 qui correspond à celle de mon dernier séjour en Algérie, je crois qu'il est bon d'évoquer aussi ce qui s'est passé non seulement à Alger mais également en province. Je parlais de période de mise à niveau parce que vous savez, en 2003, nous sortions d'une période terrible que l'Algérie avait traversée. C'était la restauration d'une relation bilatérale et c'était une année tout à fait particulière, c'était l'année de l'Algérie en France. Il y a eu également en mars la visite d'Etat du président Chirac en Algérie dans un contexte extrêmement particulier qui était celui des inondations de Bab El-Oued. En décembre 2002, le président français avait tenu à marquer son soutien à nos amis algériens en venant à Alger et en se rendant avec le président Bouteflika dans le quartier de Bab El-Oued terriblement sinistré suite à ces inondations. C'était aussi quelques mois après cette visite d'Etat, le tremblement de terre de Boumerdès. Là aussi, nous avons tenu à marquer de manière extrêmement forte notre présence aux côtés des Algériens avec l'envoi d'un détachement de la protection civile pour venir en aide aux victimes du tremblement de terre. Très vite en 2007, Nicolas Sarkozy qui venait d'être élu à la présidence de la République a choisi de se rendre en premier lieu en Algérie pour une visite d'amitié. Disons qu'il avait une communication extrêmement forte dans la relation bilatérale et qu'il souhaitait revenir avant la fin de l'année 2007 en Algérie. En plus ensuite, toute la succession de visites ministérielles au cours du premier semestre 2008 qui a été un des moments particulièrement dense.

 Donc, 2003, une année tout à fait particulière et puis un concept fort, c'est celui de refondation de la relation bilatérale. Je dois dire que pour ceux qui aiment votre pays, poser la question de la refondation de la relation bilatérale en 2003, c'était important. C'était faire le constat, que nous n'avons peut-être pas eu en Algérie, et en France, la relation bilatérale que nous méritions depuis 1962. Et qu'il y avait une autre histoire à écrire ensemble. Que cette histoire partagée entre les deux pays devait être écrite de manière différente. L'objectif que nous nous sommes fixé à ce moment-là au niveau des deux pays, c'était un objectif ambitieux, celui de la signature d'un traité d'amitié qui devait, un peu sur le schéma de ce que nous avions fait avec nos amis allemands au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, avec le traité de l'Elysée, dire qu'il y avait quelque chose qui transcendait avec l'histoire récente, c'était l'amitié entre les peuples et que le peuple français et le peuple algérien avaient beaucoup de choses à faire ensemble.

 Pour décliner ces objectifs ambitieux dans le domaine des activités consulaires, cette remise à niveau, c'était d'abord dans l'immobilier, parce qu'il faut bien commencer par construire au sens propre. C'était la réouverture d'abord du consulat d'Annaba, avec en 2004, l'achèvement total des travaux du consulat général là-bas, la livraison de la résidence du consul et des logements de fonction. Il y a eu ensuite la construction d'un nouveau consulat général à Oran qui ouvrira ses portes en 2007. S'agissant d'Alger, il y a eu la nécessaire construction de nouveaux espaces d'accueil pour votre communauté française. Ensuite, bien évidemment devant l'accroissement de ces activités consulaires, nous avons recruté jusqu'en 2006 pour pouvoir y faire face. Indépendamment de cette mise à niveau, nous avons été confrontés à une augmentation considérable du nombre de nos compatriotes en Algérie. La communauté française Algérie a été ainsi multipliée par 5 sur la période 2005-2006. Nous sommes passés de 6000 inscrits sur l'ensemble du territoire algérien à 30 000. C'est une croissance forte sur une période relativement courte et il fallait effectivement répondre au plus près à ses exigences.

Q.O.: A quoi est due cette croissance de la communauté française en Algérie ?

F.H.: A une reconnaissance de fait de la double nationalité par les autorités algériennes.

Q.O.: C'est pour cette raison qu'elle est considérée comme étant une communauté très particulière ?

F.H.: Elle est très particulière parce qu'elle est massivement double nationale. Je dois dire notamment que c'est une communauté franco-algérienne en l'espèce qui, pour nous, en terme de protection, ne nous permet pas d'aller très loin en matière de protection consulaire parce qu'un Franco-Algérien, pour l'autorité algérienne, est d'abord Algérien. Et si nous essayons de faire valoir la protection consulaire, les autorités algériennes sont tout à fait fondées à nous dire que vous souhaitez vous occupez d'une telle ou telle personne qui est ressortissant algérien, donc ce n'est pas l'affaire du consulat français.

Q.O.: Des cas précis ?

F.H.: Oui, il y en a tout le temps. Il y a des Franco-Algériens qui résident en France, qui viennent en Algérie et soit ont eu des accidents de voiture, soit commettent des infractions, des délits, se font arrêter. Nous essayons - parce que nous pensons ayant affaire à un Français que la protection consulaire veut aider - de rentrer en contact avec eux lorsqu'ils sont emprisonnés mais l'autorité algérienne estime qu'il est Algérien et que nous ne sommes pas habilités à l'aider. Mais tout cela se fait avec une excellente collaboration du ministère des Affaires étrangères et souvent la ligne de partage c'est de savoir comment ce ressortissant franco-algérien est rentré en Algérie. S'il est rentré avec un passeport algérien, l'autorité algérienne nous dit c'est un Algérien, ce n'est pas votre affaire. S'il est rentré avec un visa algérien, un passeport français, là nous sommes autorisés de manière assez systématiquement à pouvoir lui rendre visite.

Q.O.: Vous aviez aussi à gérer des dossiers d'enfants issus de couples mixtes...

F.H.: Oui, ce sont effectivement des dossiers extrêmement douloureux. Ce sont des dossiers qui sont difficiles à régler parce que tout ce qui concerne l'enfant est toujours d'une extrême sensibilité. Mais le nombre de ces dossiers est quand même en forte diminution par rapport à ce que nous avons connu dans la décennie 70-80. Nous avons considéré à ce moment-là, dans les années 80 notamment, qu'il fallait que les deux pays se mettent d'accord pour signer des accords sur ce type de problématiques. Aujourd'hui, les dossiers sont moins importants. Ce qui ne veut pas dire qu'ils sont moins aigus individuellement. Mais nous trouvons souvent les possibilités de leur règlement. Nous sommes extrêmement attentifs, bien évidement comme doivent l'être toutes les représentations consulaires, au respect de la législation locale. Il n'est pas question pour nous de faire autre chose que ce qui est prévu par les lois du pays d'accueil...

Q.O.: Est-ce qu'il y a eu des accords qui ont été signés entre l'Algérie et la France à cet effet ?

F.H.: Oui, il y a eu deux accords, un en 1982 et un autre en 1988 pour les enfants issus des couples mixtes. Sur ce sujet délicat, on voit bien l'extrême sensibilité des réactions des uns et des autres lorsque par exemple - comme ce fut le cas pour une affaire récente à Oran - il y a eu une véritable campagne de presse avec des éléments qui étaient tout à fait en dehors de la vérité du dossier, avec des propos, soit des paroles, soit, plus grave, des écrits qui travestissaient complètement la vérité. On m'a reproché - on m'a cité - en me disant que je battais la campagne pour retrouver les enfants issus de couples mixtes et leur assurer le retour en France. Ce sont des propos auxquels je n'ai pas souhaité répondre parce qu'ils ne méritaient pas. Et on a été très loin dans la désinformation sur ce type de dossier.

Q.O.: Qui dit activités consulaires dit aussi les visas pour les demandeurs algériens...

F.H.: Avant de parler des visas, je vais peut-être parler encore un tout petit peu de la communauté française en Algérie. Je vous ai dit qu'elle a été multipliée par 5 sur la période 2001-2006. Mais ce à quoi nous assistons depuis 2007, c'est la diminution du nombre total des inscrits au niveau du consulat. Phénomène assez rare, nous avons perdu ainsi plus de 25% de nos inscrits sur la période 2005-2009, c'est-à-dire en trois ans.

Q.O.: Pourquoi ?

F.H.: Parce que la plus grande partie de nos compatriotes sont des doubles nationaux et lorsqu'ils se voient reconnaître la qualité de français, ils choisissent de partir en France. L'inscription au consulat d'un binational se fait bien sûr plus facilement lorsqu'on a un membre de sa famille qui est y déjà inscrit. Lorsqu'on est double national et qu'on n'a jamais eu de relation avec l'administration française, il y a un détour obligé à faire qui est l'obtention d'un certificat de nationalité. Ce n'est qu'à partir du moment où la personne l'obtient que son inscription au consulat peut se faire. Ce certificat est délivré dans des délais qui sont parfois assez longs, parfois plusieurs mois. Ce n'est pas le consulat qui le délivre mais les tribunaux en France. Nous, nous sommes chargés de les remettre aux personnes concernées. Nous remettons en moyenne annuelle, à peu près deux mille certificats de nationalité française. Il faut savoir que derrière ce certificat, il y a en moyenne trois personnes qui viennent s'inscrire au consulat, c'est-à-dire un chef de famille, son conjoint et au moins un enfant, ça c'est le minimum. 2000 certificats de nationalité française qui sont délivrés tous les ans, ça signifie qu'il y a 6000 Français de plus qui sont inscrits au consulat.

Q.O.: Mais pourquoi faut-il qu'ils choisissent d'être français pour aller s'installer en France ? Ils peuvent le faire tout en restant binationaux…

F.H.: Bien sûr. Absolument. Mais quand vous êtes double national, le plus simple ce n'est pas de vous contenter de votre passeport algérien et de demander un visa mais de faire reconnaître votre nationalité française, ce qui signifie qu'on va franciser votre état civil parce qu'avant, vous n'aviez qu'un état civil algérien. Franciser votre état civil veut dire transcrire sur les registres d'état civil votre acte de naissance, votre acte de mariage, vous faire délivrer un carnet de famille français... A partir de ce moment-là, on peut vous délivrer un passeport avec lequel vous pourrez aller en France. Mais vous pouvez tout à fait, une fois en France, si vous êtes binational, franco-algérien ou algéro-français, vous inscrire au consulat algérien en France comme le font les doubles nationaux ici dans nos consulats. Il n'y a pas d'obligation. C'est vraiment le choix des personnes. Mais aujourd'hui, la voie la plus fréquentée c'est l'inscription au consulat et l'obtention d'un certificat de nationalité. La francisation par mariage, c'est extrêmement rare, 200 dossiers par an, pas plus.

Q.O.: Est-ce que le consulat enregistre des mariages mixtes, en Algérie ?

F.H.: Non, il ne le fait pas. C'est faisable en général dans les consulats dans d'autres pays. Mais s'agissant de l'Algérie, nous avons une organisation particulière avec un service à Nantes, ça c'est le résultat de l'histoire récente. Lorsque nous avons fermé les consulats en Algérie, nous avons transféré les compétences en France, à Nantes. Les visas aussi mais les visas sont revenus en Algérie mais pas l'état civil. Un mariage mixte célébré en Algérie est donc validé sur l'état civil français par les services français.

Q.O.: Mais pourquoi gardez-vous cette spécificité pour l'Algérie ?

F.H.: Ce que nous faisons plutôt aujourd'hui, c'est que nous considérons que notre organisation en Algérie est une bonne organisation qui mérite d'être transposée à d'autres pays dans le monde. C'est donc partir de l'exception algérienne pour en faire, en fait, un bon mode de fonctionnement plus moderne et l'élargir à nos autres consulats dans d'autres pays.

Q.O.: Il y a un point qui mériterait d'être clarifié, celui de l'obtention ou pas de la nationalité française par la réintégration. En clair, les Algériens qui sont nés avant 1962 peuvent-ils bénéficier de la nationalité française comme beaucoup le pensent ?

F.H.: En fait, non. La condition première est que l'Algérien qui voudrait devenir Français doit résider au moins depuis 5 ans sur le territoire français, qu'il soit né ou pas avant 1962. Il faut dire que très régulièrement, il y a des rumeurs de ce genre. Il y en a eu une à la fin de l'année 2009, on a prêté des propos à l'ambassadeur selon lesquels on avait rouvert le dossier des Algériens qui étaient nés avant 62, au regard de la nationalité, et on avait tout de suite reçu des centaines de lettres.

Q.O.: On revient donc aux visas ?

F.H.: Parler de visas entre la période 2003-2010 c'est une chose agréable parce qu'il n'y a quand même pas autant de sujets que ceux-là qui soient des sujets difficiles et qui sont des enjeux pour certains groupes, des dossiers qui doivent évoluer dans des conditions si politiques. Je dois vous dire que 2002, c'était en gros 800 000 visas demandés et plus de 80% refusés.

Q.O.: C'est énorme ! Pourquoi autant de rejets ?

F.H.: Parce qu'il y avait beaucoup de dossiers redondance. Vous savez, c'était un peu l'époque « une bouteille à la mer », on faisait des demandes en plusieurs exemplaires en se disant qu'il y avait bien une qui finirait bien par arriver. Donc la qualité de la demande de visa était extrêmement mauvaise. On s'est dit qu'avec une décision qui venait d'être prise au niveau de l'Union européenne qui consistait en l'instauration des frais de dossier, c'est-à-dire que le dossier de visa n'était plus gratuit dans son examen et dans son instruction mais qu'il était payant, nous avions là pour la première fois, un moyen d'agir sur la demande en passant d'un système gratuit à un système payant. Nous avons décidé dans le cadre de la France, d'instaurer les frais de dossier à partir du 1er janvier 2003. Nous savions que dans nos relations avec un pays comme l'Algérie où la demande est située à un niveau extrêmement élevé, l'instauration de frais de dossier nous permettrait de revenir à des niveaux plus faciles à gérer.



Q.O.: Mais ne pensez-vous pas que ce taux énorme de refus pouvait être le résultat d'une mauvaise gestion des demandes par vos services ?

F.H.: Ah non ! Il est énorme parce que la qualité des dossiers était mauvaise. On ne pouvait répondre favorablement à un grand nombre de dossiers parce qu'il n'y avait pas les pièces justificatives, les conditions de séjour en France étaient trop vagues... Nous avions en France, les moyens qu'il fallait pour traiter ces demandes, c'était certes un traitement quasi industriel parce que traiter 800 000 dossiers par an c'était absolument considérable, ce sont des volumes de papiers énormes. Ce n'est pas un problème de gestion qui faisait que nous refusions les demandes, c'était leur mauvaise qualité. Donc, en 2003, non pas la France seule mais au niveau des partenaires européens, nous partions du principe que l'instruction d'une demande de visa avait un coût qu'il fallait répercuter sur le demandeur. Aujourd'hui, c'est notre prestataire VisaFrance qui enregistre pour nous les demandes et en corrige les lacunes formelles en attirant l'attention du demandeur sur ce qu'il manque dans son dossier et qu'il doit ramener. Je souligne que VisaFrance n'a pas à se prononcer sur la qualité ou non d'un dossier, c'est le consulat général de France qui en est seul habilité. Malgré ce nouveau mode de fonctionnement, nous avons encore des lacunes.

Q.O.: Mais le nombre de rejets a dû quand même diminuer...

F.H.: En 2002, nous étions à 80%, dès 2003, nous sommes passés à 50% de refus et aujourd'hui, nous sommes à moins de 30%. En 2010, ça continue encore de descendre, on est à peu près à 28% de rejet.

Q.O.: Les raisons de ces rejets ?

F.H.: Surtout le risque migratoire.

Q.O.: Donc l'instauration des frais de dossier a donné selon vous de bons résultats…

F.H.: Oui puisque la demande s'est raréfiée parce qu'à partir du moment où vous devez payer en amont des frais de dossier, et bien vous réfléchissez. En tout cas, vous n'allez pas envoyer à la fois cinq demandes de visa.

Q.O.: Mais vous savez que les Algériens ne trouvent pas normal de payer des frais de traitement de leurs demandes à un organisme de droit français que le consulat français a ramené avec l'intention de soigner quelque peu une relation politique entre deux pays...

F.H.: Ce que j'appelle les frais de dossiers ce sont les 60 euros valables pour l'ensemble des pays Schengen. Contrairement à d'autres pays de l'espace Schengen, nous n'avions pas exigé les frais de paiement d'un visa, certains pays le font. Les Algériens qui récusent les frais de service, je dois leur dire que ces frais de service sont les rémunérations d'un prestataire. Le système tel qu'il fonctionnait auparavant était fondé sur la demande par correspondance avec l'obligation de joindre à son dossier un chèque de banque qui revenait entre 1000 et 1500 dinars, vous ajoutez à cela les frais postaux (courrier en recommandé), donc faites le calcul.

Q.O.: Le prestataire a donc selon vous permis aux Algériens d'introduire leur demande de visa dans de meilleures conditions d'accueil ?

F.H.: Absolument ! Les queues qu'on voyait devant le consulat avant 2003, n'existent plus aujourd'hui. Les demandeurs ne se présentent chez le prestataire que sur rendez-vous.

Q.O.: Ceci étant dit, ça n'a pas beaucoup aidé à assouplir la relation politique entre les deux pays...

F.H.: Comme je le disais tout à l'heure, au niveau politique, sur la période 2007-2008, il y a eu quand même des allers-retours qui montrent que c'était tout sauf une dégradation continuelle de la relation politique entre les deux pays avec quelque chose de très fort en 2003… Pour ce qui est du niveau politique, je ne suis pas le mieux placé pour en parler. Ce que j'observe au quotidien dans nos activités consulaires, c'est la réalité des choses et au niveau du quotidien, et bien c'est une relation humaine d'une densité absolument extraordinaire. Je me souviens en 2005, lorsque nous avons connu un premier refroidissement, en mai-juin, lorsque l'Algérie a eu l'information sur le vote de cette loi du 23 février - loi, qui, je me dois de le rappeler, a été amendée, ce que beaucoup d'Algériens oublient de dire - il y a eu un refroidissement très clair et une tension politique forte entre les deux pays. A ce moment-là, j'ai fait le constat que quel que soit l'état de la relation, même si les choses ne vont pas bien, il y a une réalité de nos échanges qui fait que les choses continuent. Nos relations sont d'une densité tout à fait extraordinaire et multiforme. Imaginez le nombre d'avions qui décollent des deux côtés de la Méditerranée tous les jours ! C'est absolument considérable ! Et on se dit aujourd'hui que cette relation est tellement dense, tellement importante que le politique ne peut que l'accompagner. Il ne peut pas l'entraver.

Q.O.: Mais il semble qu'aujourd'hui le politique refuse de l'accompagner. La relation grince des dents…

F.H.: Est-ce que cela empêche l'Algérien lambda et le Français lambda d'aller dans l'autre pays ?

Q.O.: Mais quand une relation politique n'est pas bonne, il en résulte des comportements et attitudes qui causent beaucoup de mal, l'affaire du diplomate Hasseni par exemple…

F.H.: Il est vrai que les autorités algériennes attendent un signe des autorités françaises, mais il faut reconnaître que la France accorde une importance particulière à l'Algérie. Seulement on préfère parler des drames et on oublie le travail accompli dans différents secteurs. Il faut savoir que le budget qu'accorde la France au domaine culturel en Algérie est l'un des plus lourds, il est de pas moins de 12 millions d'euros ! Personne n'en parle. Pour ce qui est de l'affaire du diplomate Hasseni - qui est un ami - je ne peux me permettre de commenter une décision de justice.

Q.O.: Le président Bouteflika devait effectuer une visite d'Etat en France mais à ce jour elle n'a pas eu lieu. Est-ce une annulation ou un report ?

F.H.: Ce n'est pas un report puisqu'aucune date n'avait jamais été arrêtée. Pour la reporter, il aurait fallu qu'elle soit arrêtée. Il n'y a jamais eu de date précise, il y a eu simplement un principe qui est acquis, c'est le fait que le président Bouteflika est d'accord pour effectuer une visite d'Etat en France. Le président Sarkozy est venu en 2007 en Algérie et il a invité en retour le président Bouteflika qui en a accepté le principe. On en est là. On n'est pas dans une logique de report. Ce qu'on dit de cette visite d'Etat du président Bouteflika, c'est qu'elle est considérée par nos amis algériens d'importante, ce qui est normal et évident. Et qu'une visite d'Etat, il faut que ça se prépare. Il faut qu'elle ait de la substance. Nos amis algériens souhaitent en effet qu'un certain nombre de dossiers acquiert une véritable substance pour envisager cette visite.

Q.O.: La révision de l'accord de 68 est-elle toujours en cours ?

F.H.: Oui, elle a commencé l'année dernière. En juillet 2009, nous sommes tombés d'accord pour renégocier l'accord de 68. Et la négociation continue.

Q.O.: En quoi consiste-t-elle ?

F.H.: Elle continue autour de questions sur la circulation des personnes. La presse a eu à dire souvent qu'il y aurait une volonté française de faire passer l'Algérie dans le droit commun des étrangers, ce n'est pas du tout le cas. Si tel était notre souhait, nous avions un moyen simple, nous l'avons toujours, c'est de dénoncer l'accord de 68. En le dénonçant, il n'existerait plus et l'Algérie tombera dans le droit commun des étrangers. Ce n'est pas le cas, la preuve, c'est que nous avons proposé à nos amis algériens qui ont accepté le principe, de renégocier cet accord. La renégociation veut dire que nous considérons aujourd'hui pour l'étranger en général, en France, qu'il y a un certain nombre de facilités qui ne bénéficieraient pas aux ressortissants algériens parce que tout ce qui concerne le séjour des Algériens en France est régi par l'accord de 68.

 Nous avons proposé à l'Algérie de faire profiter les Algériens qui résident en France des avancées du droit commun des étrangers. Nous avons déjà négocié dans ce sens, trois avenants de cet accord non pas pour se rapprocher du droit commun mais de rester dans l'exception tout en faisant bénéficier les Algériens de ses dernières avancées. Nous sommes dans cette logique de négociation mais avec une nouveauté c'est que cette négociation a un principe fort, celui d'une négociation gagnant-gagnant. Pour l'instant, nous n'avons qu'un texte qui concerne les Algériens en France mais nous n'avons pas de pendant à ce texte pour les Français en Algérie. Nous l'avons demandé à partir de deux critères, d'abord celui de gagnant-gagnant, ensuite c'est que l'Algérie s'est fixé un principe fondamental en matière de relations internationales, c'est la réciprocité.

 Les autorités algériennes nous ont répondu à cet effet, qu'il y avait un texte qui prévoyait un décret de droit interne qui, à son tour, prévoyait une amélioration des droits des étrangers en Algérie. Nous leur avons dit que ce n'était pas suffisant et qu'il fallait avoir entre nous d'autres ambitions que celle-là, c'est-à-dire avoir une véritable réciprocité entre nous.

 La négociation s'est nouée autour de ces principes. Nous nous sommes vus trois fois, la dernière en décembre. On doit recevoir nos amis algériens à Paris, on leur a fait des propositions de dates qui n'ont pas été retenues, non pas à cause de problèmes politiques mais de disponibilités de l'ensemble des membres de la délégation chargée de la négociation. Comme c'est un dossier particulièrement compliqué, il faut attendre qu'ils soient tous disponibles. A mon avis, la négociation peut et doit continuer, elle n'est pas du tout liée aux nécessités politiques parce qu'elle est très technique. On est entre experts. Le politique pourra revenir sur le sujet lorsqu'on sera à la fin de la négociation. Et là, le politique sera dans son rôle compte tenu de l'état de la relation qu'il se doit de refonder.

Q.O.: Il fut un temps où cette relation politique devait être consolidée par la signature d'un traité d'amitié entre les deux pays. Faudrait-il ne plus en parler ? Où alors lui prévoir des préalables ?

F.H.: Il y avait deux voies qu'on pouvait suivre, ou bien, on le signait en 2006 parce que c'était à peu près à ce moment là que les choses étaient mûres. On était parvenu à un texte qui semblait donner satisfaction…

Q.O.: Pourriez-vous nous en donner les grands principes ?

F.H.: Vous savez, c'est un traité international des plus classiques. On était parvenu à quelque chose qui semblait assez équilibrée et recueillir l'assentiment des deux pays. Il n'y avait donc pas de préalables parce qu'il y avait une affirmation et une ambition partagées. Ce qui veut dire que nous voulons faire beaucoup de choses ensemble.

Q.O.: Ecrire «convenablement» l'histoire qui lie les deux pays, ouvrir les archives ou alors exiger des excuses de la France ne seraient-ils pas des préalables pour bien asseoir toute initiative de ce genre?

F.H.: Pas du tout ! Mais ce que vous appelez des préalables, pourraient plutôt être des déclinaisons du traité...

 Et l'autre voie, c'est de dire que nous ne sommes pas complètement mûrs pour cela, c'est peut-être pas la bonne piste, et la bonne piste serait peut-être un certain nombre d'actions pragmatiques.

Q.O.: Par exemple ?

F.H.: C'est peut-être la renégociation de l'accord de 68, celle d'accords commerciaux... C'est mille et une choses, c'est mille et une mesures de confiance sur lesquelles nous pourrions tomber d'accord pour construire petit à petit une relation différente toujours dans la perspective de sa refondation.

Q.O.: Vous quittez l'Algérie en laissant peut-être des projets qui n'ont pas été mis en œuvre ?

F.H.: C'est l'instauration de la biométrie chez notre prestataire. C'est un projet que j'aurai souhaité mettre en œuvre avant de partir. Mon successeur le fera certainement.

Q.O.: Votre mauvais souvenir en Algérie ?

F.H.: Je dirais l'annonce de mon départ...

Q.O.: Votre meilleur souvenir ? Parions que c'est celui d'avoir rencontré l'amour en Algérie. Vous avez rencontré la femme qui est devenue votre épouse...

F.H.: Rires. Le fait que j'ai rencontré mon épouse en Algérie c'est probablement un élément explicatif de la manière dont je me suis comporté ici, de ma relation avec ce pays. Mais tout cela est personnel. Ce que j'ai envie de dire, c'est que j'étais marqué par des entretiens individuels que j'ai eus avec un certain nombre d'Algériens amis, qui m'ont permis de ne jamais douter de l'avenir de la relation bilatérale entre nos deux pays.

Q.O.: On a tout dit ?

F.H.: Non, certainement pas !