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16 Avril, qui se souvient du savoir ?

par Mohammed Guétarni *

Et dis : «Ô mon Seigneur, accroît mon savoir !»  Soura 20 ; verset : 114

Celui qui emprunte un chemin en quête de la science, Dieu lui facilitera une voie vers le Paradis. Les anges abaissent leurs ailes (par humilité) pour celui qui s'instruit en signe d'agrément pour ce qu'il fait. Tous ceux qui se trouvent dans les cieux, dans la terre et même les poissons dans l'eau invoquent l'absolution pour le savant. La supériorité du savant par rapport au dévot est comparable à la supériorité de la lune par rapport à l'ensemble des étoiles. Certes, les savants sont les dignes héritiers des Prophètes. Ils ne laissent en héritage ni dinar, ni dirham. Leur héritage est le savoir. Celui qui l'hérite, aura hérité un bien abondant.»

Hadith du Saint Prophète (QSSSL) rapporté par Abou Daoud et Attirmidhi.

Il y a des jours qui se suivent mais ne se ressemblent point. Le 16 avril en est de cela. C'est un jour particulier pour les Algériens. Il coïncide avec l'anniversaire de la mort (en 1940) de l'Imam Abdelhamid Ben Badis, Président de l'Association des Oulémas Algériens, créée en 1931. Il décède un lundi, même jour que le premier novembre 1954 et le 19 mars 1962. C'est, aussi, le même jour de la naissance du Prophète (QSSSL), l'avènement de l'Islam, de l'Hégire ainsi que Sa mort. A la mémoire de ce grand homme, le 16 avril est décrété «Journée nationale du savoir», ou ‘'Youm El Ilm''.

La vie de Abdelhamid Ben Badis Abdelhamid Ben Badis est un homme de pensée et d'action, né le 5 décembre 1889 à Constantine. Il a évolué dans un environnement familial pieux. Il reçut son enseignement primaire du Cheikh Hamdan Lounissi, à la Zaouya Aissaoua. Il a profondément marqué sa jeunesse au point de n'avoir jamais oublié son conseil : «Apprends la science pour l'amour de la science et non pour le devoir.» Il lui a fait promettre de ne jamais être un commis de l'État colonial. Ben Badis ne le fut jamais. Ce dernier a continué ses études à Zitouna (Tunis), en 1908. Après avoir achevé sa formation, en 1911, il rentre à Constantine pour ouvrir une école à la mosquée Sidi Qammouch, dans sa ville natale. En 1913, il approuve les idées progressistes des Cheikhs Mohammed Abdou et Djamal Ed Dine El Afghani. En 1922, il accomplit le cinquième pilier de l'Islam, le pèlerinage et profite, aussi, pour visiter quelques grandes villes de l'Orient arabe parmi lesquelles Le Caire et Damas.

 Durant la Première Guerre mondiale, il repart à Tunis pour revenir, de nouveau, à Constantine et s'y réinstaller définitivement jusqu'à sa mort. Il a consacré toute sa vie à l'enseignement religieux et a pu tenir en respect tous ceux qui voulaient porter atteinte à son image. Son intégrité et sa probité morales inébranlables et ses mérites intellectuels irréprochables l'ont propulsé au rang de «Guide spirituel» d'abord à Constantine. Son charisme, par la suite, a rayonné à travers tout le pays. Pour beaucoup d'Algériens de son époque, ce fut «l'Imam du siècle.» Vers 1920, il fonda certains journaux tels que : En Nadjah (Réussite), «El Mountaqid» (Le Censeur), «Ech Chihab» (Le Météore), «El Baçaïr» (La Clairvoyance).

 La ligne éditorialiste de tous ces journaux consistait à faire prendre conscience aux Algériens sur leur droit de prendre place parmi les autres peuples. C'est-à-dire sortir du statut de l'indigénat pour être reconnu, au moyen de la lutte, en tant que peuple à part entière. Sa devise était : «la vérité au-dessus de tout, la Patrie avant tout.»

 Il a mené cette lutte sans merci, sa vie durant, à dessein de protéger, sinon, d'affirmer la langue et la culture arabes et préserver l'identité algérienne. Il a, par ailleurs, combattu farouchement les dénaturations ternissant l'image de l'Islam par certains marabouts qui étaient à la solde du système colonial. Son œuvre, profondément humaniste, était «foncièrement démocratique.» Son action militante était pour l'amour de Dieu et de la Patrie et non pour l'amour du pouvoir. Il est rentré dans l'Histoire de l'Algérie par sa grande porte.

 En 1938, Ben Badis déclarait que le savoir (pour les Algériens) était persécuté, la religion combattue (par le système colonial et ses vassaux), les mosquées condamnées, les médersas fermées. En un mot, l'Algérien étouffait sous le poids de la répression. Pendant la Seconde Guerre mondiale (1939), il a pris une position neutre vis-à-vis du conflit. Pour lui, cette guerre ne concernait ni l'Algérie, ni les Algériens. Ces derniers ne doivent pas combattre aux côtés de l'ennemi pour libérer le territoire de l'ennemi. Le 08 mai 1945 lui a donné raison à titre posthume. Un massacre inqualifiable a été perpétré contre notre peuple où plus de 45.000 Algériens ont péri en quelques jours contre, à peine, une centaine d'Européens morts.

L'alphabet est le premier besoin après le pain

Ben Badis savait que tout progrès repose foncièrement sur la Science à la lumière de l'injonction divine : «Iqra'1 (Lis).» Le Saint Coran compare le savoir à la lumière qui éclaire les esprits. L'ignorance les enténèbre. «Un savoir-savant» émancipe l'esprit de son détenteur. Dès son installation à Constantine, l'Imam a commencé par déclarer la guerre à l'ennemi premier des Algériens : «l'ignorance en tant que handicap à l'esprit.»

 «Allah élèvera en degrés ceux d'entre vous qui ont cru et ceux qui ont reçu le savoir.2 »

 C'est la raison pour laquelle, environ, 130 médersas ont été disséminées à travers le pays. Lui-même dispensait des cours d'instruction mais aussi et surtout de nationalisme. Ces médersas étaient de véritables pôles d'attraction où les enfants algériens, toutes couches sociales confondues (fils de paysans, de commerçants, d'artisans…) y allaient pour apprendre d'abord le Coran mais, aussi, la langue arabe, les sciences, le droit musulman (Chariâ)…. Ces médersas ont connu une affluence sans précédent où filles et garçons se côtoyaient. Il a autorisé la mixité en raison du hadith du Saint Prophète : «Le savoir est une obligation pour chaque Musulman et «Musulmane.» En Islam, il n'y a pas de discrimination en matière de savoir. Une nouvelle ère commençait à poindre à l'horizon algérien. Les jeunes Musulmans, «affamés» d'apprendre, vont redoubler d'efforts soutenus pour acquérir le savoir dont ils étaient «temps» sevrés. Des centaines de cultivés sont sortis de ces médersas. Le vent de l'Histoire se mettait à tourner et… dans le sens souhaité, cette fois. La semence a donné ses prémices : un savoir émancipateur et un sens aigu du nationalisme libérateur. Son distique :

«Le peuple algérien est musulman Et à l'arabité se rattache.»  Résume, éloquemment, son action nationaliste : «Algérianité, Islamité, Arabité.»

Le savoir : la voie royale de l'émancipation de l'esprit et de la colonisation

Si, aujourd'hui, l'école est obligatoire pour tous les petits Algériens en âge d'être scolarisés, ce n'était pas le cas au début du XX° siècle où, à peine, quelques milliers la fréquentaient. Pour Ben Badis, il y a deux chemins qui mènent vers la liberté : «la science» et «la foi.» Un peuple instruit et animé d'une foi pensante n'est pas facilement colonisable. C'est la raison qui l'a poussé à se consacrer entièrement à l'enseignement et à l'éducation (nationaliste) des jeunes Algériens de son époque. Il a pu constituer une élite intellectuelle, non seulement pour préserver la langue arabe mais, en sus, pour préserver l'identité algérienne et épurer l'Islam orthodoxe des scories charlatanesques charriées tout au long de la ténébreuse époque coloniale. Parmi cette élite, citons quelques figures de proue tels que Ahmed Hamani, Réda Houhou, Toufik El Madani, entre autres.

 Ben Badis, étant le père du nationalisme algérien, a combattu le colonialisme pacifiquement, à l'instar du Mahatma Gandhi. Il avait pour devise : «L'Algérie n'est pas la France, elle ne peut pas être la France et ne veut être la France.»

Le réformisme benbadissien.

Dès son retour à Constantine, Ben Badis a voulu, d'abord comprendre son époque et la léthargie morale de son peuple. Il a fait de la réforme de l'Islam son cheval de bataille. D'où sa précellence d'enseigner. Pour lui, le savoir est l'âme du peuple. Il est difficile à un peuple ignare d'appréhender le sens de la lutte contre le colonialisme pour sa propre liberté. Sans distinction d'âge ni de sexe, la médersa a ouvert ses portes à tous les Algériens et Algériennes désireux d'apprendre à partir de 1918. Dès le début du 20° siècle, Ben Badis avait pris conscience que la femme algérienne instruite est une condition «sine que non» pour une «renaissance» de la société sans, pour autant, renier ses traditions culturelles, ni moins encore ses valeurs cultuelles. Certes, sa mission n'était pas de tout repos. Le réveil social passe obligatoirement par une réforme de la société. L'Imam était confronté à deux obstacles majeurs :

1/ - persuader ses compatriotes de la nécessité cardinale de la lutte.

2/ - Il devait mener un combat de front contre un soufisme qui, d'après lui, a enraciné des pratiques nocives et délétères aux vrais préceptes de l'Islam orthodoxe. Ce qui lui a prévalu le surnom de ‘'Ben Balis'' (fils du diable) par ses ennemis. Ceci ne l'a pas empêché, outre mesure, de poursuivre sa réforme religieuse jusqu'à la fin de sa vie.

 Il résume sa démarche réformiste dans une formule laconique : «l'Islam est notre religion, l'arabe est notre langue, l'Algérie est notre patrie.» En 1936, il se rendit à Paris, avec une délégation du Congrès Musulman Algérien, pour présenter au Gouvernement français les revendications de ses compatriotes. A son retour le 02 août de la même année (1936), il prononça un discours pour présenter les résultats du Congrès. Depuis, il devient ‘'l'expression des revendications du peuple algérien.'' A sa mort le 16 avril 1940, plus de 20.000 Algériens ont assisté à son enterrement. Cheikh Bachir El Ibrahimi lui succèdera. Soixante-dix ans après sa mort, Abdelhamid Ben Badis reste encore et toujours une figure légendaire, presque… un mythe.

Quel est le statut du savoir chez nous après le 16 avril?

Quel sens peut prendre la journée du savoir, chez nous, lorsque les pouvoirs publics affichent un comportement négativiste vis-à-vis des intellectuels, qui les démobilise, les incite, voire les encourage à s'expatrier ? C'est une ‘'déseinsteinisation'' du pays. Nous avons dénoncé cette situation douloureuse à plusieurs reprises. En vain. L'enseignant du supérieur de rang magistral, un médecin même spécialiste ne bénéficient d'aucune considération à l'instar des autorités locales, P/APC, chef de daïra, wali. Je ne parle pas du député ou du sénateur qui, loin, très loin d'avoir leurs compétences, bénéficient, pourtant de moult avantages. Injustice caractérisée. Lorsqu'ils (intellos) quittent le pays, ils sont traités, par certains politicards, de transfuges. De grâce, que signifie la journée du savoir lorsque enseignants, tous paliers confondus, médecins, toutes spécialités confondues sont acculés à faire grève pour valoir leurs droits d'être rémunérés, chacun, à la hauteur de ses compétences et l'État répond par des mesures répressives aux lieu et place de discuter autour d'une table de négociation comme des civilisés? Le 16 avril n'est rien d'autre qu'une journée folklorique. On la célèbre par quelques manifestations culturelles et sportives et le «jour» est joué. Le lendemain, le savoir est remis au «rancart.» Les intellectuels algériens sont ignorés – mais pas ignorants. Et c'est au pouvoir de reprendre ses droits. Ils [intellos] n'ont pas droit aux plages horaires à la Télé à l'instar des autres pays respectueux du savoir tels que ex Libris, Bouillon de culture, C dans l'air… pour les présenter et les faire connaître à leur public. Nos intellectuels ne manquent ni de talent, ni de compétences, mais simplement de reconnaissance sociale et politique. La télé est une chasse gardée. Le savoir, chez nous, est vidé de sa substance cognitive et de son acception divine. L'université d'excellence n'est qu'un vœu pieux. L'arme nucléaire, par exemple, est plus une arme politique que militaire. Elle est dissuasive. Seuls les pays, qui savent garder leurs «Einsteins» chez eux, la possèdent et non les pays où les politiques sont plus jaloux de leurs pouvoir et privilèges que de leur pays. La Science est la seule dynamique à même de conduire le pays vers un avenir salutaire. Sans elle, c'est la corruption des esprits qui garantit un immobilisme socioéconomique et culturel suicidaire. L'ignorance fait d'un peuple ce que le pire des ennemis n'en fait pas : elle développe le sous-développement.

 Cependant il faut rappeler que Ben Badis est, certes, une figure légendaire. Ce que personne ne renie. Toutefois, il ne faut pas ignorer d'autres chantres de la culture algérienne qui méritent commémoration tout autant que lui. Nous pouvons citer, entre autres, Mohammed Dib, Kateb Yacine, Malek Haddad, Mouloud Maâmeri, Jean Amrouche…. Ils ont toujours plaidé en faveur de la cause nationale dans leurs œuvres respectives. Leur encre équivaut au sang des martyres. Dieu et Son Saint Prophète les ont glorifiés tous les deux (savants et martyres). Le Prophète disait : «L'encre du savant et le sang du martyre ont le même poids dans la balance divine.» Dieu disait : «Nul n'en [les versets] connaît l'interprétation à part Allah et ceux qui sont bien enracinés dans la science.3 » Dans un autre verset, Il dit aussi : «Allah atteste, et aussi les anges et les doués de la science, qu'il n'y a pas de divinité à part Lui, le Mainteneur de la justice.4 »

Quelques citations de Ben Badis :

- L'Algérie n'est pas la France, ne peut pas être la France et ne veut pas être la France. (Ech Chihab, avril, 1936)

- Nous œuvrons, en tant qu'Algériens, à rassembler la nation algérienne, à enraciner en ses enfants le sentiment national et à leur inculquer la volonté de s'instruire et d'agir jusqu'à ce qu'ils s'éveillent en tant que nation ayant droit à la vie. (El Mounqid, juillet 1925)

- Nous aimons l'humanité que nous considérons comme un tout et nous aimons notre patrie comme une partie de ce tout. Nous aimons ceux qui aiment l'humanité et sont à son service et nous détestons ceux qui la détestent et lui portent préjudice. (El Mounqid, juillet 1925)

- En cas de conflit entre la raison et la tradition, c'est à la raison qu'il appartient de décider. (Ech Chihab, mai 1931)

- Si l'union ne peut se faire par le biais de la religion, qu'elle se fasse, alors, par le ciment de la douleur et la misère communes. (El Baçaïr, août 1938)

- Nous sommes profondément convaincus que l'esprit colonialiste est à la base de tous les maux du monde et que tout bien fait à l'humanité provient de l'esprit humaniste. (Ech Chihab, janvier 1938)

-      L'indépendance est un droit pour chaque peuple de la terre. Plusieurs nations qui nous étaient inférieures du point de vue de la puissance, de la science, de la force potentielle et de la civilisation ont recouvré leur indépendance […]. L'Algérie a changé à travers l'Histoire, de même qu'il est possible qu'elle continue à se transformer. (Ech Chihab, juin 1936)

* Docteur ès lettres Maître de Conférences Université de Chlef.

Note :

1 Soura : 96 ; verset : 01.

2 Soura 58 ; verset : 11

3 Soura : 03 ; verset : 07

4 Soura : 03 ; verset : 18