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De l'identité et l'Histoire : réflexions sur l'individu et sa culture, pour «le vivre ensemble»

par Ghawthy Hadj Eddine Sari Ali

Suite et fin

En fait la nation - ethnie est la «nation romantique», telle que la pratiquèrent les nazis, «nation wagnérienne» affirmant «Gott min uns»= Dieu est avec nous. Elle est radicalement opposée à la «nation classique» des Lumières, pendant de la umma évoquée, promue, en Europe, par la Révolution française «Liberté-Egalité-Fraternité», «sous les Auspices de l'Être Suprême», nation constituée par un «agglomérat de peuples souhaitant vivre ensemble, libres dans leurs croyances, à chacun sa religion, défendant les Droits de l'Homme et du Citoyen, est citoyen tout étranger établi sur le territoire…» (Histoire des Constitutions de la France, pages 33-38/ Editions- Flammarion-1993). Bien sûr, cet idéal n'a pas bénéficié aux «indigènes» des colonies, «faire suer le burnous», indigènes dont le statut demeura identique à celui établi par le colonialisme gréco-romain, considérés comme «barbarios- ou berbères, bègues, sans langage clair» (ne maîtrisant pas la langue coloniale, ce qui n'est pas sans rappeler les lazzis à l'égard des indigènes colonisés d'Afrique : bougnoule, krouilla, et autres monzami et yabon…).

 En effet, Platon dans La République, Aristote dans Les Politiques, enseignaient qu'une cité idéale, lieu privilégié pour acquérir les vertus éthiques du vivre ensemble, est «constituée» de trois classes : les aristocrates, les guerriers et les «travailleurs» (le travail est avilissant, écrivent-ils, équivalent de faire suer le burnous). En plus de ces trois classes, il y a «les nécessaires esclaves, au statut d'outils, métèques, hors de la citoyenneté», et ce, avec une théorie raciste. Platon, le Maître d'Aristote, écrit dans la République: (Livre II Trad. R. BACCOU- Ed. Flammarion- Paris 1966) «les Aristocrates sont constitués d'or, les guerriers, d'argent, les travailleurs, d'airain…»; «Les vertus des Aristocrates sont : sagesse, courage et tempérance; les guerriers ont : courage et tempérance; les travailleurs, la seule tempérance…» Par ailleurs, Aristote reprenant les enseignements de ses prédécesseurs, précise : «il est évident que les vertus morales de la femme sont inférieures à celles de l'homme: la tempérance de la femme, son courage ou son équité ne sont pas les mêmes, tel que le pensait Socrate. Le courage de l'homme est un courage de Maître, celui de la femme, un courage de subordonnée, et il en est de même des autres vertus… ( Les Politiques : trd. P. Pellegrin- Ed. Garnier Flammarion/Paris 1990 et Les Politiques A,13/paragr. 1260). Par cette culture gréco-latine, l'Empire Romain généra des cités où les «indigènes» et autres «aborigènes» relevaient d'un «code spécifique», ne bénéficiant des «codes des citoyens», véritables «hommes libres par naissance», que suivant la «Sagesse des Maîtres». Cette Sagesse résidait en ce que les esclaves pouvaient acheter leur liberté et devenir «citoyen travailleur»…

 Qu'en est-il advenu, alors, de l'idéal des Républicains de 1789? Les vieux démons de l'ethnicisme ont balayé cet idéal, avec, comme nouveau concept, nazi, la langue et la religion définissent l'ethnie. Comme durant «La Pax Romana», de l'empire colonial romain, une paix coloniale française s'instaura en Afrique septentrionale dans les «territoires pacifiés», une culture coloniale s'instaura… Loin d'être agnostiques, comme le voulaient être les «métropolitains» vivant dans «l'hexagone», les Français «d'origine» et les «nouveaux Français exclusivement, chrétiens» (Italiens, Maltais, Espagnols, Polonais, voire, Allemands…), revendiquaient les valeurs morales chrétiennes, les églises catholiques et les temples protestants se multiplièrent, dans chaque ville nouvelle, chaque village, chaque bourgade. Dans les écoles «laïques» et les collèges, les lycées, les rares indigènes bénéficiant d'une scolarisation (cinq pour cent de la population indigène, selon La Documentation coloniale), se voyaient interdire de parler leurs langues maternelles, apprendre la seule Histoire de leurs colonisateurs où leurs parents et aïeux étaient représentés comme des «sauvages de brousse», ou, au mieux, des «nomades fanatiques, pillards»1…Les petits Sénégalais, Maliens, Marocains, Algériens, Tunisiens, scolarisés, apprenaient la Marseillaise et fêtaient «La Saint Charlemagne (inventeur de l'école)», «la Toussaint (fête de tous les saints catholiques)», «la Sainte Jeanne d'Arc (martyre des Anglais)», «Noël (naissance du divin enfant)»…Ces «cultes», chant patriotique et fêtes religieuses, où leurs cultures n'avaient pas place, engendraient des acculturations «sans amour»…

L'acculturation, d'après les dictionnaires de sociologie, «est le phénomène d'adaptation (on dira, à présent, intégration…) sociale d'un individu, ou d'un groupe, consécutive à une désadaptation antérieure, ou un changement complet du milieu.». Le LEXIS, dictionnaire de la langue française, précise cette définition en citant le philosophe existentialiste, J. P. SARTRE «En ce premier moment, l'acculturation sans amour réduit Gustave à la condition d'animal domestique»… Toute colonisation fut et demeure, modification des milieux colonisés et le rejet de cela par les peuples colonisés. Le philosophe a suggéré un «amour nécessaire» pour une éventuelle acculturation, à défaut de cela, il ne peut s'en suivre que résignation de serviteur, acculturation formelle au service de maître colonisateur, suivie de révolte. Il est un fait établi que les colons asservissaient les «indigènes», les appréciant, au mieux, comme «boy», «nounou», serviables, aux prénoms devenus fonctions domestiques, dans les discours des colonisateurs : «ma fatma2 est une perle…ou ma carmen est une perle (équivalent métropolitain…)», disent-ils «satisfaits» des services de leurs «bonnes». Une apparente «résignation» les faisait considérer comme «fatalistes». «Mektoub», revenait souvent dans le discours des parents colonisés, à la mémoire «interdite» sous peine d'être considérés «rebelles»; mektoub: ce concept signifiant «c'est écrit, je ne peux l'effacer, revenir dessus», fut interprété comme fataliste, il figure dans les dictionnaires de la langue française depuis 1920… Si l'on en juge par les codes de l'indigénat, promulgués par les administrations coloniales françaises en Afrique septentrionale et les révoltes des indigènes, le schéma décrit précédemment est historiquement vérifié… Les acculturations, en ce cas, ne modifient en rien l'éthique des asservis, mais altèrent les valeurs morales des colonisateurs : obligés de justifier leurs iniquités par une «intention civilisatrice pour le bien de ces gens là… qui ne sont pas comme nous, qui doivent s'intégrer…» thèmes récurrents chez les politiciens du colonialisme.

 Peut-on dire que les acculturations, par le vivre ensemble, génèrent des modélisations, des transformations éthiques ? S'il est un point commun aux peuples de l'Afrique septentrionale et la Méditerranée, c'est ce qui est désigné, parfois péjorativement, par «la palabre», de l'espagnol signifiant parole… Du vieux sens, précise le Larousse - Lexis, «conférence entre deux chefs Noirs, ou de Noirs entre eux», cela signifie, actuellement, «discussions, conversation longue, oiseuse…». Du sud de la France, en Espagne, en Italie, en Sicile et autres îles méditerranéennes, au Maghreb, jusqu'au Mali et dans le Sahara, son expression est l'assemblée de villageois, les après-midi ou en soirée, «palabrant» entre eux, évoquant des souvenirs ou discutant des problèmes de société. Ces palabres, débutent par ce que méprise la modernité (cf: salamalec, dans les dictionnaires), les salàm, introduction à une «relation pacifique» (IV/86;VIII/61;XXIV/27;XXV/63…). Elles se déroulent en des lieux «traditionnels», tel une place du village à cet effet (La terbi'at de Nédromah en Algérie, par exemple…), ou tout simplement au pas de la porte d'une maison, dans des venelles. L'on peut constater la reproduction de cette tradition culturelle, dans les grandes agglomérations modernes, telles ce qui a lieu dans le halls des foyers de travailleurs émigrés… reproduction de djemà'à -assemblée des «sages», comme dans les villages kabyles Elle est, entre autres coutumes de rassemblement, l'expression de l'oralité, une forme de culture que l'on redécouvre, sans condescendance, à travers les écrits des sociologues et anthropologues actuels. Ainsi, Cl. Levi Strauss, a dénoncé le mépris de ses contemporains à l'égard des cultures «sans écritures»(dans: L'homme Nu; Tristes tropiques; Paroles données…). Le sens du «verbe», tel qu'il est entendu dans les écritures saintes (Thora, Evangile, Coran), est la base de cette oralité. L'homme «parlant» aux hommes est dit «nàtiq» en langue arabe, de ce lexème (nùn,tà,qàf), est conçu mantiq, concept signifiant aussi bien langage que logique. C'est dire l'importance accordée à la communication orale3.

Dans l'Evangile selon Jean (VIII/51) Jésus enseigne les nécessaires garde et transmission par la «parole» du Verbe, garantes de la vie éternelle. «Mbân amul ‘nakk waxtaana am (phon. )»: La haine n'existe pas, il n'y a que le manque de dialogue, dit un proverbe wolof, sur les vertus et nécessité de communiquer oralement. «Discutes avec les gens par la sagesse et l'éthique du discours, en leur accordant la plus belle part… ainsi celui qui est en inimitié, en discorde, avec toi, deviendra un ami chaleureux… Nous vous avons institués en peuples et tribus afin de vous connaître et reconnaître…» (d'après Le Coran XVI/125; XLI / 33,34; XLIX/13)…Et c'est l'absence, la perte de nos traditions de «reconnaissance et discussions avec autrui», on a pas le temps, qui fait «s'isoler l'individu», surtout dans les «mégapoles» aux «sirènes d'aisance et confort personnels»…

 En sociologie et anthropologie, on admet que le regard que porte «l'autre» sur un individu, finit par «modeler» l'individu, lui faire changer ses attitudes et comportements. Les phénomènes de «mode» en sont un exemple patent. Attitudes et comportements constituent «l'éthos», d'où l'éthique. La communication entre les individus ou les groupes, s'effectuant par le langage, verbal ou autre, suscite des règles, des lois, s'exprimant dans les composantes culturelles d'une société. Ethiques et cultures sont, ainsi, liées mutuellement par une nécessaire harmonie. Les assises de cette harmonie sont, avant toute considération, les concepts exprimés, perçus. Pour chaque individu, il y a deux «histoires»: son vécu et l'Histoire de son appartenance. L'éthique relève du vécu, la culture de l'appartenance. En confondant les deux, «forçant l'harmonie», l'être «social» participe à la pérennité des cultures, il les remet en cause par prise de conscience ou désir «d'universalité», ce qui constitue, en principe, «la morale»…

 Mais, l'urbanisation à outrance semble «altérer» les populations, leurs désirs «confus» d'universalité s'exprime par une conformité à «l'apparence» des «gens», aussi bien vestimentaires que «mode de vie». Les traditions, us et coutumes, avec des règles morales, tel el hayà- vergogne ou «respect scrupuleux», sont considérés comme obsolètes, au mieux, réactionnaires, en général. Les «deuxièmes générations» des «émigrés» en Europe, revendiquent, désespérément, cette assise fondamentale du «vivre ensemble»: hshùmà ! respect !, crient-ils… El «hayà'»-respect, vergogne, pudeur, sollicitude, attention prévenante, à l'égard de soi-même et d'autrui, est la vertu cardinale requise de l'homme «socialisé». Le Prophète enseigne à ses disciples: «Parmi les enseignements des Prophètes devanciers, il est ceci : si tu n'as pas de hayà', alors agis à ta guise…el hayà' constitue le Bien… el hayà' procède de l'imàne-foi ferme… l'imàne est indissociable de l'islàm-pratique des cinq piliers, et de l'ihsàne-éthique du comportement… l'ihsàne consiste à agir sous le Regard de Dieu, si tu ne Le vois pas, Lui te voit.»4

 Le philosophe Michel Serres déplore, lui aussi, cette déliquescence des mœurs : «Elevons nos enfants dans la vergogne…» (Le Tiers - Instruit, pp. 178à249-Ed. F. Bourin-Paris 1991). Il déplore, aussi, l'Histoire comme puits de ressentiments … En ce qui concerne l'Histoire de l'Humanité, dans ce sens qu'évoque le philosophe, Le Coran enseigne, en substance:

 «la nefs de Caïn fit prévaloir le meurtre de son frère… celui qui tue une nefs innocente, de crime ou destruction de la terre, c'est comme s'il tuait l'humanité entière; celui qui revivifie une nefs, c'est comme s'il revivifiait l'humanité entière… Cette humanité umma-communauté essentielle qui est la vôtre… De fait les hommes se divisèrent, transformant leur religion en sectes, exultant chacune de sa doctrine… la religion qui t'est révélée,est celle révélée à Noé, Abraham, Moïse, Jésus, elle prescrit de ne pas en faire matière à division … ne soyez donc pas de ceux qui se divisèrent et s'opposèrent par baghy- désir de puissance, oppression…»( V/ 27-32;II/84-85,90,253;III/7,19-20,105; VI/123,159; XXIII/53-61;XLII/13-14; XLIX/11-13…). L'Histoire nous montre que les religions sont ce que les hommes en font, par l'exaltation de l'ego - nefs : ethnocentrisme, égocentrisme, anthropocentrisme, et leurs sinistres manifestations historiques, encore d'actualité, Inquisitions, Purifications ethniques, Génocides, Destruction des écosystèmes (Coran XXX/41-43). Le rôle du nefs, son «éducation», est ainsi «capitale» pour la vie terrestre des êtres humains, en vue de «l'au del໅

La Liberté individuelle est le nouveau dogme social. L'identité de l'individu moderne a pour critère «la réussite sociale», ou, hélas, plus simplement, «la survie». La «mondialisation» met en difficulté tout citoyen, car la morale «universelle» n'est pas son propos économiste, elle renvoie l'être humain à «ses désirs»…

Bibliographie conseillée (en langues arabe et française) :

1- El Muhassibi : El Waçaya, Dar el Kutub el Ilmya, Beyrouth 1986.

2 - El Mundhri : Etterghib wa etterhib mina el hadyth echerif, Dar el Fikr.

3 - El Ghazali : El munqid mina eddalal, Dar el Fikr, Beyrouth - Damas 1970.

4 - El Ghazali : Ihya ulum eddine, Dar Ihya el kutub el arabya, Aissa el Baby el halaby.

5 - Ibidem : Michket el Anwar, Le Caire 1954.

6 - Ibn Arabi : Tefsir el Qor'àn el Karim, Dar el Andalous, Beyrouth 1981.

7 - Ibn Mundhur : Lissàne el Arab, Dar el Ma'arif, Damas 1960.

8 - Ibn Ruschd : Bidayat el Mujtahid wa Nihayat el Muqtacid, Elazhar 1974.

9 - Ibn Hibbàne : Sahih, Muassassat Errissala, Beyrouth 1997.

10 - Ibn ‘Ajiba : Yqadz el Himam, el Mektaba Ethaqafya, Beyrouth 1980.

11- Platon: Euthyphron, trad. J.- Y. Château, Ed. Pédagogie moderne, Paris 1979.

12- Malek Bennabi : Le phénomène coranique, Paris 1976.

13 - El ‘Arbi Edderqaoui : Lettres aux disciples, trad. T. Burckhardt. Ed. Arché 1978.

14- J.- P. Sartre : Esquisse d'une théorie des émotions, Ed. Hermann, Paris 1960.

15 - Emir Abd el Kadir : Ecrits spirituels (Mawaqif, extrait) M. Chodkiewcz A. Michel.

Pour les commentaires en français du Coran :

Hamza Boubeker (plusieurs éditions)

Jacques Berque- Ed.Sindbad 1990

Liste non exhaustive…