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Une guerre nucléaire contre l'Iran, quels risques court le monde arabo-musulman ?

par Medjdoub Hamed*

2ème partie

Bien que fortement déstabilisé par une guerre confessionnelle extrêmement douloureuse, l'Irak est resté néanmoins soudé. Malgré les pertes considérables en vies humaines. Subsiste évidemment le problème des Kurdes, l'antagonisme chiite et sunnite et les séquelles de la «guerre résiduelle», ce qui est normal au regard des enjeux entre les parties pour la prise de pouvoir. Et surtout aux menées subversives de la superpuissance pour prolonger sa présence après décembre 2011. Sinon à quoi auraient servi ces trente années de guerre et d'embargo contre l'Irak, si ce pays venait à sortir du giron américain ?

 Ceci dit, on ne peut obtenir l'adhésion des peuples arabes aux slogans américains sur la démocratisation, les droits de l'homme, la liberté de la femme, tant que les États-unis ne donnent pas des gages sûrs de leur sincérité sur la démocratie. Le gage le plus probant, par exemple, est la solution définitive au conflit israélo-palestinien, ce qui peut mettre un terme à la politique américaine de «deux poids et deux mesures» dans la région. Précisément, ce cas de figure de deux Etats, en vérité, n'est pas recherché, du moins dans l'immédiat. Les Américains n'emploient cette rhétorique que pour appâter voire donner le change à leur «véritable stratégie», qui est d'étendre leur mainmise sur les richesses pétrolières de cette région et les autres potentialités que cachent ces richesses comme par exemple les fameux «bons de Trésor», issus des excédents des balances de paiement des pays arabes (dus aux recettes pétrolières), qui viennent financer l'économie américaine (et l'armada américaine). Malheureusement, les pays arabes sont pris dans ce cercle vicieux «pétrole-dollar-excédents-financement», sans alternatives, sinon de se soumettre au diktat américain.

 Et même ce cercle vicieux ne donne pas satisfaction. Aujourd'hui les Américains veulent plus, ils cherchent à donner un coup de pied dans cette fourmilière de «régimes politiques arabo-musulmans», et de «remodeler leurs frontières» pour en finir avec ce monde. Telle est la finalité des réformes pour la superpuissance qui, à travers l'asservissement du monde arabo-musulman, cherche à consacrer sa prééminence sur la planète. De ce fait, couper toute velléité à la Russie et à la Chine de se renforcer, et réduire les risques que font peser sur sa suprématie l'alliance sino-russe et leurs visées sur cette région centrale du monde.

4. L'extensibilité du principe GMO ?

L'histoire de la doctrine du «Grand Moyen Orient» a été tumultueuse tant pour l'administration Bush, pour l'Europe que pour les intéressés, c'est-à-dire les pays arabo-musulmans. Cependant, il faut dire d'emblée que tout s'est joué sur le terrain des opérations militaires. Les prises d'otages, les attaques systématiques des convois par les insurgés irakiens, les dérapages américains, les attentats en Irak, mais également dans les pays alliés des Etats-Unis ou abritant des bases américaines : Madrid, Riyad, Casablanca…, donc une guerre sans merci contre l'occupant ne pouvait qu'amener l'hyperpuissance à évoluer et à modérer ses prétentions. Dès 2004, l'aggravation de la situation sécuritaire en Irak va obliger les États-unis à abandonner l'«Initiative de Grand Moyen-Orient» et le remplacer par un nouveau «Partenariat pour le progrès et un avenir commun avec le Moyen-Orient élargi et l'Afrique du Nord» (adopté lors du sommet de Sea Island en juin 2004 par le G8). Nombre d'analystes européens ont attribué ce changement de doctrine à l'Union européenne, argumentant que certaines parties du GMO faisaient partie de leur pré-carré (notamment en ce qui concerne les pays du Maghreb), et mettant en avant que ce sont les partenariats économiques et non politiques qui doivent être étudiés en priorité. Le rôle de «conciliateur» de l'Europe en Méditerranée et dans le monde arabe ne pouvait être pris en compte, pour une raison bien simple, les Américains visent «l'hégémonie totale sur la région». Ils sont conscients que s'ils viennent à perdre pied dans la région moyen-orientale, le retour de manivelle leur serait fatal. Par conséquent seuls les succès et les échecs sur le plan militaire pouvaient décider de l'avenir de cette région, la plus convoitée du monde.

 Ceci étant, les pays arabes, à savoir l'Algérie, l'Afghanistan, le Bahreïn, le Yémen, la Jordanie et la Turquie, qui ont cautionné ce plan, et l'on se doute bien, avaient tout intérêt à l'approuver puisque le monde musulman échappait à une «mise en coupe réglée». Le problème qui se pose aujourd'hui en 2010, en 2011 ou dans les années à venir : «Est-ce que le projet de «GMO» est réellement abandonné ?» On ne peut manquer de penser que le «Partenariat pour le progrès et un avenir commun avec le Moyen-Orient élargi et l'Afrique du Nord» est une notion géographique vague comme d'ailleurs le «Grand Moyen Orient» qui escamote l'identité arabo-musulmane et la noie dans un ensemble à la fois géopolitique et géoéconomique où se juxtaposent des histoires et des cultures différentes. S'il est tôt pour affirmer que le «GMO» est réellement abandonné, il faut toutefois se souvenir que c'est à l'occasion de la guerre et «aux victoires en Afghanistan et en Irak» que ce plan de remodelage a été lancé par les Américains. Une loi de la guerre qui se vérifie, le vainqueur impose toujours ses conditions.

 En cas de nouvelle guerre, il y a tout lieu de croire de l' «extensibilité de ce principe». En 2006, lors de la guerre du Liban (2), la secrétaire d'Etat américaine aux Affaires étrangères, Condoleezza Rice, après l'intervention massive de Tsahal sur le territoire libanais, n'a pas hésité a déclarer : «Le temps est venu pour un nouveau Moyen-Orient». Alors que la plupart des parties appelaient à un cessez-le-feu - la disproportion des forces entre Israël et le Liban était criante -, les considérations stratégiques américaines dans la région l'ont emporté et commandé de contenir toutes les pressions internationales, de faire traîner au maximum les tractations entre les membres du Conseil de sécurité afin de donner le temps à Israël d'atteindre ses objectifs. Ceux-ci visaient non seulement la «destruction de l'infrastructure libanaise» qui servira comme exemple à ce qui pourrait arriver aux autres pays arabes, mais aussi mettre «hors de combat le Hezbollah». Malgré la disproportion des forces en présence, la résistance du Hezbollah a surpris. Dès lors que la victoire du Hezbollah paraissait inévitable et l'armée israélienne embourbée à la frontière et incapable d'avancer, les Américains ont donné leur accord pour un cessez-le-feu au Conseil de sécurité.

 Trois ans et demi passent, le même scénario se répète en décembre 2009 contre Gaza. La même disproportion dans les forces en présence et les mêmes désastres, le rapport Gladstone a été accablant et, comme on le sait, a été gelé. Le paragraphe 1683, consacré au principe de proportionnalité, est à tous égards révélateur de la guerre menée par Israël : «La commission reconnaît que tous les morts ne représentent pas une violation du droit humanitaire. Le principe de proportionnalité reconnaît que dans des conditions très strictes, des actions qui ont occasionné des morts civiles ne sont pas forcément illégales». Mais, «les actions des forces israéliennes et les déclarations des responsables militaires et politiques avant et durant les opérations indiquent que, de manière globale, elles étaient fondées sur une politique délibérée d'usage disproportionné de la force visant non pas l'ennemi mais des infrastructures qui les supportent ce qui signifie ici la population civile». Et le rapport souligne que l'attaque a commencé le matin d'un jour ouvrable à 11H30, une heure à laquelle les rues sont bondées, les écoliers rentrent chez eux, etc.

5. Puissance de feu israélienne - Une latence sinistre de graves événements à venir

Si, derrière ces guerres, la Syrie et surtout l'Iran sont visés, en tant que soutiens au Hamas et au Hezbollah, on ne peut comprendre cependant pourquoi Israël a usé d'une telle puissance de feu, sans commune mesure, contre le Liban, un pays faible et Gaza, une enclave territoriale. Pourquoi ce bombardement systématique de Gaza ? Un territoire pratiquement sans défense. Pourquoi cette disproportion des moyens de guerre par Israël ? Des crimes de guerre, des crimes contre l'humanité délibérés ? Cette exposition de puissance de feu par une politique de guerre préméditée, et avec l'aval de la plus grande puissance mondiale – Israël ne déclenche aucune opération de guerre sans le feu vert des Etats-Unis – ne peut qu'indiquer que ce ne sont là que des signes précurseurs à d'autres «événements beaucoup plus graves à venir». Dès lors à quoi rime le «Partenariat pour le progrès et un avenir commun avec le Moyen-Orient élargi et l'Afrique du Nord». Il est clair qu'il y a une latence sinistre qui laisse présager de graves événements, encore plus massifs que ce qu'on a vu en 2006 et en décembre 2008-janvier 2009.

 Les pays musulmans sont «divisés et désunis», et ce de par la nature même de leurs régimes politiques. Extrêmement fragilisés par les agressions et aux carnages perpétrés au Liban, en Palestine, et ailleurs, ils n'ont d'autres alternatives que de museler leurs peuples. Quand les tueries atteignent des dimensions paroxystiques, et que la rue arabe gronde, ils concèdent tout au plus des marches populaires et des réunions symboliques en guise de solidarité. Il est évident que les régimes monarchiques ou présidentiels arabes sont impuissants face aux «coups de boutoir de l'impérialisme israélo-américain». Quand l'Occident reproche à ces pays l'absence de démocratie, c'est beaucoup plus pour affaiblir leur «nationalisme» que pour prôner une véritable démocratie. Les règles de liberté et de démocratie sont faussées dès lors que les incitations occidentales obéissent à une stratégie d'asservissement du monde musulman. Face à cette situation, on ne peut dire que l'opposition est faible ou que les partis politiques de l'opposition ne jouent pas leur rôle ou que les peuples sont impotents face aux dictatures politico-militaires, mais tout simplement que les peuples sont conscients que précisément les régimes autoritaires arabo-musulman, malgré leurs carences en matière de gestion politique et économique, sont leur «ultime rempart» contre une autre «colonisation occidentale encore plus pernicieuse» que celle qui l'a été par le passé. Combien même un parti politique d'opposition prenait le pouvoir, il n'aurait d'autres solutions que d'agir comme son prédécesseur. Car tout est dans le rapport des forces, et aujourd'hui le rapport des forces est encore plus défavorable pour ce monde.

 L'histoire a montré combien d'invasions se sont produites au nom de l' «espace vital», les Américains parlent du Proche et du Moyen-Orient comme de leur «espace vital», alors qu'ils sont à 10 000 km de cette région. L'Allemagne nazie a aussi envahi la Pologne en 1939, au nom précisément de l'espace vital. Cinq années plus tard, la Pologne tombe dans le giron soviétique avec un régime dictatorial. Aujourd'hui, après quarante-cinq années de dictature, la Pologne, bien qu'aligné à l'Occident ce qui est tout à fait normal de par son appartenance, est devenue un pays démocratique et rattachée à l'Union européenne.

 Les questions qui se posent pour le monde musulman : «Et jusqu'à quand ? Pourra-t-il échapper au plan de découpe qu'on lui réserve ? Après combien de péripéties et de souffrances, le monde arabo-musulman deviendra, sans coups de boutoir de l'Occident, un espace démocratique et en paix avec le monde ?»

6. Le front dur arabo-musulman

Que reste-t-il de la résistance du monde arabo-musulman face à l'impérialisme américain ? Difficile à répondre. On peut cependant diviser ces pays en trois fronts. Le premier, c'est le front modéré et allié à la superpuissance, constitué de régimes politiques monarchiques plus l'Egypte et la Mauritanie. Il ne constitue pas une menace immédiate aux Américains. Ces régimes politiques, se trouvent en porte-à-faux avec leurs peuples. Le deuxième, c'est le front dur arabo-musulman, qui, paradoxalement, maintient un certain équilibre dans cette région centrale du monde. Il modère les prétentions impérialistes de la superpuissance. Les principaux pays qui le constituent sont l'Iran, la Syrie, le Soudan et les organisations nationales telles le Hezbollah et le Hamas. Quant aux pays engagés dans des conflits armés, comme l'Irak, l'Afghanistan, le Pakistan, la Somalie, et aujourd'hui le Yémen, ils représentent une contrainte en plus pour la superpuissance dans le sens où les troubles internes mettent en péril son hégémonie.

 Le troisième front se situe entre les pays du front dur et ceux du front modéré. Ce courant médian, constitué de l'Algérie, de la Tunisie, de la Libye, tente d'entretenir avec la superpuissance des relations prudentes et conciliantes.

 Cette approche met en lumière la position géopolitique considérable qu'occupent l'Irak, l'Iran et l'Afghanistan dans le monde arabo-musulman et, par conséquent, la nécessité pour la superpuissance de prendre le contrôle de ces pays, pour à la fois assurer leur mainmise sur les ressources énergétiques et réduire voire endiguer l'influence russe et chinoise sur ces régions. Cette prise de contrôle par les Etats-Unis du réservoir mondial de l'énergie fossile est destinée à leur fournir le plus puissant levier stratégique, pour leur suprématie globale.

 Il reste que tout n'est pas acquit. La situation de ces trois pays-clé, l'Irak et l'Afghanistan, demeure encore incertaine. Pour l'Irak, un processus de désengagement des forces américaines est en cours et doit en principe, si on tient compte des clauses de la SOFA, s'achever le 31 décembre 2011.

 Pour l'Afghanistan, malgré les renforts de 40.000 hommes, dont 30.000 soldats américains et la différence censée être comblée par des alliés de l'OTAN, plutôt réticents, et auxquels s'ajoutent ceux des 21 000 soldats américains en mars 2009, la situation n'a toujours pas évolué vers une solution à l'irakienne. Si ces renforts américains doivent être à pied d'oeuvre d'ici à l'été 2010, et l'échéance du début de retrait des troupes américaines fixée la mi-2011 par Washington (selon la situation), on ne voit pas du tout comment une issue peut déboucher si aucune initiative n'est prise pour mettre fin au conflit. Ces renforts qui portent les forces de l'OTAN à 140 000 hommes, vont dépasser ceux des troupes soviétiques au plus fort de leur occupation de l'Afghanistan, qui s'est achevée par une défaite en 1989. Evidemment, les stratèges américains se défendent d'être des troupes d'occupation, comme à l'époque soviétique, et sont là, selon la nouvelle stratégie, que pour construire des routes et défendre les centres urbains contre les talibans. Christine Fair, qui enseigne au Centre d'études pour la paix et la sécurité de l'université de Georgetown, résume cette politique. «Le plan McChrystal prévoit ce que les Soviétiques avaient fait à l'époque: tenir les villes. Cela n'a pas marché pour les Soviétiques et je ne vois pas comment cela pourrait marcher avec nous, compte tenu de l'empreinte militaire que nous avons déjà laissé».

7. Légitimer une guerre contre l'Iran

Si la situation est plus ou moins visible, dans les intentions des Etats-Unis, pour ces deux pays, il n'en va pas de même pour l'Iran. La désinformation politique et médiatique ne finit pas de monter. Tous les feux sont braqués sur ce pays. L'Iran diabolisé par son programme nucléaire est présenté comme «une menace pour la paix mondiale». Bien que l'Iran revendique ses droits pour l'utilisation pacifique de l'énergie nucléaire et qu'il a déclaré plus d'une fois qu'il ne travaille que sur l'énergie pacifique, les mensonges et la propagande n'en finissent pas de dresser à fond l'opinion occidentale contre l'Iran. Une arme efficace, comme contre l'extrémisme musulman (largement surévalué pour les besoins de la cause) : «la peur». Toutes sortes de scénarios de guerre, des frappes chirurgicales américaines et israéliennes sur les installations nucléaires de l'Iran aux bombardements massifs conventionnels et nucléaires, sont présentés à l'opinion mondiale comme un moyen d'empêcher l'Iran de fabriquer des armes nucléaires. Sur un autre registre, cette propagande fait croire qu'un certain nombre de pays arabes sont aujourd'hui des partenaires tacites du projet militaire américano-israélien.

 Il est clair que les réelles motivations d'une nouvelle guerre insensée et paranoïaque des Etats-Unis contre l'Iran résident dans une tentative de l'administration américaine d'établir une domination sans partage sur les régions riches en ressources minérales du Moyen-Orient, allant de l'Afrique du Nord à l'Asie centrale. Et le plus grave, c'est qu'aucun dirigeant politique, au sein de l'Union européenne, ne s'est opposé à ces préparatifs de guerre, contrairement à l'invasion de l'Irak, qui fut refusée par la France et l'Allemagne lors des débats au Conseil de sécurité.

 N'existant aucune voie de sortie dans le dossier nucléaire iranien, la situation est réellement dans l'impasse. En vérité, les Iraniens savent que le dossier nucléaire n'est qu'un prétexte. Ils sont totalement et sincèrement convaincus que les Etats-Unis sont décidés, au niveau tactique, de renverser le régime de Téhéran et, au niveau stratégique, à lancer une guerre plus large contre le monde de l'Islam, c'est-à-dire lancer leur GMO par la force. L'impasse est donc dans les raisons stratégiques américaines qui visent un objectif plus imposant, celui d'asservir le monde musulman à leurs intérêts. Ce qui explique le rejet des conditions préalables d'interrompre son programme d'enrichissement, et les offres de l'Iran dans des négociations qui doivent garantir son droit à l'usage pacifique de l'énergie nucléaire. Mais justement c'est dans ce refus de l'Iran de mettre fin à son programme nucléaire que les Etats-Unis et les Européens veulent, après épuisement des voies diplomatiques, légitimer une attaque militaire sur ce pays.

 Si des appels à une option militaire deviennent de plus en plus insistants et des sanctions encore discutées entre les puissances, la Chine et la Russie ayant la préférence pour le dialogue, on ne peut éviter de penser qu'une solution militaire est en train de se matérialiser dans un horizon pas très lointain. D'autant plus que les analyses et les calculs qui forgent la politique des Etats-Unis sont basés sur une fausse prémisse : la supériorité militaire écrasante et l'emploi éventuel d'armes tactiques nucléaires. Les Etats-Unis, dévorés par cette passion de régir le monde, ne pensent pas ou «ne veulent pas penser» que cette politique peut les ruiner et les aliéner non seulement du monde musulman mais du monde entier.

A suivre

*Chercheur

2. Les faces cachées de la guerre au Liban, du 24 au 27/08/2006, El Watan, du même auteur