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Une guerre nucléaire contre l'Iran, quels risques court le monde arabo-musulman ?

par Medjdoub Hamed*

Ne pas se laisser accabler. Tout ce que j'observe, ma fille, est de ne pas me laisser accabler, non par crainte d'être accablé, mais parce que l'accablement jette dans l'agitation et la précipitation : ce qui ne convient pas aux affaires de Dieu.

Un homme, surtout de ma médiocrité, ne pourrait suffire à tout, s'il ne se faisait une loi de faire tout ce qui se présente à chaque moment avec tranquillité et repos, assuré que Dieu qui charge ses faibles épaules de tant d'affaires ne permettra pas qu'il ne puisse faire tout ce qui est nécessaire ; et quand les affaires de Dieu retardent les affaires de Dieu, tout ne laisse pas d'aller bien. BOSSUET, lettre de direction spirituelle à Madame Cornuau.

(Tiré de JL.Gergorin - Le nucléaire irakien, comment sortir de l'impasse ?)

 Une guerre nucléaire contre l'Iran est-elle possible ? Quelles conséquences peut entraîner une attaque nucléaire contre l'Iran sur l'ensemble du monde arabo-musulman ? Les pays arabes, sont-ils réellement contre un Iran nucléaire ? Sans l'Iran, l'Irak et la Syrie sur la scène géopolitique de cette région centrale du monde, qu'aurait été, aujourd'hui, le destin du monde arabo-musulman ? Qu'aurait été la situation au Liban et dans les Territoires occupés palestiniens ? Le Grand Moyen Orient, aujourd'hui, changée en un projet plus modeste, le «Partenariat pour le progrès et un avenir commun avec le Moyen-Orient élargi et l'Afrique du Nord», peut-il rebondir, en cas de bouleversement géopolitique dû à une guerre nucléaire ? Si oui, ce projet américain de remodeler le Proche-Orient, le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord, par une politique de «chaos constructeur» est-il réaliste ? Et quelle dynamique peut-il susciter dans cette région ? Telles sont les questions majeures sur lesquelles s'affrontent les élites tant américaines, européennes que russes et chinoises. Et bien entendu, les élites musulmanes conscientes des risques que courent leurs pays.

1. Une mainmise sans précédent sur le monde arabo-musulman

La fin de l'antagonisme Est-Ouest comme principe structurant du monde a éliminé l'enjeu stratégique que représentaient dans ce conflit les pays du tiers monde. Leur importance et leur marge de manœuvre, de ce fait, se trouvent très amoindries. Pour le monde arabe, la situation est encore plus grave. Depuis la disparition de l'Union soviétique, le monde arabo-musulman a perdu la couverture de la bipolarisation. Il regarde aujourd'hui avec une certaine appréhension s'établir la suprématie occidentale et l'hégémonie des Etats-Unis, désormais seule superpuissance en lice. La conception du monde et du rôle que jouaient les pays arabes sur la scène internationale s'opposaient souvent à ceux du bloc occidental. Dans le nouveau contexte international, la superpuissance cherche à imposer de nouvelles règles du jeu dans les relations internationales, ne tenant compte ni des difficultés spécifiques ni de l'avis de ces pays. A cet égard, certains concepts introduits pour façonner le Nouvel ordre mondial inquiètent particulièrement les pays arabo-musulmans.

 On le voit aujourd'hui, avec la montée des interventions américaines au Proche et au Moyen-Orient qui rend une politique américaine agressive, hasardeuse et dangereuse. Les sociétés musulmanes sont à tel point ébranlées qu'on assiste à un «affrontement idéologique ouvert» que des analystes n'hésitent pas à définir comme une «guerre de civilisations». Si le monde arabo-musulman a été attiré par l'Occident et simultanément agressé par lui, il le perçoit comme éminemment injuste parce que non seulement celui-ci pratique depuis longtemps la politique «deux poids et deux mesures» entre les Arabes et Israël, mais s'en prend maintenant aux nations musulmanes souveraines.

 Pour ne citer que l'Irak, le Pakistan, la Somalie, le Liban, l'Afghanistan, le Yémen et l'Iran qui sont en ligne de mire. Tant de pays dévastés par des guerres en cours et à venir auxquelles les États-unis sont impliqués directement ou indirectement. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, une «guerre contre le terrorisme», radicale, a été lancée par les États-Unis. Jamais situation n'a été aussi grave pour le monde musulman que la décennie 2000. Et que réserve la décennie 2010 ? L'Afghanistan et l'Irak ont été envahis et occupés en quelques semaines par les Américains. Divisés, repliés sur soi, les pays arabes adoptent un profil bas devant l'arrogance de l'hyperpuissance américaine. Même ses alliés de longue date comme l'Arabie saoudite, l'Égypte, la Jordanie ont été menacés dans leur fondement, les États-unis évoquant de remodeler le monde arabo-musulman en un grand moyen orient (GMO).

 Le Moyen-Orient possède, de très loin, les plus importantes réserves d'hydrocarbures de la planète. Les pays de l'OPEP de l'Afrique du nord et du Golfe persique détiennent plus des deux tiers des réserves de pétrole et fournissent 33 % du pétrole brut consommé, jouant ainsi un rôle fondamental dans l'équilibre des besoins énergétiques mondiaux. Ces pays disposent également de très importantes réserves de gaz naturel, estimées en 2006 à 73 milliards de m3, soit 41 % des réserves mondiales. L'Iran et le Qatar se positionnent respectivement au deuxième et au troisième rang mondial et représentent à eux deux, 30 % des ressources mondiales. Avec les besoins croissants en électricité de certains pays tels que la Chine et l'Inde, l'Asie deviendra le principal client du Moyen-Orient et cela changera en peu d'années le poids politique relatif de l'Occident et de l'Asie au Moyen-Orient.

 Précisément, pour parer à toute menace, les États-unis veulent exercer une mainmise sur les pays qui lui ont échappé durant la guerre froide. Pour l'Irak, c'est chose faite, les forces américaines sont sur place et, malgré les accords de la SOFA (Status of Forces Agreement ou accord-cadre du retrait américain d'Irak) qui stipulent que toutes les troupes américaines doivent être retirées d'Irak, au plus tard le 31 décembre 2011. Si la page de l'Irak est tournée, il est à parier que les Etats-Unis y seront encore pour longtemps, du moins jusqu'à ce que s'éclaircirait la géopolitique de la région moyen-orientale. Donc, le calendrier de retrait définitif par les Etats-Unis, prévu en décembre 2011, dépendra de plusieurs paramètres, entre autres celui de l'Iran. Le bras de fer qui oppose les Etats-Unis à l'Iran, sur le problème nucléaire et qui n'a toujours pas trouvé de réponse, pèsera sur le retour définitif à la paix en Irak.

2. De la logique de guerre au Grand Moyen-Orient

«Alors que nous sommes réunis ce soir, notre pays est en guerre...». C'est par ces mots que débutait le discours sur l'état de l'Union prononcé par George W. Bush le 29 janvier 2002 devant le Congrès. «Notre guerre contre le terrorisme ne fait que commencer» poursuivait-il dans la même intervention. Depuis le 11 septembre 2001, les allocutions du président Bush n'ont de cesse de fustiger l'Irak, l'Iran et la Corée du Nord, accusés de former l' «axe du Mal». La rhétorique l' «empire du Mal» contre l'Union soviétique du temps de Reagan est passée à l' «axe du Mal», visant principalement le monde l'Islam, réfractaire à l'hégémonie et à la domination.

 Le 31 janvier 2002, à Washington, M. Donald Rumsfeld, secrétaire américain à la Défense, a exposé la nouvelle doctrine militaire des Etats-Unis. «Nous devons agir maintenant pour avoir une capacité de dissuasion sur quatre théâtres d'opération importants», ajoutant qu'il fallait être désormais en mesure «de vaincre deux agresseurs en même temps tout en ayant la possibilité de mener une contre-offensive majeure et d'occuper la capitale d'un ennemi pour y installer un nouveau régime». Cette guerre se fixe deux grands objectifs, qui seront poursuivis «sans relâche et patiemment» :

- pourchasser et détruire les réseaux terroristes,

- éliminer la menace des terroristes et des gouvernements qui cherchent à se doter d'armes chimiques, biologiques ou nucléaires.

 Sont nommément cités les organisations telles que le Hamas, le Hezbollah, le Djihad islamique et la Jaish-i-Mohammed, ainsi que les camps situés aux Philippines et en Somalie, et avec eux évidemment tous les pays qui les abritent.

 Le 26 février 2003, le discours se faisait plus précis. Le président George W. Bush expose, lors d'un discours prononcé quelques jours avant l'agression des États-unis contre l'Irak, le projet de remodeler le Proche-Orient. Et le 24 janvier 2004, George Bush déclare dans son discours sur l'état de l'Union : «Tant que le Moyen-Orient restera un lieu de tyrannie, de désespoir et de colère, il continuera à produire des hommes et des mouvements qui menacent la sécurité des Etats-Unis et de nos amis… L'Amérique poursuit donc une stratégie de liberté au Proche-Orient. Nous allons défier les ennemis de la liberté» jetant ainsi les bases de ce qu'on appelle désormais la doctrine Bush.

 En quoi consistait cette doctrine ? Il s'agissait d'un plan ambitieux, visant à transformer le paysage politique et économique d'une région qui s'étend de la Mauritanie au Pakistan, et cela par une stratégie de démocratisation, de développement et de sécurité. Connue sous le nom de l'«Initiative de Grand Moyen-Orient» (Greater Middle East Initiative), cette thèse a repris une série d'idées déjà développées par Shimon Pérès dans son essai The New Middle East. En vérité, c'est l'absence de contrepoids l'URSS qui a amené la superpuissance à édicter de nouvelles règles internationales pour imposer son nouvel ordre mondial. Le «droit d'ingérence humanitaire», le «respect des droits de l'homme», la «démocratisation des régimes politiques», n'ont été que des artifices moraux pour s'immiscer dans les affaires intérieures des Etats dans le but évident de les assujettir.

 Derrière cette façade morale, non seulement les régimes dictatoriaux arabo-musulmans, jugés archaïques et corrompus, étaient appelés à se transformer mais la menace des armes de destructions massives et des programmes de développement des missiles balistiques requiert une urgence d'être supprimé. C'est ainsi que le feu vert fut donné à Ariel Sharon dans les Territoires occupés palestiniens, à la fin de l'année 2001. Après une forte recrudescence des violences israélo-palestiniennes, Yasser Arafat, en 2002, est confiné par l'armée israélienne dans les locaux de l'Autorité palestinienne à Ramallah. L'invasion de l'Afghanistan et le changement du régime taliban à Kaboul. Deux ans plus tard, le 19 mars 2003, les troupes américaines envahissaient l'Irak. En trois semaines, l'armée irakienne était mise en déroute et Bagdad occupée sans coup férir.

 Les images traumatisantes d'un Saddam Hussein hirsute et épouillé comme une bête de zoo par un «G'I» ganté de blanc, et qui ont fait le tour des salons arabes, allait donner le la aux régimes arabes. Le Grand Moyen-Orient (GMO), un projet de coupe unique concocté pour le meilleur des mondes arabo-musulmans, auquel les régimes monarchiques et présidentiels sont priés de se soumettre, de Nouakchott à Islamabad.  

3. GMO : Un coup de pied dans la fourmilière des régimes politiques arabo-musulmans

Dans sa couverture géographique, le GMO englobe les 22 pays de la Ligue des Etats arabes, plus 5 Etats non-arabes (Turquie, Israël, Iran, Afghanistan et Pakistan), soit un ensemble de plus de 600 millions d'habitants, 10 % de la population mondiale mais près de 4 % de la richesse globale. Selon des analyses occidentales (dans un article de la revue militaire états-unienne Armed Forces Journal, juin 2006), il y est écrit que les nouvelles frontières «doivent se remodeler en fonction du critère ethnique et confessionnel» dont les grandes lignes sont :

 «- constitution d'un «grand Liban» englobant la côte méditerranéenne de la Syrie jusqu'à la frontière turque,

 - création d'un Etat kurde comprenant le nord de l'Irak, le nord-ouest de l'Iran et le sud-est anatolien, - éclatement de l'Irak qui, outre la perte de sa région septentrionale, serait divisé entre un petit Etat sunnite arabe et un grand Etat chiite qui annexerait la région saoudienne du Hasa (entre l'émirat de Koweït et la péninsule de Qatar), où les chiites ne sont d'ailleurs pas majoritaires, l'Arabistan (actuel Khouzistan iranien, peuplé d'Arabes sunnites) et la zone de Bouchir, formation d'une grande Jordanie au détriment de l'Arabie saoudite, laquelle perdrait également la région des Villes Saintes de La Mecque et Médine (Etat autonome) et l'Asir (au profit d'un Yémen agrandi). Outre, sa région kurde, l'Iran perdrait le Baloutchistan qui deviendrait indépendant mais récupérerait la région Afghane de Herat. Le Pakistan serait considérablement réduit avec la séparation du Baloutchistan et une extension de l'Afghanistan dans les régions pachtounes.»

 Cette analyse fait ressortir six grands perdants : l'Irak, l'Iran, la Syrie, la Turquie, l'Arabie saoudite et le Pakistan, c'est-à-dire six des plus importants pays musulmans. Qu'en est-il de l'Afrique du Nord qui englobe le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, la Libye et l'Égypte ? On ne saurait croire qu'ils sont les grands oubliés. Par exemple, le Sahel intéresse de plus en plus les Américains et les Européens, en tant qu'espace qu'il s'agit de sauver par des politiques de développement. Les politiques de dons ayant atteints leurs limites. Tout porte à croire qu'il lui est réservé une destinée… territoriale, en tant qu'espace autonome, ce qui ne peut se faire qu'au détriment des pays riverains.

 Ce remodelage sécuritaire et guerrier a déclenché une tempête de sable moyen-orientale. Deux voyages précipités en Europe du président égyptien et du roi de Jordanie, en 2004, en quête angoissée de soutiens. Dans un article de Al-Ahram, journal gouvernemental égyptien, le président Hosni Moubarak parle d'«Un nouveau colonialisme qui, comme l'ancien, dit vouloir nous apprendre la démocratie et le progrès.» Pour le Secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa, «Le projet ignore les principaux dossiers régionaux et affecte la stabilité de la région.» Quant à Javier Solana, Secrétaire général de l'Union européenne, il soutient que «L'Union européenne doit définir une approche distincte qui complète celle des États-Unis, et travailler à travers ses propres institutions et instruments.» Que dire sur ce «plan de remodelage» du monde arabo-musulman ? Si le démembrement de l'Union soviétique et de la Yougoslavie, entre 1990 et 1999, a beaucoup joué dans l'élan visionnaire des stratèges américains, le problème qui se pose pour eux, aujourd'hui, est : «Comment mettre en œuvre cette doctrine titanesque qui vise le monde arabo-musulman ?». Contrairement à l'Union soviétique et la Yougoslavie, des pays très différentiés sur le plan confessionnel et ethnique, les pays arabo-musulmans, bien que déstabilisés, sont «unis nationalement». Démocratie ou non, leur cohésion, leurs spécificités n'ont rien à voir avec le monde soviétique et yougoslave, d'autant plus que leurs peuples sont cimentés par une religion des plus grandes du monde, l'«Islam». Cette cohésion constitue, sur le plan doctrinal, une contrainte majeure, rendant insoluble toute tentative de remodelage. A voir seulement ce qui a résulté en Irak, après trente ans de guerre et d'embargo imposés par les États-unis. Enlisés dans le bourbier irakien, les Américains n'eurent de voie de sortie que lorsque des pourparlers ont été engagés avec l'Iran en 2007 et que les Sunnites baasistes furent associés au règlement de la crise. C'est ainsi que la SOFA (1) s'est imposée, en 2008, elle prévoit la fin de l'occupation en 2011. La victoire des Démocrates au Congrès américain, en novembre 2006, et la Commission Baker-Hamilton, qui s'est constituée après les élections, ont beaucoup contribué à la solution du conflit armé en Irak.

A suivre

*Chercheur

1. Une approche de sortie de crise en Afghanistan, du 04 au 07/11/2009, Quotidien d'Oran, du même auteur