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L'université à replacer dans sa valeur sociétale, qu'en est-il du système LMD ?

par Youcef Khatir*

«La science est à deux faces. Si d'une part elle est,par essence, théorique et spéculative, de l'autre elle vise à l'application… » Milhaud

L'université algérienne compte plus d'un million (1 158 000) d'étudiants et accueille chaque année des milliers de bacheliers. Pour l'année 2009-2010 elle compte 35 000 enseignants dont 7000 en rang magistral soit un taux d'encadrement de 1 pour 30 étudiants. Les établissements universitaires sont répartis dans 34 villes à travers le territoire national avec en plus 13 centres universitaires, 13 écoles supérieures, 4 ENS et bien d'autres établissements. Elle compte par ailleurs plusieurs laboratoires de recherche qui doivent constituer le lieu du développement de la connaissance et de la technologie. Il s'agit d'une entreprise d'intellectuels. L'université a une triple mission : création du savoir, diffusion des connaissances et l'insertion professionnelle des étudiants. L'université est un produit de la société ; elle prépare des adultes à la vie active par conséquent elle s'implique de fait dans le monde socioéconomique. Ceci n'est possible que si les conditions d'ouverture sont établies par la création des interfaces avec le monde socioéconomique tel que les partenariats université- entreprises, conventions laboratoire de recherche- entreprise et stage de l'étudiant en entreprise. A l'université les étudiants reçoivent un enseignement académique dans les disciplines fondamentales pour apprendre les démarches scientifiques et acquérir des connaissances les plus exhaustives possibles selon l'orientation choisie. La réforme du LMD engagée au sein de notre université se place dans cette problématique à savoir optimiser la diffusion des connaissances et ouvrir l'université au monde socioéconomique. Celle-ci permet de faciliter la mobilité des étudiants et la « fertilisation croisée» entre la formation continue et la formation initiale.

 L'université est un système complexe (fig. 1) dans la mesure où au sein de laquelle évolue un ensemble d'éléments composés de différents acteurs, des modèles, des techniques en interaction (échanges, rétroaction ou feed back, régulation…). Cette interaction constitue la dynamique d'une société en transformation continue. (Fig. 1)

 L'approche systémique, appelée aussi analyse systémique qui opère dans les systèmes complexes, semble plus adaptée à la représentation de la réalité de l'université que nous voulons rapporter dans cet article. Elle est fondée sur quatre concepts spécifiques : le système, la globalité, les interactions et les finalités. Le système1 englobe un espace partagé par les étudiants, les enseignants, le modèle de société, les techniques utilisées …La globalité2 est, à la fois, plus ou moins que la somme de ses parties. Celle-ci exprime à la fois l'interdépendance des éléments du système et la cohérence de l'ensemble. Les éléments ne peuvent être connus que si on les considère dans un environnement qui les englobe. C'est une «attitude holistique» et constitue la voie d'entrée à la démarche systémique. L'important pour le systémicien est de connaître la nature de l'interaction entre les éléments sans avoir recours à la nature de chaque composant du système (par exemple l'étudiant ou l'enseignant pris isolément ne représente aucune importance). Les interactions sont des échanges entre les éléments constitutifs du système qui peuvent être sous forme de flux de matière, d'énergie ou d'information. Le système est dynamique c'est-à-dire qu'il évolue dans l'espace et dans le temps et dépend des interactions des éléments qui le composent.

 Il évolue pour atteindre des objectifs ; la finalité (à laquelle on peut rattacher les notions de projet ou de but) est de se poser la question «pourquoi faire ?» avant de demander «comment ça marche ?»; pour les systèmes humains on parlera de projet. L'université constitue un système dû à la société pour accomplir trois missions principales : production de la connaissance, la recherche scientifique et le service à la société.

 Notre société se développe, la technologie évolue à une vitesse vertigineuse et la mondialisation des « affaires » se met en place. Notre univers est réduit à un petit village via la télévision, Internet, GPS, tél.portable …L'université est le lieu du développement de la connaissance, de la recherche, de l'apprentissage des techniques et de la préparation des acteurs dans la vie active du monde socioéconomique. L'université évolue selon des modèles d'acquisitions des connaissances appelés « réformes » sous l'égide de la tutelle. Il s'agit de préparer des adultes pour gérer les besoins individuels et sociétaux. Le modèle ou certains l'appelle « système LMD (fig. 2)» a été adopté dès les années 1998 en Europe (Angleterre, Allemagne, France et Italie) pour le besoin de la mobilité des étudiants et le partage des connaissances communes dans un espace européen. Le système LMD est organisé en trois niveaux de formations diplômantes : Licences (académique et professionnelle), Masters (académique et professionnelle) et Doctorat (destiné pour la recherche scientifique seulement). (Fig. 2)

 Son originalité par rapport à l'ancien système de formation universitaire réside dans l'harmonisation des programmes à l'international, une tendance à la standardisation de l'éducation et des diplômes en adéquation avec les besoins socioéconomiques. L'enseignement est semestriel (30 crédits/semestre ou plutôt 4 mois) avec un système d'unités d'enseignement par crédits transférables, possibilité de changement dans le cursus, la mobilité des étudiants, la formation en fonction des choix proposés et la formation continue (possibilité de recyclage des professionnels désireux de parfaire leurs compétences). A côté de parcours types, l'étudiant peut personnaliser son itinéraire grâce aux enseignements optionnels ou libres, pris en compte dans la validation d'un semestre.

 L'université algérienne a adopté ce nouveau système de formation. Il s'agit alors de former utile. Mais à ce jour, notre université n'évolue qu'en son sein ; elle est peu impliquée dans le monde socioéconomique ; les étudiants peinent ou ne trouvent pas d'embauche. Les interactions entre étudiants et enseignants se limitent à une dispense de cours magistraux, travaux dirigés et enseignements pratiques. Encore à ce niveau il existe des difficultés d'ordre linguistique dans la communication. En effet, l'université reçoit des nouveaux bacheliers qui ne maîtrisent pas la langue de travail (français) à l'université du moins dans les disciplines scientifiques (Sciences et Technologie, Sciences de la Matière, SNV…). La langue de communication est importante car pour comprendre, il faut savoir le sens du vocabulaire utilisé. Cette difficulté peut être surmontée en la prenant en charge d'abord au lycée et ensuite prévoir des cours intensifs de la langue de travail à l'université. Ceci nécessite un effort à faire côté étudiant mais aussi un investissement de la part des enseignants par la préparation de polycopiés et d'utilisation des moyens techniques modernes (supports pédagogiques films, data show…). La direction de l'établissement universitaire et à l'aide des pouvoirs publics doit assurer une structure adéquate (amphithéâtres, salles, laboratoires, bibliothèques, …) et de veiller à leur entretien. La direction doit tenir compte des tâches des enseignants pour l'accompagnement des étudiants (système de tutorat). Ainsi, l'étudiant doit être préparé pour son insertion dans la vie active. Chaque individu a besoin de produire, de s'alimenter et de satisfaire ses loisirs. Ceci nécessite de créer des interfaces avec le monde socioéconomique et un conseil d'insertion professionnelle. Le système LMD se veut un système de formation utile. Ces atouts nécessitent la mise en place des interfaces avec l'environnement sociétal. Il s'agit de mettre en place une plate forme « insertion professionnelle » qui répond à plusieurs objectifs :

- Dés le début des études amener l'étudiant à définir son projet personnel de profession (PPP) ; ce qui nécessite la création d'un conseil en insertion professionnelle,

- Faire connaître les conditions d'insertion professionnelle des diplômés et les diffuser au sein de l'université et en direction des milieux professionnels ; c'est-à-dire créer un observatoire de la vie étudiante,

- Développer des partenariats avec les organismes professionnels, les entreprises publiques et privées, et les organismes spécialisés ; c'est ce qui constitue la relation université – entreprise,

- Etablir et présenter un calendrier des stages auprès des organismes et entreprises publics. Recueillir des offres de stages. Utiliser le site universitaire pour diffuser les offres auprès des étudiants. Former les étudiants à la recherche de stages et leur fournir un appui méthodologique. Il s'agit là de créer, au sein de l'université, un bureau dédié aux stages.

- Favoriser des partenariats de formation à l'international (au niveau du Master et codirection de Doctorat) qui met en compétition les compétences nationales avec l'étranger.

 A propos des partenariats université - milieux professionnels, en Algérie il n'y a pas une véritable dynamique d'interaction. Seules les entreprises publiques qui ne sont pas nombreuses sont en relation avec l'université en revanche le secteur privé ne se sent que peu ou pas concerné en l'absence de vision partagée avec la société. On peut citer SONATRACH et SONELGAZ qui ont des conventions éparses avec quelques universités et tout dépend de la région où l'on se trouve. Il faut encourager voire présenter une législation favorable pour stimuler la relation université - milieux professionnels. Par ailleurs, il n'y a pas de conseil à l'échelle régionale voire au niveau wilaya dans lequel assistent des représentants universitaires et les représentants du monde du travail pour discuter des préoccupations de la société.

 Le développement de la recherche constitue une valeur ajoutée à encourager. Elle prend son élan dans les formations doctorales. Le doctorat, de profil académique, constitue la ressource humaine ayant l'aptitude d'innover et la volonté de découvrir. Il peut être suivi par des étudiants doués (cursus brillant à l'appui) pour la recherche et la production de la connaissance. La recherche constitue le volet de l'innovation et du développement de la connaissance ; les pouvoirs publics doivent lui accorder un budget conséquent.

 Nous résumons en disant que le système université – milieux professionnels doit être mis en place en facilitant les conditions de réalisation. L'université se charge de la formation initiale des futurs cadres de la société et elle doit créer des interfaces avec l'environnement socioéconomique pour accompagner l'insertion de ses diplômés. En collaboration avec le partenaire du secteur économique, des forums doivent être organisés et programmés de façon périodique pour discuter des préoccupations de la société et d'orienter les formations pour répondre aux besoins des populations. L'éternité n'est pas de ce monde mais en revanche si la société prend en charge la formation de tout citoyen ce dernier doit contribuer à son évolution et à son épanouissement. Tout doit être mis en œuvre pour relever le défi et accéder à une société moderne qui met en exergue la connaissance scientifique pour répondre à nos besoins dans l'esprit d'un développement durable.

 C'est-à-dire veiller à l'équité, l'économie et à la préservation de l'environnement (en anglais : People, Planet and Profit). L'université fournit la matière grise et un véritable partenariat l'utilise à bon escient.



* Professeur à l'université d'Oran; Chef d'équipe de recherche au Laboratoire Sciences des Risques Industriels, Technologiques et Environnement «RITE»; Directrice Dr K. Guenachi

1-Le macroscope; de Rosnay Joël (1975), Seuil, Paris. «Un système est un ensemble d'éléments en interaction dynamique, organisé en fonction d'un but ».

2-http://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Pluymaekers ; Familles, institution et approche systémique Pluymaekers (Jacques) PARIS : ESF 1989, 207 p., bibliogr.