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Une approche de sortie de crise en Afghanistan: Pronostic de la stratégie des États-Unis dans la crise du Moyen-Orient ?

par Mr Medjdoub Hamed

2ème partie



Cependant, entre une politique de défense et sa mise en œuvre, la réalité est tout autre. En effet, aujourd'hui, de hauts responsables américains, en charge des opérations en Afghanistan, définissent la situation comme «grave». Le général Stanley Mc Chrystal, commandant des opérations en Afghanistan depuis juin 2009, avertit, dans une déclaration à Londres, en début octobre 2009, que «l'insurrection afghane progresse et le succès de la campagne militaire alliée n'est pas garantie». Jugeant la situation «grave», il déclara : «Ni un succès, ni un échec ne peuvent être considérés comme certains […] Il s'agit d'un théâtre complexe, difficile, aussi bien pour la situation sur le terrain que pour les rapports avec les populations».

Plus de 100 000 hommes, dont 65 000 Américains, sont actuellement sous ses ordres en Afghanistan. A l'institut international d'études stratégiques de Londres, il notifie : «Je m'élève immédiatement contre ceux qui simplifieraient le problème ou proposeraient une solution toute faite (…) parce qu'ils n'ont absolument pas idée de la complexité à laquelle nous avons affaire». Cette déclaration fait suite à l'opération britannique «Griffes de panthère» lancée fin juin 2009, impliquant 3000 soldats, et l'opération américaine «Khanjar» (poignard), lancée début juillet 2009, avec 4000 marines. Ces opérations, les plus lourdes militairement, ont marqué la plus grande offensive et la plus meurtrière pour les forces alliées, depuis 2001, au Sud de l'Afghanistan.

 Ce général a remis sa demande de renforts à l'Amiral Mike Mullen, chef d'état-major de l'armée américaine. Le chiffre de 30 000 à 40 000 hommes est évoqué. Si ces renforts s'ajoutent à ceux déjà donnés (21 000 hommes) en début de mandat du nouveau président américain, les forces armées occidentales s'élèveraient à 130 000 ou 140 000 hommes, en Afghanistan, un effectif comparable (ou supérieur) à celui de l'Irak, en 2006.

 Vu la dégradation de la situation sécuritaire en Afghanistan et la transformation du théâtre afghan en «théâtre majeur» (considéré initialement par les stratèges américains comme un théâtre «de faible intensité»), il ressort qu'il y a une erreur d'appréciation des forces dans l'analyse du théâtre afghan. Pourquoi ? Une erreur stratégique a joué dans la guerre, en Afghanistan, les Américains ont surestimé la puissance technologique de leurs moyens offensifs qui, dans une guerre conventionnelle, aurait certainement répondu à leurs objectifs, mais, dans une guerre asymétrique, a plutôt été un handicap. Ce qui explique pourquoi les forces américaines et de l'OTAN, subissant les initiatives des insurgés au quotidien, ne peuvent que douter de la possibilité d'un succès. La situation deviendra, à terme, désastreuse. De revers en bavures (dommages collatéraux par les représailles), un conflit qui s'étend, une insurrection toujours plus meurtrière, les forces d'occupation risquent de payer un prix très cher et que ce prix ira croissant.



7. Pourquoi cette erreur d'appréciation du théâtre afghan par les Etats-Unis ?

Cette montée franche en puissance de l'insurrection afghane évoque beaucoup le bourbier irakien et aussi celui dans lequel se sont retrouvées les forces soviétiques durant la guerre 1979-1988. L'Afghanistan était aux prises, dans une lutte inégale, avec l'Union soviétique, qui tenta par tous les moyens de lui imposer un régime dont il ne voulait pas savoir. «L'histoire se répète !» Au-delà de la combativité des forces insurrectionnelles afghanes qui y est pour beaucoup dans le gain remporté face aux forces alliées, comme d'ailleurs cela a été face aux forces soviétiques dans les années 1980, il reste qu'il y a un facteur essentiel dans cette guerre, c'est le soutien des Taliban en «armement». On sait que toute insurrection armée contre une force occupante repose sur trois principes : «le peuple, les armes et la conjoncture internationale». Et toutes les guerres insurrectionnelles sont régies par le même processus. Sans les armes aux insurgés, il n'y a pas d'insurrection. Donc, qui fournit les armes aux insurgés afghans ? Question que ne pose que rarement la puissance occupante, et le plus souvent, elle incrimine l'Iran. Car il est plus facile d'incriminer l'Iran que d'autres puissances.

 Malgré la Résolution 1453 du 24 décembre 2002 du Conseil de Sécurité, qui s'assimile à un pacte de non-agression et unit l'administration intérimaire de l'Afghanistan aux gouvernements de Chine, d'Iran, du Pakistan, du Tadjikistan, du Turkménistan et d'Ouzbékistan dans une relation de bon voisinage, la question reste confuse sur ce plan.

 Il faut observer que l'Afghanistan, qui occupe une position-clé en Asie centrale, n'incite pas que les Etats-Unis à mettre tous leurs efforts pour maintenir ce pays dans leur orbite. Les autres grandes puissances, à savoir la Russie et la Chine, qui sont à proximité immédiate de l'Afghanistan, y sont, bien qu'indirectement, aussi présentes. Il en va de même pour les puissances régionales, à savoir l'Inde, le Pakistan et l'Iran.

 L'implantation des Etats-Unis dans cette région centrale devient, par conséquent, une donne inacceptable pour ces puissances. Il faut rappeler que, lors de l'invasion de l'Afghanistan par l'URSS, en 1979, les Afghans ont fait la guerre aux Soviétiques par « procuration». A cette époque, les Etats-Unis, le Pakistan et l'Arabie saoudite, hostiles à la présence des Soviétiques en Afghanistan, ont soutenu les insurgés en armes et en argent. Il est évident que le même processus, bien que peu visible, est en cours, aujourd'hui. «Sinon comment expliquer le succès de l'insurrection afghane face aux forces alliées et aux forces armées du gouvernement de Kaboul». En outre, deux autres éléments expliquent cette montée en puissance de l'insurrection : 1) la corruption dans la gestion du pays 2) une faible représentativité populaire dans le gouvernement de Karzaï (plus de Hazaras, de Tadjiks, d'Ouzbeks que de Pachtounes). La tactique employée contre les forces alliées est ce mélange complexe de «guerre de basse intensité et de haute intensité», qui, par l'usure, amènera les Etats-Unis, faute de solution, à se désengager, comme cela a été au Viet Nam ou aux Soviétiques, en Afghanistan.

 De plus, toute guerre a un coût, ce qui veut dire que les Américains envoient ou non des renforts, ne changera en rien la situation. Bien plus, ils ne feront que la compliquer davantage, avec, au bout du compte, un essoufflement au double plan financier et militaire. Par conséquent, la guerre en Afghanistan n'est pas «gagnable» si les Américains continuent dans le cycle de violence «attaques et représailles», qui durent depuis huit années. Le problème n'est pas qu'ils partent ou qu'ils restent en Afghanistan, il est dans la stratégie.



8. Pronostic de l' «arc de crises»

1. L'Irak.

Deux défis restent encore à surmonter. Le premier concerne les «attentats» qui frappent encore l'Irak. Le second, c'est le problème du Kurdistan. Il faut rappeler que les Etats-Unis et certains pays européens, profitant de la déroute du gouvernement de Bagdad, lors de la guerre du Golfe, avaient établi, au Nord du 36ème parallèle, une zone de sécurité. Aujourd'hui, les deux millions et demi de Kurdes jouissent, depuis 1992, d'une «autonomie de fait», protégée par l'Occident. La nouvelle Constitution irakienne a fait une place de choix à la fois pour les trois provinces kurdes – une large autonomie – et dans les institutions du pays : le Président de la République, M. Talabani, est kurde.

 Toutefois, les revendications territoriales kurdes sur Kirkouk et leur insistance à appliquer l'article 140 de la Constitution, qui prévoit la tenue d'un référendum pour décider du sort de Kirkouk, n'ont guère de chance d'aboutir. Pour plusieurs raisons. Tout d'abord, la nouvelle Constitution a été votée, le 15 octobre 2005, dans une situation de guerre. Ce qui veut dire que toutes les pressions interne (Sunnites, Turkmènes et une partie des Arabes chi'ites ont été forcés d'accepter l'article 140) et externe (intérêts américains) ont faussé le processus démocratique. D'autre part, le référendum, selon le gouvernement kurde, ne devrait intervenir que lorsque les habitants arabes installés dans la ville de Kirkouk auraient regagné leur province d'origine. Dédommagement financier ou non, il est certain que ni les habitants arabes ni les habitants turkmènes ne quitteront Kirkouk. Un troisième point, le problème kurde ne concerne pas que l'Irak, mais tous les pays frontaliers (Turquie, Iran, Syrie), qui ont tous des populations kurdes. Par conséquent, une vive opposition diplomatique aura lieu à tout ce qui a trait à un élargissement du territoire au profit du Kurdistan. Enfin le dernier point, si l'on croit ce qu'a déclaré l'ex-ambassadeur américain, M. Ryan Croker, les Kurdes perçoivent du gouvernement central 17% des revenus pétroliers, alors que les champs pétroliers du Nord n'en fournissent que 13%.

 Vu ces désaccords, cette question ne pourra être débattue que lorsque l'Irak réintégrera la communauté internationale, et que se refermera le parapluie des Alliés.

 Ceci étant, tout plaide à dire que le pays, bien que convalescent après trente ans de guerre et d'embargo, possède tous les ressorts politique, économique et géographique pour dépasser cette crise majeure et unique (dans son genre) dans l'histoire. De plus, un revirement du Pentagone, comme le laissent croire certaines analyses, sur l'échéance du 31 décembre 2011, pour prolonger la présence d'une fraction des forces armées, est peu probable. Le processus dans la SOFA est, sans conteste, irréversible, et, pour rappel, il a été enclenché par l'administration Bush, en votant, en 2007, la Résolution 1790 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, qui prorogeait le mandat de la force multinationale jusqu'au 31 décembre 2008. Par conséquent, pour la nouvelle administration, la page de l'Irak est tournée.

 Si un Irak nouveau est en train de se construire, pour les Etats-Unis, la situation au Moyen-Orient restera très instable. Les équilibres locaux étant profondément transformés, il n'est pas sûr que cette réorganisation des rapports de forces se fasse dans leur intérêt. D'autant plus qu'il y a des luttes au sein même de l'appareil d'Etat américain sur cette donne, et sur la stratégie à mener en Afghanistan. Les Etats-Unis ont cependant encore des atouts s'ils savent les utiliser.

2. Afghanistan

 En Afghanistan, tout n'est pas joué. Le théâtre afghan est bien plus complexe que celui de l'Irak. Ce pays n'a pas de richesses comme l'Irak, il est extrêmement pauvre. Cependant, par sa position géographique, il est dominant dans l' «arc de crises» et toutes les puissances le convoitent dans leurs aires géopolitiques respectives.

 Dans une interview exclusive au Figaro, le général Stanley Mc Chrystal, commandant en chef américain en Afghanistan, explique que c'est en protégeant la population afghane que sera gagnée la guerre contre les Taliban. Un extrait du Figaro :

 «Le Figaro. - Les Occidentaux ont désormais plus de 100 000 soldats en Afghanistan. Pouvons-nous gagner cette guerre ? Général McChrystal. - Oui, nous le pouvons.

Le Figaro. - Comment ?

 - C'est le peuple afghan qui décidera qui gagnera cette guerre. L'État afghan et l'armée afghane sont les forces qui, en fin de compte, emporteront la décision. Nous, les Occidentaux, nous devons être leurs loyaux partenaires. Nous pouvons gagner car les talibans et les autres groupes d'insurgés ne constituent pas une force politique irrésistible. Ils ne sont que le résultat de la faiblesse de l'État afghan. À nous de convaincre la population de ne pas soutenir l'insurrection.

 Le Figaro. - Vous avez demandé des renforts. L'ambassadeur russe à Kaboul, Zamir Kaboulov, dit que lorsque les Soviétiques avaient «5 000 hommes, pas de problème ; 140 000 hommes, beaucoup de problèmes». Y a-t-il une loi mathématique Kaboulov en Afghanistan ?

 - Je connais personnellement Zamir, c'est l'un des hommes qui connaissent le mieux l'Afghanistan, pour avoir passé 17 années ici. Il m'a livré ses réflexions, qui m'ont été très utiles. Je ne pense pas que sa loi s'applique à la situation actuelle. L'Armée rouge était considérée comme une force d'occupation, cherchant à transformer brutalement la société afghane. […] Les Soviétiques étant vus comme un corps étranger, ils ont cimenté contre eux toutes les tribus afghanes. Je ne crois pas que la population afghane nous perçoive comme elle considérait les Soviétiques.

 Le Figaro. - Vous parlez d'afghaniser la guerre. Ce sont les Russes qui avaient inventé le concept d'«afghanisation de la guerre». Qu'est-ce qui vous différencie d'eux ?

 - En réalité les Soviétiques et l'armée afghane qu'ils avaient formée ont été rejetés par la population comme illégitimes. Ils ont provoqué un soulèvement en masse contre eux. Nous, c'est différent : nous devons faire en sorte que les forces de sécurité afghanes deviennent responsables de cette guerre. C'est à elles de la gagner ou de la perdre ; notre responsabilité est de leur donner les meilleures chances de gagner.

 Le Figaro. - Les armées occidentales ne se sont-elles pas trop «bunkérisées», se coupant de la population afghane ?

 - Il y a la responsabilité normale de nos hommes politiques et de nos généraux de protéger la vie de leurs soldats. Mais il y a aussi l'obligation de remplir la mission. En sortant davantage, en allant à la rencontre de la population afghane, nous assurerons à long terme une protection plus efficace de nos hommes. En fait, c'est la population elle-même, et non pas nos camps retranchés, qui nous donnera à l'avenir le plus de sécurité.»

 Dans cette interview, il y a toujours cette constante, le «peuple», un des principes de toute guerre insurrectionnelle, en plus il ne faudrait pas confondre «croyance» et «réalité du terrain» dans ce conflit.



A suivre



*Chercheur