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La bataille d'El-Magta'â: De l'art militaire

par Chamyl Boutaleb El-Hassani *

La tactique utilisée par l'Emir Abd-El-Qader lors de la bataille d'El-Megta'â est aussi bien enseignée dans nos académies militaires que dans les académies militaires étrangères (France, Italie, Allemagne, Russie, Etats-Unis et surtout en Pologne, puisque 3 compagnies de légionnaires polonais ont été presque décimées lors de cette mémorable bataille : la compagnie est composée de 100 à 150 hommes. De nombreuses archives de cette période glorieuse de notre histoire se trouvent également dans le musée des armées à Varsovie). C'est dire que c'est à une armée de croisade que l'Emir a eu affaire. Nos écrivains, malheureusement, se réfèrent à l'historiographie coloniale qui a minimisé l'ampleur du désastre du côté français et donc, les mêmes erreurs se reproduisent depuis... 175 ans. Les sources d'information les plus sûres (Sidi Ali Boutaleb, commandant dans l'armée de son neveu, a relaté, 2 jours après la bataille, dans un poème devenu célèbre : ‘'Nous leur avons fait subir la perte de 100 morts en plus de la moitié''. De plus, l'historien marocain, Nassiri, a donné le chiffre exact de 1.500 morts français) sont celles que l'on trouve dans les rapports militaires qui sont d'une exactitude avérée (après une bataille quand un général rédige son rapport à son gouvernement il ne peut pas dire qu'il n'a eu que 50 tués car où seraient passés les autres. Les rapports Clauzel ou Tatareau donnent les chiffres réels : 962 tués, près de 1.500 blessés et quelques disparus (prisonniers ou déserteurs) du côté français sur un effectif engagé estimé à 2.800 hommes d'infanterie en plus d'un régiment de chasseurs d'Afrique (soit 6 escadrons de combat). En face de l'armée française, l'Emir n'avait à opposer que ses 1.100 réguliers soit 800 khiyala et 300 ‘âsker (estimations rapport Tatareau), auxquels se sont ajoutés 1.500 combattants de la région (1.000 cavaliers et 500 fantassins). Un historien ne maîtrisant que la langue arabe ne peut écrire sur l'histoire de l'Algérie durant la période s'étalant entre 1830 et 1847, puisque tous les rapports militaires auxquels sa conscience lui recommande de rechercher, de les étudier pour enfin les reproduire, ont été écrits en français. En outre, toute la bibliographie de l'époque a également été écrite en français (Camille Rousset : ‘'La revue des deux mondes'', Xavier Yacono, Narcisse Faucon : ‘'Le livre d'or de l'Algérie'', Rapports Clauzel, Du Barail, Oudinot, Changarnier, Thomas, Berthezène, etc...).

Le mois de juin est propice pour les Commémorations (débarquement en Normandie, bataille des Ardennes, offensive dans le Pacifique pour ne parler que de la Grande Guerre qui a vu s'affronter de grands stratèges militaires sortis des plus prestigieuses académies militaires de l'époque). Plus d'un siècle auparavant, d'autres stratèges de l'époque mythique des armées napoléoniennes ont eu à affronter un jeune Algérien issu simplement d'une Zaouiya (Zaouiet El-Gueitna, située tout près de Oued El-Hammam qui prendra, après le barrage du Fergoug, le nom de Oued El-Habra. Celui-ci rencontrera l'Oued Sig et ensemble ils formeront l'Oued El-Megta'â, lequel, et avant de se jeter dans la mer, formera les marécages d'El-Megta'â, lieu de la célèbre Bataille). En 17 ans de guerre, l'Emir a eu à affronter plus de 140 généraux, 5 princes et 16 ministres de la Guerre. Dans un discours énergique contre le système suivi jusque-là en Algérie, Thiers a dit en substance ceci durant la session parlementaire de 1835, après la défaite française d'El-Megta'â : ‘'Ce n'est pas de la Colonisation ; ce n'est pas de l'Occupation sur une large échelle; ce n'est pas de l'Occupation sur une petite échelle; ce n'est pas la Paix ; ce n'est pas la Guerre. C'est de la guerre mal faite''.

Abd-El-Qader Ben Mohieddine El-Hassani, alors âgé de 26 ans, a eu à affronter en une mémorable bataille, celle d'El-Megta'â, les troupes du général Trézel. Usant d'une tactique militaire d'un style nouveau et révolutionnaire, défiant toutes les stratégies militaires usuellement admises à l'époque, l'Emir infligera aux envahisseurs, une cinglante défaite le 28 juin 1835. Après cette bataille, l'A'âouar (Trézel était borgne) sera remplacé par un autre illustre général, le général d'Arlanges, alors que le général Comte Drouet d'Erlon sera remplacé lui par le maréchal Clauzel. Cette valse de généraux prouve l'ampleur du désastre du côté français qui eut lieu d'abord à la forêt de Moulay Ismaïl (500 morts du côté français) pour ensuite se terminer dans les fameux marécages d'El-Megta'â. C'est la ‘'Convention du Figuier'' signée le 16 juin 1835 entre les Douaïrs et les Zmouls d'une part, et le général Trézel, d'autre part, qui sera le prélude aux déclenchements des hostilités. En apprenant que l'Emir regroupait son armée près de la plaine du Sig (2.000 cavaliers et 800 fantassins), Trézel allait commettre la plus grave erreur dans l'histoire des guerres. Le général, sorti d'Oran le 26 juin 1835 à la tête d'une colonne de 2.800 hommes d'infanterie en plus d'un régiment de chasseurs d'Afrique lourdement équipés, aura à affronter l'avant-garde de l'Emir dans la dense forêt de Moulay Ismaïl en une attaque frontale et sur les flancs, aussi soudaine qu'efficace (tactique dite de ‘'l'étau par la tenaille'') de la part du détachement de reconnaissance des troupes de l'Emir. Ce qui ne devait être qu'une mission de reconnaissance sera en réalité un véritable cauchemar pour la colonne française qui, ébranlée, allait sombrer dans la confusion la plus totale. L'attaque semblant se relâcher et au lieu de revenir vers Oran (distante de quelque 40 km), les troupes de Trézel reprennent leur marche en avant pour atteindre les rives du Sig vers le coucher du soleil où ils bivouaqueront. Deuxième erreur stratégique de la part de Trézel. L'Emir coupera cette nuit là les lignes de communications ennemies avec Oran ce qui empêchera Trézel de tenter une percée et l'obligera à prendre la direction du port d'Arzew. Troisième erreur tactique. Couper droit à travers une région presque impraticable était difficile à entreprendre. Il ne restait à Trézel que de contourner les Monts Hamiyyane pour ensuite déboucher dans la plaine d'Arzew par le défilé de l'Oued Habra qui prendra à cet endroit le nom d'El-Megta'â. Comprenant cela, l'Emir enverra 1.000 fantassins en croupe derrière 1.000 cavaliers occuper les pentes du défilé grâce à son génie militaire qu'il apprît ‘'in situ'' et non dans les académies militaires de renom. L'étau en place, la tenaille pouvait entrer en action et diriger les troupes françaises vers les marécages. Le piège avait réussi. La colonne Trézel était décimée.

Le 28 juin 1835 tout était fini : le bilan était lourd des deux côtés : d'après les rapports militaires de l'époque découverts récemment, les pertes françaises étaient évaluées à près de 1.000 morts et quelques 1.500 blessés. L'Emir fera en outre de nombreux prisonniers. La bataille d'El-Megta'â avec celle de Sidi Brahem ou la Retraite française à Constantine, entre autres événements marquants la grande épopée du fondateur de l'Etat moderne algérien, formeront pour les envahisseurs français, parmi les épisodes les plus douloureux des guerres d'Afrique.



* Président de la Fondation Emir Abd-El-Kader / Section d'Oran