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Dans les rues de Pékin, vingt ans après Tian An Men

par Notre Correspondant A Pékin: Tristan De Bourbon

Dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, l'armée chinoise tuait plusieurs milliers de Pékinois, d'étudiants et d'ouvriers. Vingt ans plus tard, les rues de la capitale étaient bien plus calmes mais le souvenir pas totalement éteint.

La bousculade a repris de plus belle. Une vingtaine de cameramen et de photographes tentent d'avancer le long de l'immeuble. Ils en sont empêchés par une poignée de policiers en uniforme bleu. Les premiers poussent, les seconds hurlent à leur encontre. «Reculez, vous n'avez rien à faire ici, retournez où vous étiez ! Et éteignez vos lampes, il est 22h45, il y a des gens qui veulent dormir ici ! » Depuis quelques heures, les journalistes étrangers se succèdent devant le 29 de l'avenue Fuxingmenwai. Ils ont été cloisonnés par les forces de l'ordre entre les sorties A1 et A2 du métro Muxidi et y ont donc installé leurs effets, composés de quelques sacs et tabourets. Ils discutent ensemble et, bouteilles d'eau et biscuits à la main, dînent brièvement. Tous attendent 23h15.

Ils sont Allemands, Américains, Anglais, Belges, Espagnols, Finlandais, Français, Japonais et Taiwanais. Leur passeport a été vérifié, leur nom consigné sur papier par un agent de l'immigration, leur visage a été filmé par des officiers en civil disséminés au milieu d'eux et prétendant être des journalistes. Ils ont été rameutés il y a quelques jours via SMS par Ding Ziling ou de Xu Jue, deux des principales représentantes de l'association des mères de Tian An Men. Ces femmes cherchent depuis vingt ans à obtenir des réponses et des excuses du gouvernement chinois, responsable de la mort de leur enfant, tué par l'armée envoyée par Deng Xiaoping, le chef suprême de l'époque, et le chef du gouvernement Li Peng.

Xu Jue et Ding Ziling n'ont pas choisi cet horaire et ce recoin de l'Ouest de la capitale chinoise au hasard. C'est ici même que leur fils respectif, Wu Xiangdong, un ouvrier de 21 ans employé dans une usine de téléviseur, et Jiang Jelian, un lycéen de 17 ans, ont été tués par balle aux alentours de 23h15 le 3 juin 1989. L'heure fatidique approche mais aucune des deux femmes n'apparaît. Elles avaient prévenu quelques heures plus tôt que la surveillance dont les autorités les gratifient depuis la création de leur association s'était encore renforcée, comme à chaque veille d'anniversaire du massacre. Elles pensaient donc ne pas être capable de rendre hommage à leur fils. Une fois de plus.

La nuit est déjà bien avancée, l'heure particulièrement tardive pour des Pékinois habitués à dîner vers 18h-19h et à se coucher vers 21h-22h. Les rues sont donc sombres et vides. Quelques giro-phares de véhicules de police disposés dans le centre ville et le long des artères principales éclairent les façades. Seuls les bars accueillent encore du monde. La nuit du 3 juin demeure en effet pour beaucoup une nuit comme une autre. «Le 4 juin ? Et alors, que voulez-vous que ça me fasse, vous croyez peut-être que cela m'intéresse ? , s'énerve un Chinois âgé d'une trentaine d'années, qui attend le retour de deux amis. Et puis vous n'avez pas à parler de ce genre de sujet. Vous, les étrangers, vous ne comprenez jamais rien à ce qu'il se passe en Chine !» Ambiance électrique.

Dans le bar voisin, un étudiant de vingt-quatre ans affirme savoir effectivement «tout ce qu'il s'est passé. Mais c'est normal, je suis japonais, on apprend ça en cours d'histoire ! Mais ne parlez pas de ce sujet aux Chinois, mes amis par exemple se sentent agressés dès que l'on en parle. Ils sont totalement noyés par la propagande…»

Chris ne partage pas cet avis. Etudiant chinois élevé aux Etats-Unis, il «parle souvent de cet épisode avec mes parents et dans les communautés chinoises aux Etats-Unis. On appelle d'ailleurs le 4 juin le Jour T, le Jour Tian An Men.» Une de ses amies, chinoise ayant toujours vécu à Pékin, baisse la tête, gênée. «Oui, oui, je sais que c'est aujourd'hui, mais que voulez-vous y faire ? ,» indique-t-elle. «C'était il y a vingt ans, une éternité. Et puis mon entreprise, une société privée chinoise, a envoyé hier un email à tous ses employés nous demandant instamment de ne pas nous rendre sur la place Tian An Men le 4 juin.»

Pourtant, alors que le soleil n'est pas encore levé, plusieurs milliers de personnes arpentent l'esplanade. Pour y entrer, ils ont dû montrer deux fois leur carte d'identité ou leur passeport (pour en interdire l'accès aux journalistes étrangers), passer leur sac aux rayons X et leur corps au détecteur de métaux. Sous le regard de centaines de policiers déguisés en touriste (casquette, short, chemisette ou t-shirt, appareil photo à la main et oreillettes peu discrètes), de vrais touristes se préparent à la levée du drapeau. Venus en groupe ou individuellement, ils ont prévu les boissons, pour certains le petit-déjeuner.

A 4h40, la circulation est coupée au nord de la place pour autoriser la traversée des soldats apparus sous le gigantesque portrait de Mao. Sept minutes plus tard, sous le crépitement des flashs, le drapeau atteint son apogée. Alors que des milliers de séances photos débutent, chacun posant à proximité du drapeau, deux femmes vêtues de marron dénotent des policiers aux aguets et des touristes rieurs et poseurs par leur démarche lente et hésitante. La première doit avoir plus de soixante ans, l'autre, très visiblement sa fille, plus de quarante ans. Elles se tiennent par le bras. La mère a le regard dans le vague, la plus jeune le visage vers le sol. Elle relève la tête, ses yeux apparaissent gonflés et rouges. Une profonde peine s'en dégage. Se sentant observée, elle rabaisse la tête et toutes deux poursuivent leur chemin. Elle s'arrête une dizaine de mètres plus loin et se retourne : son visage crie sa totale incompréhension. Vingt ans après, le 4 juin n'est pas pour tout le monde un jour comme les autres.