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Karim Amellal, ambassadeur délégué interministériel à la Méditerranée au «Le Quotidien d'Oran»: «Les relations bilatérales sont aujourd'hui en phase ascendante»

par Propos Recueillis Par Sofiane Maïzi

Dans cette interview exclusive, Karim Amellal, ambassadeur délégué interministériel à la Méditerranée en France, répond sans détour à toutes les questions qui lui sont posées. Il prêche pour un partenariat mutuellement avantageux entre l'Algérie et la France dans des secteurs d'intérêts communs : l'économie, l'environnement, les nouvelles technologies, le sport, etc. Il se déclare pour une mobilité équitable entre les deux rives de la Méditerranée qui «ne dépèce pas les pays du Maghreb». Abordant la relation bilatérale entre l'Algérie et la France, il confie que cette relation, qui est «sortie d'un épisode de brouille», est désormais en phase ascendante. L'hôte du Quotidien d'Oran soutient également dans cette interview que l'Algérie est un partenaire commercial fiable et de grande valeur pour la France, tout en avouant que la guerre en Ukraine devra profiter essentiellement à notre pays qui est désormais un fournisseur d'énergie incontournable en Méditerranée.

Le Quotidien d'Oran : la relation bilatérale entre la France et l'Algérie demeure conflictuelle. Pour reprendre vos paroles prononcées récemment, dans un entretien de presse, cette relation a toujours connu des hauts et des bas. Aujourd'hui, la France semble miser sur l'économie pour relancer cette relation, mais la mission ne sera-t-elle pas compliquée avec l'entrée en jeu de nouveaux concurrents comme la Chine, qui a déclassé la France en tant que premier fournisseur de notre pays, la Turquie et plus récemment l'Italie qui est désormais un partenaire énergétique incontournable de l'Algérie ?

Karim Amellal : D'abord, pardon, mais j'insiste sur ce point : les relations entre nos deux pays n'ont pas toujours été conflictuelle. Elles sont effectivement épisodiquement conflictuelles. Conflictuel n'est pas le terme idoine pour parler de cette relation. Parfois, elle est difficile avec des hauts et des bas, ce qui caractérise le mieux cette relation qui est une relation passionnelle entre deux pays que tellement des choses les relient. En second lieu, c'est vrai que l'économie est un sujet essentiel, un sujet d'intérêt commun entre nos deux pays et plus largement entre l'Europe et l'Afrique du Nord, voire l'Afrique tout court. Cependant, il n'y a pas que l'économie. Il y a aussi la culture, les relations culturelles qui unissent l'Algérie et la France. Les relations évidemment politiques qui structurent ce rapport depuis longtemps avec cette caractéristique fluctuante. Il s'agit d'éléments fondamentaux de notre relation et j'ajoute que cette relation est spéciale, elle n'est pas comme les autres parce que l'histoire, évidemment, est ce qu'elle est, et cette histoire continue de rebondir en quelque sorte et de nous unir qu'on le veuille ou pas. La relation entre la France et l'Algérie, c'est d'abord des femmes et des hommes, c'est d'abord des liens familiaux consubstantiels à cette histoire et qui sont inextinguibles. Ce sont des liens considérables. Donc, c'est pour ces raisons que cette relation est spéciale, elle est très forte, elle est puissante. Nous avons aujourd'hui, des deux côtés, vocation à l'améliorer, à la rendre plus fructueuse, à la consolider et c'est aussi pour cela qu'elle est difficile parfois et qu'il faut se parler et qu'il faut des voies de communication qui fonctionnent et qu'il faut que les deux chefs d'Etat s'entendent, ce qui est le cas en ce moment. Mais vous avez raison, l'économie est un sujet absolument essentiel entre la France et l'Algérie. Dernier point pour répondre à votre question : oui, il y a de la concurrence, il y a de la rivalité, c'est ce qu'on voit dans tout le bassin méditerranéen et pas qu'en Algérie, et c'est bien. C'est normal. Des entreprises françaises font face à des concurrents sérieux qui viennent de Chine, qui viennent de Turquie, qui viennent de l'Union européenne et d'Italie. Vous avez raison. Quoi de plus normal que cette concurrence qui est, de notre point de vue, une concurrence saine qui nous oblige à défendre nos intérêts, à faire en quelque sorte que nos entreprises soient meilleures, soient plus compétitives et s'installent durablement dans le pays, et c'est d'ailleurs l'objet de ma visite en Algérie. Vous savez que je suis ici notamment dans le cadre de la mise en œuvre de l'une des annonces du président de la République lors du Forum des Mondes méditerranéens de Marseille qui est la création d'un fonds à impact doté de 100 millions d'euros pour le soutien des entreprises en France vers les pays du Maghreb, notamment l'Algérie. Tout cela concourt à renforcer la relation économique et commerciale entre les deux pays. Il n'y a pas que les grandes entreprises, mais les PME sont, pour nous, absolument essentielles. Et dernier, vraiment, point, je pense qu'il y a pour l'Algérie, pour l'Afrique du Nord plus largement, pour la Méditerranée, qui est mon périmètre d'action, en ce moment et dans la situation post-Covid une opportunité formidable parce qu'il y a un enjeu qui est la régionalisation des chaînes de valeurs qui fait que pour les consommateurs européens voir, par exemple, que le Doliprane fabriqué en Inde cela n'est plus satisfaisant et cela veut dire très concrètement que beaucoup d'industries, beaucoup d'entreprises sont en train de chercher les moyens de rapprocher les chaînes de production des chaînes de valeurs. Je crois que le Maroc a bien compris ceci et il essaye d'en tirer profit et je crois que l'Algérie a une carte majeure à jouer parce qu'il y a un capital humain remarquable, parce qu'il y a une profondeur du marché, parce qu'il y a un tissu économique qui est solide et parce qu'il y a une réglementation que même s'il y a des difficultés est en train d'évoluer. Donc, l'Algérie a des atouts à faire valoir dans la compétition mondiale et régionale et la France est là aussi pour défendre ses intérêts, mais aussi pour collaborer avec l'Algérie sur un certain nombre de sujets.

Q.O. : le président français, Emmanuel Macron, a essayé durant tout son premier mandat de rapprocher entre les deux pays, mais il semblait avancer sur un terrain miné. Doit-on s'attendre à un changement de stratégie durant son deuxième mandat présidentiel ?

K. A. : Le président Macron a la conviction, je ne cesse de le dire et je ne suis pas le seul, que l'Algérie est un partenaire essentiel de la France et que la relation entre la France et l'Algérie est cruciale pour les deux pays. Et donc, le président Macron a à cœur depuis le début de son premier mandat de faire tout ce qu'il peut pour consolider cette relation, c'est pour cela qu'il a entrepris ce travail de mémoire parce qu'il considère qu'il faut essayer d'avancer sur ce terrain aussi, car ce terrain, comme vous le dites, est la source d'un certain nombre de difficultés, de complications, de malentendus depuis longtemps et, donc, parce qu'il considère que cette relation est fondamentale, il souhaite déminer, je reprends votre terme, un certain nombre de sujets dont celui-ci. Ce qu'il va faire parce qu'il vient d'être réélu, c'est continuer ce travail, c'est poursuivre la consolidation de la relation entre la France et l'Algérie. Il croit à un rapprochement entre les deux pays et il est convaincu que c'est possible. J'ajoute que pour faire ce travail, il est nécessaire que les deux parties s'accordent et s'entendent et que les deux parties soient d'accord sur l'objectif. Nous, en tout cas, ce que nous souhaitons et ce que le président de la République va essayer de faire, dans le cadre de son deuxième mandat, c'est la poursuite du travail de mémoire, mais ce n'est pas un travail seulement entre la France et l'Algérie. Nous serons ravis de faire ce travail avec l'Algérie quand l'Algérie sera prête, en attendant, nous le faisons pour nous et entre Français pour réconcilier ou plutôt pour apaiser les mémoires franco-algériennes dans notre pays qui sont issues de la guerre d'Algérie. Ce travail de mémoire n'est qu'un des versants de notre relation bilatérale. Il faut que nous avancions sur le plan économique, sur le plan commercial, sur le plan culturel, etc. Je suis à Oran, d'ailleurs, pour les Jeux méditerranéens et pour rencontrer les acteurs de ce très bel événement et je crois que cela fait aussi partie des sujets qui nous rassemblent. Il faut essayer de construire un partenariat qui soit mutuellement avantageux sur la base de sujets d'intérêts communs. L'économie en est un, le sport, dans le cadre des Jeux méditerranéens s'en est un autre.

Q.O. : Monsieur l'ambassadeur, vous êtes également membre de la commission «Mémoire et Vérité » présidée par l'historien Benjamin Stora. Peut-on espérer aujourd'hui un apaisement des mémoires entre la France et l'Algérie ?

K. A. : C'est un travail long, laborieux dans le sens qu'il exige des efforts et c'est un travail qui va prendre du temps pour produire des résultats. Il ne faut pas en attendre des miracles. Donc, le président a souhaité entreprendre ce travail et en réalité poursuivre, accentuer, accélérer les efforts qui avaient été aussi engagés par ses prédécesseurs, mais c'est vrai que le président Macron est celui qui a été le plus loin dans ce travail de mémoire, qui est d'abord un travail de reconnaissance de ce qui s'est passé et c'est pourquoi, ce travail de mémoire est d'abord le travail des historiens. Ce sont les historiens qui doivent faire ce travail. L'histoire ne se décrète pas et donc cette politique de reconnaissance a donné lieu à des actes qui sont très importants. La reconnaissance de ce qui s'est passé le 17 octobre 1961, du massacre des Algériens, c'est quelque chose de fondamental et ce qu'il a fait au sujet de Maurice Audin, d'Ali Boumendjal et de beaucoup d'autres, ce qu'il a fait aussi au sujet des harkis..., ce sont des actes forts. Le président Macron a été très loin dans ce travail de reconnaissance, mais une fois nous l'avons fait, d'abord, en France entre Français en quelque sorte et entre récipiendaires de ces mémoires-là en France. Le travail reste à faire encore entre la France et l'Algérie et je ne mets pas les deux sur le même plan. Quand les Algériens seront prêts à faire ce travail de mémoire, le président Macron l'a dit à plusieurs reprises, la main est tendue. Nous serions extrêmement heureux que l'Algérie puisse la saisir, mais nous savons bien que cela ne se décrète pas et ne peut pas se faire en claquant des doigts. Ce travail, encore une fois je le dis, est long, laborieux et il demande du temps, donc nous attendrons le temps nécessaire. En attendant, le travail se poursuit côté français et il va continuer durant ce deuxième mandat du président Macron malgré toutes les difficultés, malgré les malentendus, malgré les controverses, malgré les mauvaises perceptions et incompréhensions… C'est normal, ça fait partie de ce travail et ça fait partie des risques que le président Macron a pris et qu'il assume, que nous les assumons pleinement, et il est prêt à continuer à avancer.

Q.O. : vous êtes depuis presque deux ans ambassadeur interministériel délégué à la Méditerranée. Sur la base de votre expérience sur ce dossier, qu'est-ce qui entrave concrètement le rapprochement entre la France et l'Algérie ?

K. A. : Franchement, je ne crois pas que les relations soient bloquées entre la France et les trois pays du Maghreb. Les relations entre notre pays et les pays du Maghreb sont excellentes, ce sont des relations qui sont sur tous les plans importantes, mais vraiment à tous les niveaux : l'enseignement du français, la culture, le sport, la coopération scientifique, etc. Qu'il y ait des difficultés sur le plan politique, qu'il y ait des frictions, parfois des tensions, des incompréhensions aussi, c'est normal, c'est le cours normal des relations entre les Etats et entre deux Etats qui ont tellement en commun comme la France et l'Algérie, mais il ne faut pas dire que les relations sont bloquées. Les relations sont extraordinairement denses. Vous avez raison sur le fait que la relation politique ou le dialogue politique est parfois, parce qu'il y a des circonstances particulières, plus compliqué qu'à d'autres moments, et ça a été le cas ces derniers temps, ces derniers mois, entre la France et l'Algérie. Nous sommes en train d'en sortir, il y a tout lieu de s'en réjouir et nous sommes en train d'en sortir parce que nous avons énormément en commun et nous sommes en train d'en sortir parce que nos deux chefs d'Etats s'entendent bien, se parlent régulièrement, abordent frontalement l'ensemble des sujets y compris les sujets qui sont des sources de tension. En fait, cette relation, il ne faut pas la caricaturer ou dire de façon excessive qu'elle est bloquée, elle est structurellement considérable, en revanche, nous pourrons faire en quelque sorte de débloquer un certain nombre de choses sur les plans politique, économique, culturel… C'est ce que nous essayons de faire et c'est à ça que sert la diplomatie et que servent les acteurs de relation entre nos deux pays.

Q.O. : vous avez qualifié la relation entre nos deux présidents d'excellente, mais sur le plan économique, nous constatons que les investissements français n'arrivent pas à décoller en Algérie comparativement aux investissements d'autres pays comme la Turquie ou la Chine. Pourquoi cette relation «excellente» ne se traduit pas par des impacts concrets sur le plan économique ?

K. A. : D'abord, je le regrette et nous le regrettons, mais cela n'a honnêtement rien à voir avec la relation politique entre la France et l'Algérie. C'est juste que les entreprises françaises parviennent moins bien qu'avant à conquérir des parts de marché, à être compétitives, par rapport à des entreprises d'autres pays. D'ailleurs, vous parlez d'entreprises chinoises, turques ou italiennes, vous avez tout à fait raison, mais il y d'abord les entreprises algériennes. J'ai passé deux jours à Alger à rencontrer énormément d'entrepreneurs, de start-up, de PME algériennes dans tous les domaines et je peux vous dire que ces entreprises algériennes sont formidables et que malgré beaucoup de difficultés notamment sur le plan de la réglementation, même si ça évolue, taillent des croupières à des entreprises françaises et franchement pour l'Algérie, et plus largement aussi pour le Maghreb, c'est positif. Que nos entreprises soient moins performantes que dans le passé, qu'elles soient dépassées par des entreprises étrangères ou par des entreprises algériennes, bon, c'est la vie des affaires, c'est comme cela et à nous de faire en sorte que nos entreprises comprennent mieux le marché algérien. C'est fondamental que les Algériens valorisent mieux le marché algérien, la destination Algérie pour les investissements. C'est très important parce qu'il y a beaucoup d'incompréhension et de mauvaises perceptions en France par rapport au marché algérien. La priorité aujourd'hui est que nos entreprises, et je pense en particulier aux PME, viennent sur le marché algérien, s'y installent, créent de la valeur, créent de l'emploi… et nous verrons ensuite comment les choses évolueront. A nous de faire ce travail et essayons de le faire ensemble.

Q.O. : la somme de 100 millions d'euros affectée au fonds à impact est-elle suffisante, d'après vous, pour booster les investissements français dans la rive sud de la Méditerranée ?

K. A. : Pas du tout ! Ce n'est absolument pas suffisant et d'ailleurs, ce n'est pas l'objectif de ce fonds à impact. D'abord, c'est un fonds pour les entreprises en France dont les projets de développement passent par le Maghreb. Ce fonds est pour accompagner les entreprises françaises parce que souvent les banques hésitent à financer les projets en Algérie à cause de la perception du risque. Ce fonds c'est pour soutenir des PME surtout qui désirent investir en Algérie dans pleins de domaines et essentiellement dans des domaines d'intérêts communs : la formation, l'environnement, l'innovation en particulier. Et donc cet outil ne va pas révolutionner la relation économique entre les deux pays, mais il va contribuer à faire en sorte justement que nos entreprises soient peut-être plus nombreuses à venir s'installer en Algérie, créent davantage de valeurs en Algérie, créent de l'impact et c'est très important parce que ce fonds illustre ce que nous voulons de cette relation : un partenariat mutuellement avantageux pour les deux parties. Notre idée n'est pas de venir prendre les compétences ici pour les amener en France ou faire en sorte que nos entreprises fassent des allers-retours avec les pays du Maghreb ou avec l'Algérie. C'est faire en sorte que les entreprises françaises fonctionnent bien et viennent s'installer ici et donc continuer de créer de la valeur en France. C'est important pour nous, pour notre jeunesse d'origine maghrébine notamment. Nous espérons que ces PME créent aussi de la valeur ici dans les pays de la rive sud.

Q.O. : votre initiative a-t-elle plus de chances de réussir un rapprochement économique et politique entre les pays des deux rives de la Méditerranée quand on voit que de précédentes initiatives (processus de Barcelone et Union pour la Méditerranée UPM) ont lamentablement «échoué» à atteindre leurs objectifs initiaux ? En d'autres termes, est-ce que vous avez appris des erreurs du passé ?

K. A. : Oui et d'ailleurs le président Macron l'a très bien compris et je crois que la première caractéristique de sa méthode, c'est d'être pragmatique. Vous avez raison de poser cette question. C'est une question fondamentale. Le processus de Barcelone est un moment particulier dans l'histoire de la Méditerranée. Il y avait un élan positif avec les accords d'Oslo et une position commune sur la question du Moyen-Orient. L'Union pour la Méditerranée en 2008. Tout cela, ce sont des choses importantes. L'UPM existe toujours, il fait un travail important et très utile sur certains nombres de sujets et c'est d'ailleurs la seule organisation qui réunit tous les Etats de la Méditerranée, ce qui n'est pas mal. C'est une organisation utile pour se parler et pour régler un certain nombre de sujets, mais il faut sans doute être plus concret, plus pragmatique et faire en sorte qu'on ait une approche qui soit plus réaliste. On ne va pas avec tous les pays de la Méditerranée régler tous les problèmes dans les cinq ou dix ans qui viennent, mais on peut en régler un certain nombre avec les acteurs de bonne volonté et les acteurs qui ont envie d'avancer et qui peuvent avancer ce qui n'est pas le cas évidemment de tous les pays de la Méditerranée. On le sait bien car il y a beaucoup de crises. Il y a des pays qui sont dans une situation délicate si bien que cela, à l'exemple du Liban, est difficile. Donc, le partenariat doit se faire avec les acteurs pertinents, qui sont bien sûr les Etats, mais il ne faut pas oublier aussi les collectivités territoriales, les entreprises, les ONG, les acteurs culturels, les médias, les universités…, avec tous ces acteurs-là et pas que les Etats, c'est-à-dire avec les acteurs qui comptent et qui comptent concrètement sur quelques sujets d'intérêts communs, à l'exemple de l'environnement qui est un sujet fondamental. Le sujet numéro 1 en Méditerranée, c'est le changement climatique et honnêtement s'il n'y avait qu'un sujet à garder, il serait celui-là. La Méditerranée est le lieu sur la planète le plus concerné par le changement climatique. Bon, sur ce sujet, que vous soyez à Athènes, que vous soyez à Tunis, à Alger, à Marseille ou à Beyrouth, le défi est exactement le même et les solutions doivent être les mêmes et elles doivent venir de partout. Donc, trouvons les bons acteurs, les acteurs pertinents qui agissent et veulent avancer sur des sujets d'intérêts communs qui nous permettent d'avancer.

Q.O. : vous avez rencontré durant le Forum des Mondes méditerranéens à Marseille et ici à Alger des acteurs que vous qualifier d'incontournables, qu'est-ce qui ressort de ces rencontres ?

K. A. : La relation politique est importante, c'est ce qui souvent permet d'avoir la stabilité et la prévisibilité, nécessaires dans la vie des affaires. Les acteurs économiques aujourd'hui veulent se développer, ils veulent un cadre juridique adéquat qui leur permet justement d'anticiper, de se projeter dans l'avenir. Qu'ils soient en Algérie, qu'ils soient en France ou qu'ils soient en Tunisie…, les acteurs économiques veulent tous la même chose. C'est précisément pour cette raison qu'il y a matière à agir ensemble et à faire en sorte qu'avec des outils pragmatiques (fonds à impact, réglementation avantageuse, accords de coopération…), nous soyons en capacité d'offrir un cadre d'action pertinent pour des acteurs économiques qui connaissent les frontières, mais qui ont besoin aussi d'ouverture de pouvoir investir à l'étranger. On se réjouit d'ailleurs de la nouvelle loi sur les investissements en Algérie qui aille, de ce point de vue-là, dans le bon sens. Les acteurs économiques ont besoin de capital, ils ont besoin d'investissement, ils ont besoin de réglementation et ils ont besoin de tout ce sur quoi nous sommes en train de travailler ensemble. L'économie, l'environnement, le digital… font partie des sujets d'intérêts communs. Il n'y a pas de politique dans ces sujets, il n'y a pas de friction, il n'y a pas de tension, mais il y a un intérêt mutuel à avancer et à offrir aux entrepreneurs, qui créent de la valeur, c'est-à-dire qui créent de l'emploi et fabriquent des produits que nous consommons, un cadre qui soit le plus optimal et le plus adéquat possible.

Q.O. : on voit que dans votre initiative, vous misez essentiellement sur la jeunesse dans la politique de rapprochement entre les Etats des deux rives de la Méditerranée. Pourquoi ce choix ?

K. A. : Pour la France, mais plus largement l'Union européenne, la jeunesse est l'une des cibles de la politique de voisinage avec des montants d'investissements qui sont extrêmement importants. Le nouveau cycle de la politique de voisinage, adopté en février 2021, consacre des sommes importantes pour la jeunesse des pays de la rive sud. Nous travaillons, que ce soit en France ou en Algérie, pour cette jeunesse. Tout ce qu'on dit là est précisément tourné vers la jeunesse qui est l'avenir. Quand on parle du changement climatique, ce n'est pas pour nous, mais pour les générations à venir et de ce point de vue-là sur l'environnement, sur la biodiversité…, nous ne faisons pas assez. Nous n'avons pas suffisamment pris la mesure des défis et des problèmes auxquels notre jeunesse sera confrontée dans le futur. C'est pour cette jeunesse que nous avons vocation à travailler encore plus étroitement ensemble.

Q.O. : vous affirmez que la jeunesse est une cible prioritaire de la politique de voisinage, mais paradoxalement, cette jeunesse est confrontée à de grandes difficultés pour la mobilité entre les deux rives de la Méditerranée avec notamment la réduction des visas.

K. A. : D'abord, c'est un sujet qu'il ne faut pas mettre sous le tapis. La question des visas se pose ici au Maghreb et en particulier en Algérie. C'est un sujet essentiel : la mobilité. Il faut dire que la France délivre beaucoup de visas, mais ceci n'est jamais assez et il ne sera jamais assez. Nous le savons bien ! Il n'empêche que cette politique de l'attribution des visas s'inscrit dans un cadre qui est plus large que cela. Les jeunes, les acteurs économiques, les entrepreneurs, les étudiants bénéficient massivement de ce dispositif de mobilité et de notre politique de visas. C'est positif, il faut continuer sur ce chemin, il faut approfondir cela, simplement, ceci doit se faire dans le cadre d'un dialogue équitable. Et si je me permets de le dire du point de vue de la France sur le dossier de la mobilité, il y a un certain nombre de sujets sur lesquels nous n'avons pas encore reçu entière satisfaction. La question fondamentale qu'il ne faut pas éliminer, c'est la question des réadmissions de ressortissants algériens qui sont sur le territoire français. Il doit y avoir plus de coopération et de dialogue sur ce sujet-là. Effectivement, il faut faire des efforts justes sur le dossier des visas, mais pour cette question de mobilité, il faut trouver des moyens de rendre cette mobilité plus équitable pour tout le monde parce que ce que nous disent les entrepreneurs c'est qu'ils ont ras le bol de voir les compétences algériennes partir au bout d'un an ou trois ans vers l'Europe. La question des visas doit aussi s'évaluer à l'aune de ces problématiques-là. La fuite des cerveaux est une problématique essentielle dans le Maghreb et en Algérie. Et c'est dur d'envisager un développement économique malgré tous les efforts que fait l'Algérie si les gens que ce pays forme, et de façon brillante, dans les universités et les grandes écoles s'en vont et pas particulièrement en France, mais vers d'autres pays comme les USA et l'Angleterre. Bien sûr, il y a la question des visas, mais, de façon plus profonde, il faut trouver des solutions pour une mobilité juste qui ne dépèce pas les pays du Sud au profit des pays de la rive nord. Il faut une rotation ou un retour des compétences vers leurs pays d'origine. Vous savez, le fonds de soutien, c'est dans cet esprit que nous l'avons mis en place. Les bénéficiaires de ce fonds seront des ressortissants algériens ou des membres de la diaspora maghrébine qui vont de cette manière peut-être repartir dans leurs pays d'origine et créer de la valeur. C'est à ce type de mobilité positive et juste des compétences que nous devons réfléchir. Ce sujet malheureusement est trop souvent éludé au profit de la question des visas. Il faut désormais voir plus grand.

Q.O. : vous avez soulevé Monsieur l'ambassadeur un point primordial, et c'est tout à votre honneur, mais comment convaincre les membres de la diaspora à revenir investir dans leurs pays d'origine ?

K. A. : C'est une question qui relève de l'Algérie et des Algériens eux-mêmes. En tout cas, ce que disent ce qui s'en vont et les entreprises qui créent de la valeur en Algérie, c'est d'abord qu'il y a la question des salaires. Il faut offrir des salaires compétitifs. Il faut ensuite un environnement de travail réglementaire, une meilleure sécurité juridique, un climat général qui offre de bonnes conditions de travail, de rémunération, de projection qui soient satisfaisantes ou suffisantes pour que les compétences restent dans leurs pays d'origine. Je pense, et j'ai fait cette trajectoire dans les deux sens à plusieurs reprises même, qu'on ne quitte jamais son pays de gaieté de cœur. Un jeune Algérien qui a sa vie ici, qui a sa famille ici et qui a été formé en Algérie…, cela ne lui fait pas vraiment plaisir de quitter tout du jour au lendemain pour aller tout reconstruire dans un pays où il ne connaît pas, pour certains, la langue et où il a moins d'affinités, etc. La France peut aider de ce point de vue-là en particulier dans le domaine économique. Il faut que les entrepreneurs, les salariés et la jeunesse aient des raisons, en particulier économiques, pour y rester ici. Je crois que l'Algérie a tout intérêt à développer massivement la formation/apprentissage des jeunes sur des métiers de l'avenir pour qu'ils trouvent davantage de raisons de rester.

Q.O. : en tant qu'enfant des deux rives de la Méditerranée et membre actif de la diaspora maghrébine en France, qu'est-ce qui fait hésiter les entrepreneurs issus des pays du Maghreb à venir investir dans leurs pays d'origine ?

K. A. : Il y a plein de problèmes qui dissuadent même les Franco-Algériens à venir investir en Algérie. Il y a souvent une mauvaise compréhension du pays parce qu'ils sont loin ou parce qu'ils sont partis trop longtemps. Souvent, ce sont des enfants ou des petits-enfants d'Algériens qui ont quitté le pays il y a très longtemps, donc leur compréhension de l'Algérie est très souvent anachronique. Leur perception de l'Algérie est mauvaise, donc il y a un effort à faire, pas seulement par la France, mais surtout en Algérie pour la valorisation de cette destination. De notre côté, nous devons faire un effort pour promouvoir cette destination en expliquant c'est quoi l'Algérie et surtout ce que ce développement représente pour la France. Il y a beaucoup de Franco-Algériens qui veulent investir en Algérie, mais ils ont été bloqués par le manque de financement, c'est d'ailleurs la raison de la création de ce fonds de soutien pour accompagner ces initiatives dans un esprit mutuellement avantageux pour nos deux pays.

Q.O. : vous avez évoqué une mauvaise compréhension des Français et des Franco-Algériens de notre pays, mais pour être sincère même nous en tant qu'Algériens nous avons aujourd'hui une mauvaise perception de la France. La jeunesse algérienne, qui suit les médias «mainstream» et/ou alternatifs en France et ailleurs, est un peu froissée par les polémiques et les controverses récurrentes sur l'immigration maghrébine et africaine, sur l'islam… et sur le drapeau algérien.

K. A. : L'Algérie est un sujet récurrent et passionnel du débat public en France. Ce n'est pas nouveau et cela remonte à la guerre d'Algérie, à l'histoire coloniale, et c'est encore un sujet présent dans le débat public en France. L'Algérie est un sujet présent, polarisant et structurant en particulier lors des échéances électorales. C'est un sujet comme d'autres. Vous avez raison de citer l'islam. Ce sont des sujets qui clivent, ce sont des sujets qui polarisent et qui sont instrumentalisés par un certain nombre de personnes, je pense à l'extrême droite très clairement, qui se servent de ces sujets à leur propre avantage. Ce n'est pas nouveau et très honnêtement, je ne suis pas persuadé que dans le débat public et dans les passions françaises en France, l'Algérie soit l'objet aujourd'hui davantage de critique et de négativité que dans les années 60 et 70. Les choses se sont plutôt apaisées en réalité et l'Algérie même si elle est encore présente dans le débat public en France fait l'objet de moins de violence et de virulence et c'est tant mieux. L'Algérie demeure un enjeu de politique intérieure important en France parce que nous avons une population importante qui est d'origine algérienne. Une grande partie de cette population a encore des liens avec l'Algérie et évidemment ce phénomène-là imprègne et a des conséquences sur le débat public et politique et en particulier dans un contexte électoral parce que tout simplement, et je vais le dire crûment, c'est des voies à prendre. C'est un sujet qui a toujours tendance à ressurgir lors de ces échéances électorales et puis, un dernier mot, pour le coup en Algérie comme en France, vous avez un certain nombre de personnes qui exploitent ce sujet et qui en font un fonds de commerce notamment électoral. Il y a des extrémistes partout et c'est comme ça. On en a énormément malheureusement en France et beaucoup considèrent que l'Algérie est un sujet utile sur le plan électoral. Nous sommes conscients de cette situation et nous continuons de lutter contre toute forme d'extrémisme, mais cela ne s'arrêtera pas du jour au lendemain. Et d'une certaine manière pour finir sur une touche positive, c'est paradoxalement plutôt possible parce que ceci montre que l'Algérie reste un sujet important. Un sujet qui ne laisse personne indifférent et de ce point de vue-là cela montre que le travail à accomplir pour consolider et apaiser les relations entre la France et l'Algérie est plus essentiel que jamais.

Q.O. : on ne peut pas reprocher au président français de n'avoir pas essayé durant son premier mandat de consolider les relations bilatérales entre la France et l'Algérie, mais ces tentatives ont manifestement «échoué» à donner concrètement des résultats «probants». Peut-on espérer que ce deuxième mandat présidentiel d'Emmanuel Macron sera marqué par un rapprochement effectif et réel entre les deux pays ?

K. A. : On peut dire qu'il y a des moments moins bien que d'autres, nous sommes sortis récemment d'un épisode de brouille. Les relations n'étaient pas excellentes et ça va mieux maintenant et franchement, moi, qui suit cette histoire depuis longtemps, il y a eu des moments où les choses étaient plus difficiles et plus dures et la relation était plus tourmentée. Il y a pendant ces cinq ans des hauts et des bas et nous sommes maintenant en phase ascendante et il faut que ceci continue. Il faut consolider cela. Personnellement, ce que je peux vous dire, je ne vais pas parler à la place des Algériens, est que le président Macron a envie et a le désir extrême que ces relations soient les meilleures possibles. C'est notre souhait, c'est notre désir et nous allons tout faire pour que ce soit le cas. Maintenant, une relation se construit à deux. Les relations sont bonnes entre les chefs des deux Etats. Il y a des discussions sur un certain nombre de sujets. Il y a des incompréhensions, des malentendus qu'il faut régler et je crois que le dialogue sert à cela. Le dialogue non seulement entre les deux chefs d'Etat, mais à tous les niveaux. J'ai bon espoir que les cinq ans qui viennent nous donnent l'occasion d'affermir, de consolider la relation entre la France et l'Algérie.

Q.O. : avec cette guerre qui perdure en Ukraine, l'Algérie est-elle considérée comme un partenaire «fiable» notamment en matière de fourniture d'énergie pour la France ?

K. A. : L'Algérie est un partenaire commercial fiable et de grande valeur. Il est clair, pour répondre à votre question sur la guerre en Ukraine, que cette irruption de la violence en Europe redistribue les cartes et reconfigure l'espace méditerranéen. Cette guerre aura des conséquences en matière de sécurité alimentaire, en matière d'énergie et de capacités de production, de distribution et d'acheminement de réseaux de transport. Il est clair aussi que ce qui se passe en Ukraine et on le voit bien, à mon grand regret d'ailleurs, aura des conséquences sur toute la région. Le regard de certains décideurs va se détourner un peu de la Méditerranée pendant un certain temps. Le sujet méditerranéen peut être moins structurant que dans le passé, et ce, en dépit des enjeux qui sont particulièrement considérables. Cette reconfiguration induit un certain nombre d'opportunités pour l'Algérie. La guerre en Ukraine va aller dans ce sens au bénéfice peut-être des pays de la rive sud. Elle va faire comprendre aux investisseurs que l'avenir passe par la Méditerranée et en particulier par les pays de la rive sud et ça, peut-être, au bénéfice des pays de la rive sud.