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Processus inflationniste et détérioration du pouvoir d'achat: Urgence d'améliorer la gouvernance

par Abderrahmane Mebtoul*

Comprendre le processus inflationniste implique de le relier aux équilibres macro-économiques et macro-sociaux selon une vision dynamique car dans toute économie, le système productif est caractérisé par la production de marchandises par des marchandises avec des effets cumulatifs.

S'agissant d'un problème aussi complexe que celui de l'inflation, il me semble utile de préciser qu'une analyse objective doit tenir compte de la structure et des particularités de l'économie à laquelle ils sont appliqués, les aspects de structures de l'économie internationale, de l'économie interne résultant de l'option de la stratégie de développement économique, aux schémas de consommation générés en son sein pour des raisons historiques, d'influences socioculturelles et aux composantes des différentes forces sociales pour s'approprier une fraction du revenu national . En ce mois de janvier 2022 et cela a été le cas pour toute l'année 2021, le processus inflationniste a atteint un niveau intolérable, plus de 100% pour les pièces détachées, les voitures, plus 50% pour certains produits alimentaires, assistant à une pénurie de bon nombre de produits, ne devant pas se réjouir donc d'un excédent de de la balance commerciale qui provoquerait une paralysie de l'économie. En plus des factures d'électricité, de l'eau, du loyer, on peut se demander comment un ménage avec entre 30.000/50.000 dinars, peut-il survivre, surtout s'il vit seul, en dehors de la cellule familiale qui, par le passé, grâce au revenu familial servait de tampon social? Mais attention à la vision populiste: doubler ou tripler les salaires sans contreparties productives entraînera une dérive inflationniste, un taux supérieur à 20% qui pénalise les couches les plus défavorisées, l‘inflation jouant comme redistribution au profit des revenus spéculatifs

1.-Selon les données officielles, le taux d'inflation cumulé entre 2000-2021, l'indice qui n'a pas été réactualisé depuis 2011, approche 100% entre 2000-2021 avec un pic selon le gouverneur de la Banque d'Algérie de 9,2% en octobre 2021 amplifié par la dépréciation officielle du dinar où depuis 2013, celui-ci a reculé de 45% par rapport au dollar. Mais la raison fondamentale est la faiblesse du taux de croissance interne, résultant de la faiblesse de la production et de la productivité, l'Algérie selon le rapport de l'Ocde dépensant deux fois plus pour avoir deux fois moins d'impacts en référence aux pays similaires. Sur les 4 milliards de dollars d'exportations hors hydrocarbures annoncées par le ministère du Commerce, 80% étant des dérivés d'hydrocarbures et des produits semi-finis devant, pour avoir la balance devises nette pour l'Algérie, soustraire les matières premières importées en devises et les exonérations fiscales. En ce mois de janvier 2022. La non-proportionnalité entre les dépenses monétaires et leur impact est des raisons essentielle du processus inflationniste, renvoyant à la mauvaise allocation des ressources dont selon le Premier ministère 250 milliards de dollars d'assainissement des entreprises publiques, les trente dernières années dont plus de 90% sont revenues à la case départ, plus de 65 milliards de dollars de réévaluation, les dix dernières années faute de maîtrise de la gestion des projets sans compter la corruption via les surfacturations.

Sans une relance de l'économie des tensions risquent de se manifester au niveau des caisses de retraite qui accusent selon le ministère du Travail un déficit de près de 700 milliards de dinars fin 2021. Pour environ 3,3 millions de retraités fin 2020 et le ratio de nombre de travailleurs cotisants pour un retraité est actuellement à 2/1 alors que la norme pour garantir la viabilité d'un système de retraite est d'au moins cinq actifs cotisants pour un retraité. Pour éviter des remous sociaux, tous les gouvernements ont généralisé les subventions, source de gaspillage croissant des ressources financières du pays. Selon les prévisions pour 2022, les subventions implicites, constituées notamment de subventions aux produits énergétiques et des subventions de nature fiscale, représentent environ 80% du total des subventions et que les subventions explicites représentent un cinquième du total des subventions, étant dominées par le soutien aux prix des produits alimentaires et aux logements étant prévu 1942 milliards de dinars, soit 14,17 milliards de dollars et 19,7% du budget de l'État. C'est là un dossier très complexe que le gouvernement a décidé de revoir. Mais sans maîtrise du système d'information et la quantification de la sphère informelle, produit de la bureaucratie et favorisant les délits d'initiés – dont l'extension d'ailleurs décourage tout investisseur – et qui permet la consolidation de revenus non déclarés, en temps réel, la réforme risque d'avoir des effets pervers

2.- Selon le rapport du FMI fin décembre 2021, les exportations ont atteint en 2021 les 37,1 milliards (32,6 pour les hydrocarbures et 4,5 milliards hors hydrocarbures) dont près de 2,5 milliards de dollars de dérivés d'hydrocarbures en prenant les estimations récentes du bilan de Sonatrach pour 2021. Au total, selon le FMI, les importations ont atteint 46,3 milliards de dollars (la Banque mondiale ayant donné 50 milliards de dollars), 38,2 milliards de biens et une sortie de devises de services de 8,1 milliards de service contre 10/11 entre 2010/2019, malgré toutes les restrictions. Selon nos estimations, les entrées en devises entre 2000/2021 sont estimées approximativement autour de 1100 milliards de dollars avec une importation de biens et services de plus de 1050 milliards de dollars. Malgré ces dépenses en devises, et devant inclure les dépenses en dinars, la croissance a été dérisoire en moyenne annuelle de 2/3% entre 2000/2019, alors qu'elle aurait dû dépasser 9/10%, espérant 3,3% pour 2021 après une croissance négative de 6% selon la Banque mondiale et 4,9 négatif selon le FMI en 2020. Mais un taux de croissance se calcule par rapport à la période précédente; ainsi, 3% rapportés à un taux faible donnent cumulé par rapport à la période précédente. C'est un taux faible largement inférieur à la pression démographique, plus de 44 millions d'habitants au 1er janvier 2021, où il faut pour réduire les tensions sociales créer 350000/400000 emplois productifs par an qui s'ajoutent au taux de chômage actuel.

Si par hypothèse, uniquement pour la partie devises, on avait amélioré la gestion pour 10% sans compter la dépense pour la partie dinars où existent des surfacturations travaux mal faits notamment dans le BTPH) du fait de la non maîtrise des circuits internationaux (fluctuations boursières notamment ) et 10% de surfacturations pour les biens et services importés, l'Algérie aurait économisé environ 210 milliards de dollars entre 2020/20211, plus de quatre fois les réserves de change actuelles. L'Algérie, selon le FMI, fonctionne entre le budget de fonctionnement et d'équipement à plus de 137 dollars en 2021 et à plus de 150 pour 2022, malgré toutes les restrictions qui ont paralysé l'appareil de production avec des impacts inflationnistes, expliquant l'importance du déficit budgétaire de la loi de finances 2022, plus de 30 milliards de dollars. Les réserves de change, selon le dernier rapport du FMI fin décembre 2021, elles se sont situées à 43,6 milliards de dollars en 2021 (11 mois d'importations), contre 48,2 milliards en 2020, contre 1974 fin 2013 et 114 milliards de dollars en 2016. Encore que le FMI note que la position extérieure devrait aussi s'améliorer, le déficit du compte des transactions courantes devrait être ramené à 4,9% du PIB, sous l'effet d'une reprise des exportations d'hydrocarbures ainsi qu'une hausse « modérée » des importations avec le recul du solde des transactions courantes (-8,2 milliards de dollars en 2021 contre -18,7 en 2020), où la tendance devrait se poursuivre en 2022, pour se creuser de nouveau à partir de 2024.

3.-Qu'en est-il de l'impact sur le taux d'inflation et donc sur le pouvoir d'achat de la dépréciation accélérée du dinar avec un écart de 50% sur le marché parallèle? C'est que le dérapage du dinar par rapport au dollar et à l'euro accélère la méfiance du citoyen vis-à-vis du dinar, amplifiant la sphère informelle où selon la Banque d'Algérie entre 2019-2020, la masse monétaire en dehors du circuit bancaire a atteint 6140,7 milliards de dinars, soit une hausse de 12,93% par rapport à 2019, le président de la République en mars 2021 ayant annoncé entre 6000/10000 milliards de dinars, ayant dénoncé le manque d'informations fiables, qui fausse toute prévision.

Cette sphère hors hydrocarbures contrôle plus de 50% de la superficie économique, s'étend en période de crise et de pénurie (c'est une loi universelle s'appliquant à tous les pays), sert de soupape social employant plus de 40% de la population active, notamment dans le commerce, les services, certains segments de l'industrie, aligne le prix des biens sur la cotation de la devise du marché parallèle, pour les produits importés, contrôlant les segments des fruits/légumes, poissons/viandes, textile/cuir et bon nombre d'autres produits importés qui connaissent un déséquilibre offre/demande.

Cette dépréciation du dinar, en plus de la hausse des prix de certains produits importés au niveau international, amplifie le processus inflationniste du fait, sans compter les biens de consommation, plus de 85% des matières premières des entreprises publiques et privées étant importées, le taux d'intégration ne dépassant pas 15%. Le prix final au consommateur est amplifié par la dévaluation drastique du dinar qui est passé de 76/80 dinars un dollar vers les années 2000-2004 et la cotation au 09 janvier 2022 est de 139,32 dinars un dollar et 157,54 dinars un euro au cours achat avec une cotation sur le marché parallèle malgré la fermeture des frontières dépassant les 210 dinars un euro. La loi de finances 2021 prévoit, pour 2022, 149,32 DA pour 1 USD et pour 2023 verrait donc la dévaluation de la monnaie nationale se poursuivre avec 156,72 dinars un dollar ce qui rend sceptiques les investisseurs créateurs de valeur ajoutée à moyen terme, face tant à l'instabilité juridique que monétaire, spéculer étant plus rentable que réaliser un projet. Cette dévaluation permet d'augmenter artificiellement la fiscalité des hydrocarbures (reconversion des exportations d'hydrocarbures en dinars) et la fiscalité ordinaire (via les importations tant en dollars qu'en euros convertis en dinar dévalué), cette dernière accentuant l'inflation des produits importés (équipements), matières premières, biens finaux, montant accentué par la taxe à la douane s'appliquant à la valeur dinar, étant supportée en fin de parcours, par le consommateur comme un impôt indirect, l'entreprise ne pouvant supporter ces mesures que si elle améliore sa productivité.

L'effet d'anticipation d'une dévaluation rampante du dinar a un effet négatif sur toutes les sphères économiques et sociales dont le taux d'intérêt des banques qui devraient le relever de plusieurs points, s'ajustant aux taux d'inflation réel, freinant à terme le taux d'investissement à valeur ajoutée et par la déthésaurisation des ménages qui mettent face à la détérioration de leur pouvoir d'achat des montants importants sur le marché, alimentant l'inflation, plaçant leur capital-argent dans l'immobilier, l'achat d'or ou de devises fortes. Par ailleurs, attention au financement non conventionnel sans ciblage dont les effets inflationnistes ne se manifestent qu'au bout de deux à trois ans.

Les gouvernements précédents avaient amendé l'article 45 de la loi sur la monnaie et le crédit en recourant à la planche à billets, sans introduire l'institutionnalisation dans cette loi d'un comité de surveillance, composé d'experts indépendants, pour éviter toute dérive. Or, les expériences historiques dans le cadre de l'application de la théorie néo-keynésienne de relance de la demande globale (consommation et investissement) à travers l'émission monétaire est applicable à des économies structurées qui ont une économie productive en sous-capacité. Or, avec une faiblesse de l'offre, si cette injection est faite pour le versement de salaires sans contreparties productives, elle résout un problème à court terme, mais amplifie la crise à moyen terme. Elle est inappropriée pour l'Algérie qui souffre de rigidités structurelles (faiblesse de l'offre) avec le risque d'une spirale inflationniste incontrôlable comme au Venezuela, première réserve de pétrole dans le monde, (1000%/an).

D'où l'urgence d'une autre politique pour sortir du piège de la rente où selon le FMI, contrairement à certains discours trompeurs de 100 dollars le baril, ne tenant pas compte des effets de la transition énergétique qui s'accélèrera entre 2025/2030 avec les énergies renouvelables et l'hydrogène entre 2030/2040, où selon le FMI, le prix du pétrole algérien a été vendu en moyenne à 66,6 dollars le baril en 2021, mais descendra légèrement dans les années à venir pour se situer en 2026 à 58 dollars, l'OPEP tablant pour 2022 sur une fourchette entre 70/75 dollars.

C'est que l économie algérienne, après plusieurs décennies d'indépendance politique repose toujours sur la rente des hydrocarbures (98% des recettes en devises avec les dérivés), des tensions budgétaires, une croissance relativement faible, l'accroissement du taux de chômage et le retour de l'inflation, s'impose un sursaut national, en combattant le terrorisme bureaucratique qui étouffe les énergies créatrices. Combien de promesses utopiques de réalisation de différents projets alors que la situation financière est difficile et où trouver le capital argent en ces moments de crise mondiale avec l'endettement des Etats les plus développés où les IDE ont baissé de plus de 20% entre 2010/2021.

En conclusion, comme tous les pays monde, et cela n'est pas propre à l'Algérie, l'impact de l'épidémie du coronavirus a eu un impact négatif sur l'économie. Il faut le reconnaitre, la situation économique et sociale est complexe mais peut être maîtrisable sous réserve d'une correction urgente loin des discours démagogiques. Car lorsqu'un Etat émet des lois qui ne correspondent pas au fonctionnement de la société, celle-ci émet ses propres lois (informelles) qui lui permettent de fonctionner beaucoup plus efficacement car reposant sur un contrat de confiance. La vision purement monétariste afin de préserver les réserves de change sans vision stratégique, tout projet nouveau n'a d'effets pour les PMI/PME que dans deux à trois ans à partir de son lancement, et 6 à 7 ans pour les projets hautement capitalistiques, pour ce cas nécessitant un partenariat étranger gagnant-gagnant tenant compte de la transformation du nouveau monde dominé par la transition numérique et énergétique. La condition sine qua non de la sécurité du pays étant posée, s'impose une nouvelle gouvernance (la moralité des dirigeants), la relance urgente de l'économie, afin de freiner la détérioration du pouvoir d'achat qui risque de provoquer d'importants remous sociaux, voire une déstabilisation du pays.

L'Algérie a besoin surtout d'une stratégie de sortie de crise, évitant les actions conjoncturelles, le replâtrage, le juridisme, la vision purement monétaire, devant synchroniser la sphère réelle et monétaire, la dynamique économique et la dynamique sociale.

Sans une nouvelle gouvernance, en s'attaquant au fonctionnement réel de la société qui détermine le retour à la confiance, aucun développement n'est possible. Face aux tensions géostratégiques au niveau de la région méditerranéenne et sahélienne et budgétaires au niveau interne, l'Algérie ayant d'importantes potentialités, peut surmonter la crise actuelle, elle en a les moyens. Pour cela, s'impose la concrétisation urgente des réformes institutionnelles et économiques douloureuses à court terme, mais porteuses d'espoir à moyen et long terme, nécessitant une mobilisation générale, un large front national tenant compte des différentes sensibilités et un discours de vérité pour un sacrifice partagé.

*Dr, professeur des universités, expert international