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Dialogue virtuel entre trois économistes sur l'avenir économique du monde

par Medjdoub Hamed*

Le premier économiste :

Depuis un certain temps, on remarque que tous les actifs montent ! I.e. actions obligations, or, immobilier, et même cryptomonnaies...mais il est vrai, pas toutes les matières premières.

Il s'agit bien d'une inflation dont les banques centrales sont à l'origine car elles ont augmenté la masse monétaire. Donc l'inflation est là et bien là.

Parallèlement on observe la montée en puissance des sociétés du numérique dans les indices boursiers ; le Nasdaq est devenu d'ailleurs l'indice leader de la place américaine. Ce n'est plus l'entreprise qui vendra le plus de voitures ou de flacons de parfum ou qui possédera le plus d'immobilier qui aura le plus de valeur, c'est plutôt celle qui en «saura» le plus, dans le sens de la connaissance technologique, en perpétuel ébullition et création. Le recrutement d'ingénieurs de haut niveau est vital pour ces sociétés.

La diffusion de leurs nouveaux outils au sein des entreprises ou des particuliers réduit les couts de chacun et le besoin de ressources premières de façon considérable et pourrait expliquer que l'inflation ne se propage pas aux salaires ou aux matières premières.

Concernant la valorisation des entreprises sur les marchés boursiers, ne pas oublier que la valeur actuelle est le reflet des bénéfices futurs mais n'a rien à voir avec la situation actuelle de l'entreprise. Ce qui laisse rêveur sur l'avenir radieux de certaines d'entre elles et pas des moindres.

Nous sommes sous l'influence des banques centrales qui mènent le monde. Est-ce bien ? Est-ce mal ? En tout cas il faut vivre et raisonner dans ce contexte.

L'avenir proche pourrait être le maintien durable des taux à 0 ou négatifs (pour soulager les états) avec une augmentation considérable de la masse monétaire (pour faire face aux conséquences de la pandémie par exemple) : cocktail explosif pour les monnaies.

Le second économiste :

Vous parlez d'un « avenir radieux de [certaines entreprises] et pas des moindres. »

Le pic pétrolier a été estimé en 2005, nous faisons face à une crise post-COVID historique, une augmentation des catastrophes naturelles, des migrations, les énergies douces se révèlent aussi consommatrices que productrices, la biodiversité est massacrée, et j'en passe. Sans entrer dans plus de détails, le concept même de croissance infinie dans un monde fini est simplement une impossibilité mathématique. Ce qui rend caduques toutes les théories économiques actuelles.

La valeur actuelle de la bourse est à mon avis le reflet d'un délire de toxicomanes en overdose de monnaie falsifiée.

Vous concluez : « Nous sommes sous l'influence des banques centrales qui mènent le monde. Est-ce bien ? Est-ce mal ? En tout cas il faut vivre et raisonner dans ce contexte. » Je suis d'accord, mais que faire ? Attendre que tout revienne comme avant ?

La COVID est à mon avis le déclencheur de la chute des dominos. Il n'y aura plus de retour au monde d'avant. Party's over !

Mes conclusions sont donc beaucoup plus pragmatiques :

- Se débarrasser de toute valeur fictive au plus vite pour les échanger contre des biens tangibles

- Sortir au plus vite des grandes agglomérations pour créer des liens dans de petites communautés (rurales ou semi rurales)

- Créer une communauté basée sur le troc ou une monnaie locale

- Produire localement et créer des ateliers de réparation (oubliez le recyclage)

Je vis au Liban et j'ai appliqué ces principes de précaution depuis 5 ans. Je peux vous dire que ça a payé. Ma situation actuelle est « bonne » ; relativement à la nomenklatura qui s'effondre.

La situation n'est pas bien meilleure dans les pays dits développés ; mais plus illusoire.

Un jour le schéma de Ponzi va craquer... Préparez-vous à sauver votre peau.

A bon entendeur

Le troisième économiste :

« Depuis un certain temps, on remarque que tous les actifs montent ! I.e. actions obligations, or, immobilier, et même cryptomonnaies...mais il est vrai, pas toutes les matières premières.

Il s'agit bien d'une inflation dont les banques centrales sont à l'origine car elles ont augmenté la masse monétaire. Donc l'inflation est là et bien là. »

Juste et la réponse est normale tant des banquiers centraux que des marchés financiers. L'inflation boursière est une nécessité pour masquer la décélération économique tant aux USA qu'en Europe. Vous enlevez cette méga-bulle qui au fond n'est pas méga-bulle, c'est le désastre, puisque que l'économie réelle est en panne because l'Asie et surtout la Chine. La Bourse, seul os pour doper la croissance.

La connaissance technologique, en perpétuel ébullition et création, le recrutement d'ingénieurs de haut niveau est vital pour ces sociétés, certes, mais la Chine y travaille aussi. Un jeu en fait à somme nulle.

« La diffusion de leurs nouveaux outils au sein des entreprises ou des particuliers réduit les couts de chacun et le besoin de ressources premières de façon considérable et pourrait expliquer que l'inflation ne se propage pas aux salaires ou aux matières premières. »

Je regrette, le raisonnement est faux. La stratégie des décideurs est précisément de couper l'herbe sous les pieds de la Chine. Une austérité salariale conjuguée à un prix bas des matières premières est une réponse stratégique face à l'Asie.

« Un avenir radieux... » Pas du tout plutôt un avenir complexe et incertain.

Nous sommes sous l'influence des banques centrales qui mènent le monde. Est-ce bien ? Est-ce mal ? En tout cas il faut vivre et raisonner dans ce contexte.»

Nécessaire, les Banques centrales ripostent tant bien que mal. Mais elles « ripostent » en asphyxiant...

« L'avenir proche pourrait être le maintien durable des taux à 0 ou négatifs (pour soulager les états) avec une augmentation considérable de la masse monétaire (pour faire face aux conséquences de la pandémie par exemple) : cocktail explosif pour les monnaies. »

L'argent ne coûte rien puisque créé ex nihilo, donc autant doper l'économie par des taux négatifs « si possible », et rien ne le confirme. Mais c'est toujours un moyen que ne rien faire.

«Sans entrer dans plus de détails, le concept même de croissance infinie dans un monde fini est simplement une impossibilité mathématique. Ce qui rend caduques toutes les théories économiques actuelles.»

Mathématiquement parlant, il n'y a que le fini qui va avec le fini, à l'échelle de l'homme, quant à l'infini avec le fini à la manière d'une division d'un nombre fini par un infiniment petit ou epsilon, pour donner l'infini n'est qu'une vision d'une pensée humaine elle-même relevant du une « pensée infinie ». Sur ce plan, il n'y a pas de théories économiques qui traitent de l'infini économique.

« La valeur actuelle de la bourse est à mon avis le reflet d'un délire de toxicomanes en overdose de monnaie falsifiée. »

Une overdose nécessaire d'une monnaie réelle et que tous sur la planète en demande même si le réel se construit sur le schéma de Ponzi. Sauf que les Bourses aujourd'hui ne se construisent à la façon de la pyramide de Ponzi. La hausse virtuelle des valeurs boursières est simplement virtuelle, et tous les spéculateurs sont prêts à gagner ou à perdre de l'argent. Le seul intérêt est que cela contribue à la croissance.

Vous concluez : « Nous sommes sous l'influence des banques centrales qui mènent le monde. Est-ce bien ? Est-ce mal ? En tout cas il faut vivre et raisonner dans ce contexte. » Je suis d'accord, mais que faire ? Attendre que tout revienne comme avant ?

La COVID est à mon avis le déclencheur de la chute des dominos. Il n'y aura plus de retour au monde d'avant. Party's over ! »

Non, le Covid-19 ne va pas déclencher la chute des dominos, mais corriger la répartition des richesses dans le monde.

Et le schéma de Ponzi ne va craquer... pour la simple raison qu'il n'a rien à voir avec le schéma de Ponzi. Nous ne sommes pas en 1929, et même si la Bourse chute, elle ne sera qu'une correction des valeurs financières virtuelles, et bien loin des crises boursières passées. Le monde a changé, la Bourse est devenu l'unique lieu pour tirer la croissance et cela dû au découplage des économies occidentales avec les économies émergentes, en tête la Chine qui veut supplanter l'Occident dans la direction du monde.

Sauver votre peau est l'affaire de tous, aujourd'hui. J'espère que je me suis fait compris.

Le second économiste répond au troisième :

Monsieur, on doit vous appeler Le Bon sens. J'apprécie votre modération.

« Non, le Covid-19 ne va pas déclencher la chute des dominos, mais corriger la répartition des richesses dans le monde. »

Je suis partiellement d'accord.

1.- Il ne s'agit pas d'un jeu à somme nulle, car l'alimentation en énergie va ralentir, et/ou les conséquences négatives relatives à l'utilisation de l'énergie vont augmenter. Dans les deux cas, le mouvement humain (= économie) va ralentir.

2.- Oui, cette énergie entrante dans le système va se concentrer en Asie.

3.- Vivant en Occident, je fais face au côté perdant du jeu, et je vois un effet domino ravageur nous arriver dans la figure.

« Le monde a changé, la Bourse est devenue l'unique lieu pour tirer la croissance. »

A part tirer la croissance des chiffres, je ne vois pas ce que la bourse tire d'autre.

«Sauver votre peau est l'affaire de tous, aujourd'hui. »

Oui, totalement d'accord. Meilleures salutations

Le troisième économiste répond au second :

Vous êtes partiellement d'accord, c'est déjà un plus.

Vous me dîtes que ce n'est pas un jeu à somme nulle et vous faîtes allusion à un processus énergétique qui fait intervenir la déperdition d'énergie qui se mesure par la hausse ou la baisse de l'entropie d'un système. Mais tout système actif a fortiori humain, qu'il concerne une nation isolée ou des nations entre elles, a une entropie à somme nulle.

Si une nation est isolée, seule dans un lieu séparé des autres, son entropie interne est équivalente à son entropie externe. En clair, ce qu'elle perd en énergie interne est regagné en énergie externe.

Deux nations qui visent le même objectif, sur le plan économique, leurs entropies vont inévitablement converger. Un exemple, les USA ont explosé la bombe atomique en 1945, l'URSS l'a fait exploser en 1949.

De même, l'Occident en avance sur l'Asie, le rattrapage par l'Asie est inévitable. Et c'est ce que l'on constate aujourd'hui. Tout produit nouveau qui arrive, commercialisé ou non, viendra à la nation adverse.

Et tout concentré en Asie comme vous le dîtes, fera inévitablement le chemin inverse.

Donc juste un réajustement de l'équilibre mondial en cours, qui prendra le temps qu'il faut, et peu importe le temps. Tout dépend des forces entropiques qui lient les nations.

Enfin, le dernier point : «Le monde a changé, la Bourse est devenue l'unique lieu pour tirer la croissance.

A part tirer la croissance des chiffres, je ne vois pas ce que la bourse tire d'autre.»

Vous ne voyez pas ce que la Bourse tire de l'autre. Raisonnez que vous avez un portefeuille d'actions en Bourse, et que les prix ne cessent de monter, et vous devenez de plus en plus riches, qu'allez-vous faire ? Acheter encore des actions, sûrement puisqu'elles montent, et même si elles chutent, leur cours reste haussier. Et on vous verse des dividendes périodiquement, et donc de l'argent. Vous allez consommer, acheter des biens et services. Des biens immobiliers aussi.

Et vous n'êtes pas seul en Bourse. Il y a des millions de petits porteurs, et tous s'enrichissent. Les Banques et les entreprises aussi qui distribuent des dividendes. La consommation est dopée par ces millions de rentiers, l'économie se porte bien, l'emploi donc aussi. Le taux de chômage baisse fortement. Il y a beaucoup d'argent en circulation.

La base monétaire de la Banque centrale du dit pays ne cesse d'augmenter, les investisseurs trouveront toujours un créneau pour placer leur argent. Si la Chine les surpasse dans le commerce mondial, il demeure que les services, l'immobilier, et d'autres créneaux sont accessibles comme le transport, les infrastructures, la Défense, etc., et donc ce pays est en pleine croissance.

Et même s'il a des déficits extérieurs, il a toujours le recours d'imprimer plus d'argent (monnaie banque centrale) et peu importe la dette extérieure si ce pays importe beaucoup de la Chine et d'ailleurs. Il paie cash. Le dollar, l'euro, la livre sterling et le yen règnent en maître sur le monde.

Enfin, un dernier point, la Bourse ne fonctionne pas seule, ce ne sont plus les traders (golden boys) qui la font fonctionner, mais des logiciels mathématiques qui y sont à l'œuvre. Les traders disent aujourd'hui qu'ils s'ennuient devant leur écran en Bourse, ils ne font que suivre les hausses et baisses des valeurs boursières sur leurs ordinateurs.

En fait, c'est le pouvoir financier (Banques centrales et les grandes banques commerciales) qui fixe la marche à suivre de la Bourse et, de ce fait, a une mainmise totale sur l'évolution économique tant nationale que mondiale. Et la Bourse est un instrument central de leur pouvoir. Qu'il s'agisse du marché d'actions, obligataire, des matières premières, du pétrole, du gaz, de l'or... Voilà, j'espère vous avoir éclairé.

Le troisième économiste complète sa réponse au second :

Zut ! J'oublie l'essentiel à ce tableau idyllique occidental. Notre Occident qui rayonne sur le monde ne rayonne pas tout à fait.

En effet, notre Occident exporte aussi des biens finis comme la Chine. Et même insuffisamment, il exporte. Or, la guerre qui oppose l'Occident à la Chine est très sérieuse, une Chine qui veut le supplanter n'est pas du tout du goût de l'Occident.

Précisément, tout en finançant son économie à coups de milliers de milliards de dollars, d'euros et centaines de milliards de yens et livre sterling savamment orchestrés – les quatre Banques occidentales affûtent leurs armes, leur pouvoir financier et monétaire, et cela passe par des politiques monétaires non conventionnelles ou QE, ils « asphyxient » le reste du monde. Chute brutale des prix du pétrole et matières premières depuis 2014, sauf l'or.

2014 à 2018 c'est long 5 années de déflation mondiale, une politique de croissance en Occident sur fond d'austérité, et une financiarisation en interne, l'Occident limite la planche à billet que pour son économie à travers la masse de dettes occidentales que les Banques centrales amassent dans leur bilans via leurs rachats. Une situation qui fait que cette masse d'argent créé circule essentiellement en interne. Les pays du reste du monde pour la plupart épuisent leurs réserves de change ou s'endettent auprès de l'Occident, et donc sont en proie de crises financières. Le LIBAN en est un EXEMPLE parlant.

Conséquence, la Chine continue à décélérer malgré « sa route de la soie », le RETOUR de MANIVELLE frappe durement l'OCCIDENT en 2019, les Banques centrales américaine et européenne se retrouvent dans une chambre noire, ce sont les mots à quelque chose près de Jay Powell et Mario Draghi. L'Occident en crise en 2019 avant même l'apparition du Covid-19.

Le reste du monde étouffé financièrement par la dette, pire que des années 1980. Voir sur le net :

« www.imf.org › pubs › fandd › fre › 2020/06 › pdf › la... PDF

2 juin 2020 - 40 FINANCES & DÉVELOPPEMENT | Juin 2020. HAPPÉS par la ... pays émergents et des pays en développement, la dette a été plus élevée en 2018 qu'en ... de la Banque mondiale et du FMI) -, mais ce fut malgré tout une ... »

Site : https://www.imf.org/external/pubs/ft/fandd/fre/2020/06/pdf/la-COVID-19-et-la-dette-dans-les-pays-en-developpement-kose.pdf

La crise frappe l'Europe, les États-Unis, leurs économies commencent à décélérer. Le secteur automobile de l'Allemagne de plus en plus en chute... bras de fer économique USA-Chine. La liste est longue. La Récession est pourtant là. Les QE occidentaux ou politique monétaire non conventionnelle ont fait un massacre sur le reste du monde.

Le problème est que peu d'économistes ont compris cette force de frappe que sont les QE et qui sont en mauvaises mains. Les Banquiers centraux occidentaux en ont trop abusé. Ce qui moralement, humainement n'est pas juste vis-à-vis de plus de 6 milliards d'êtres humains que compte le reste du monde, et plus de 950 millions que compte l'Occident. Le pouvoir financier occidental a une grande responsabilité morale sur l'ensemble de l'humanité. Les gilets jaunes en France, les mouvements populistes en Europe et ailleurs sont les conséquences de ces malheureuses politiques. Malgré que les Banquiers centraux occidentaux aient le droit de se défendre vis-à-vis des pays émergents, dont la Chine, il y a néanmoins une moralisation vis-à-vis des pays pauvres et en voie de développement qui fait défaut.

La question qui se pose pour l'humanité « Qu'en sera-t-il de l'humanité dans les années à venir ? Avec le virus du Covid-19 dans le monde, comment l'humanité va évoluer dans les années à venir, avec plus de la moitié de la population mondiale se trouvant dans une situation économique et financière difficile ? » L'Occident cherche-t-il à répéter l'endettement des années 1980 qui a vu les pays pauvres et en voie de développement rembourser trois ou quatre fois leurs dettes. Est-ce juste ?

Aujourd'hui, le monde entier est touché par la maladie du Covid-19. On dénombre plus de 55,4 millions de cas de coronavirus à travers le monde et 1.3 millions de décès, et ce n'est pas fini. La deuxième vague de la pandémie est aujourd'hui en cours. L'Organisation mondiale de la Santé annonce que l'humanité doit intégrer la pandémie dans son quotidien, ce qui signifie qu'il y aura une troisième vague, une quatrième vague, en 2021... Et personne ne sait quand la pandémie s'arrêtera.

L'humanité s'en sortira-telle de la pandémie ? Les peuples riches prendront-ils conscience de la situation des peuples pauvres ? Il est peu probable ? Les peuples pauvres s'inspireront-ils de la Chine et des pays émergents pour se relever et eux aussi compter dignement sur la scène économique mondiale ? Il demeure que toutes les voies leur sont ouvertes pour peu qu'ils décideront, cela dépendra en grande partie d'eux.

*Auteur et chercheur spécialisé en économie mondiale, relations internationales et prospective