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La wilaya d'Oran : le taux de mortalité infantile le plus élevé d'Algérie en 2019 ?

par Ahmed Bouyacoub*

Depuis l'arrivée de la pandémie de Covid-19, la question sanitaire prend une dimension stratégique dans tous les pays du monde. En Algérie aussi, des moyens importants ont été mobilisés pour lutter contre l'avancée de cette pandémie. La question sanitaire devient ainsi majeure dans notre pays. A cette occasion, il est aussi important de souligner avec force un autre problème sanitaire que nous ne cessons de mentionner depuis quelques temps dans nos contributions. Il s'agit de la mortalité infantile.

En procédant à des calculs, sur des données démographiques de l'année 2019, publiées tout récemment par l'ONS1, j'ai été surpris de constater que la wilaya d'Oran enregistre le taux le plus élevé de mortalité infantile du pays en 2019, soit 34,9 ‰, alors que ce taux correspondait à la moyenne du pays en 2002 ! Cette observation a de quoi étonner compte tenu de la place de la wilaya d'Oran comme deuxième ville universitaire et surtout comme deuxième pôle économique important du pays2. L'objet de cet article porte sur l'importance de cet indicateur sanitaire et sa signification économique et sociale.

Importance du taux de mortalité infantile dans un pays

Tout d'abord, le taux de mortalité infantile (en‰ : pour mille naissances vivantes) se définit comme « le rapport des décès d'enfants de moins d'un an corrigés durant une année, aux naissances vivantes corrigées durant cette année » (ONS). Il s'agit des enfants nés vivants et qui décèdent avant d'atteindre un an.

Cet indice est un véritable indicateur de développement comme le soulignent la plupart des grands économistes qui se sont intéressés à la question de la mesure des progrès économiques et sociaux réalisés par un pays, comme J. Stiglitz et A. Sen (tous deux prix Nobel d'économie). Son importance est encore plus fortement soulignée par les démographes et notamment, le démographe historien Emmanuel Todd.

Pour cet auteur, « la mortalité infantile mesure la fréquence des décès d'enfants de moins de un an. Cet indicateur est exceptionnellement sensible à la conjoncture sociale générale. La fragilité spécifique des nouveau-nés fait que toute perturbation économique, sociale ou politique d'échelle nationale a des répercussions sur leur taux de mortalité. Difficultés alimentaires, problèmes de chauffage et de transports, désorganisation du secteur médical ont, dans toute société, un effet immédiat et direct sur le taux de mortalité infantile » (3). Il souligne que depuis 1950, ce taux baisse très vite dans tous les pays d'Europe occidentale et les pays industrialisés d'une manière générale, jusqu'à atteindre moins de 3 ‰, ou, comme à Cuba dont le système de santé est bien gouverné, qui enregistre 3,7‰, avant même le Canada qui affiche 4,30‰, pour l'année 2018.

C'est en travaillant sur les données démographiques de l'URSS que cet auteur s'était rendu compte que les données économiques affichées pour les années 1970-1974, « glorifiant l'essor économique », étaient fortement contredites par les données démographiques. En effet, le taux de mortalité infantile était passé de 24,4 ‰, en 1970, à 27,7 ‰ en 1974, dans ce pays alors que jusqu'en 1970, le taux n'avait cessé de baisser pour rattraper la moyenne des pays de l'Europe occidentale. E. Todd mentionne, enfin, que ce taux a cessé d'être publié dans les séries statistiques de l'URSS dès 1975, car, précise –t-il, « les données démographiques sont difficilement falsifiables, à l'inverse des données économiques générales ». C'est la remontée de ce taux qui lui avait permis, dès 1976, de « prédire la décomposition de la sphère soviétique » souligne-t-il encore avec force dans un récent ouvrage4. Ce détour était nécessaire pour montrer l'importance et la pertinence économique et sociale de cet indicateur, révélateur d'un certain niveau de développement économique et social. Depuis 1990, A.Sen l'avait intégré dans l'indicateur de développement humain calculé annuellement par le PNUD pour tous les pays du monde. Enfin, l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) utilise particulièrement cet indicateur pour évaluer l'état de santé de la population dans les différents pays du monde. En Algérie, plusieurs enquêtes nationales ont été menées par le ministère de la Santé (notamment en 2002 et 2012) sur l'état de santé de la mère et de l'enfant. Qu'en est- il de ce taux ?

La stagnation du taux de mortalité infantile en Algérie depuis 2014

Nous mentionnions dans une précédente contribution5, que pour l'Algérie, des progrès fantastiques ont été réalisés entre 1962 et 2014, grâce aux lourds investissements réalisés, faisant passer le taux de mortalité infantile respectivement de 146,9‰ à 22 ‰. Mais, au cours des cinq dernières années ( 2015-2019), ce taux n'a presque pas bougé de 21‰, et reste très élevé à ce niveau, en regard des taux affichés dans les pays développés (moins de 3 ‰) ou de certains pays, comme la Tunisie qui affiche le taux de 14,6 ‰. Ne parlons pas de la Corée du sud qui a réalisé un très bon score de 2,7 ‰ en 20186. A l'inverse, le Venezuela qui connait une grave crise économique et sociale s'est signalé par une évolution inverse de son taux de mortalité infantile qui est passé de 14,7‰ en 2008 à 21,4‰ en 2018. Mais ce qui est inquiétant pour notre pays, c'est le faible progrès réalisé dans ce domaine depuis 2014, car le taux semble stagner autour des 21‰, et les différents scandales enregistrés dans de nombreuses maternités du pays (Constantine, Skikda, El oued ...) à cause de décès de nourrissons depuis quelques années le montrent assez bien.

Nous mentionnions également que la stagnation du taux de mortalité infantile, en Algérie, depuis 2014, est un signal d'une profonde crise, à la fois du système médical et sanitaire, de la prise en charge des enfants de moins d'un an mais également une crise de l'ensemble de l'environnement qui concourt au bien-être de l'individu car, selon les spécialistes, ce taux dépend de plusieurs facteurs comme le type d'habitat, l'accès à l'eau, à l'énergie, à l'alimentation, aux soins, aux médicaments, aux vaccins, le rang de naissance, le niveau d'instruction de la mère7, etc....

La stagnation de ce taux depuis 2014 est le signe d'un véritable dérèglement de l'environnement socio-économique en Algérie, qui, malgré des sommes colossales consacrées à l'investissement, se retrouve avec un système médical et sanitaire décrié par ses propres acteurs et par la société toute entière. Des recherches approfondies pluridisciplinaires (dans des spécialités médicales mais aussi, en économie, sociologie et démographie...) devraient permettre d'expliquer cette stagnation enregistrée au cours de ces dernières années du taux de mortalité infantile.

La diversité des taux de mortalité par wilaya

La moyenne nationale ne doit pas cacher les fortes disparités locales. Les wilayate n'affichent pas le même taux de mortalité infantile comme elles n'affichent pas les mêmes taux dans tous les autres domaines aussi divers soient-ils : taux d'analphabétisme, taux d'équipement en voitures, taux de chômage, taux de création des PME, taux de réussite au baccalauréat, etc...Chaque wilaya a son histoire et ses conditions socio-économiques qui favorisent tels ou tels aspects au détriment de tels autres.

La faiblesse ou l'absence de recherches scientifiques, dans ces domaines, ne permettent pas toujours de connaitre les facteurs explicatifs de ces disparités8.

Ainsi, pour le taux de mortalité infantile, si la moyenne nationale de 2019 est de l'ordre de 21‰, les calculs permettent de relever, à partir des données démographiques publiées par l'ONS9, que la dispersion est très grande et varie entre la wilaya de Boumerdès qui affiche depuis déjà plusieurs années le taux le plus faible d'Algérie à savoir 9,22 ‰, taux plus proche de celui des pays développés, et la wilaya d'Oran avec le taux le plus élevé, à savoir 34,92‰.

C'est la première fois que la wilaya d'Oran occupe cette ‘première' place du taux le plus élevé d'Algérie.

En 2014, c'était la wilaya d'Annaba qui occupait cette place du taux le plus élevé d'Algérie avec 35,74‰, et la wilaya de Boumerdès affichait déjà le meilleur taux avec 9,70‰.

Paradoxalement, les grandes agglomérations urbaines, autrement dit, les anciennes grandes villes sont souvent situées, en termes de niveau de mortalité infantile au-dessus de la moyenne, donc avec des taux plus élevés que la moyenne nationale. Est-ce l'un des résultats d'une certaine ‘bidonvilisation' des grandes villes10

Nadra Nait Amar et S.E. Cherrad, Bidonvilles de Constantine, Hygiène, insalubrité, impact et altération de l'environnement , in Sciences & Technologie , Université de Constantine 3 D-N°40, Dé cembre (2014), pp. 27-35

10Taux de Mortinatalité(‰) : rapport des mort-nés durant une année, aux naissances (naissances vivantes + mort-nés) durant cette année. ? A cette étape, nous nous contentons de noter le constat, car le pourquoi relève de la recherche scientifique qui doit être menée sur cette question.

Un taux élevé pour la wilaya d'Oran

Pour la wilaya d'Oran, on peut effectuer deux constats, comme le montre assez bien le graphique ci-dessous. Tout d'abord, son taux de mortalité infantile a depuis longtemps toujours été plus élevé que la moyenne nationale, faisant partie d'un groupe des cinq grandes wilayate affichant les taux les plus élevés d'Algérie (principalement Annaba, Constantine, Tlemcen). Ensuite, on constate un renversement de tendance de ce taux qui s'est remis à croitre fortement en 2018 et 2019 !

Bien entendu, à ce stade, nous ne disposons d'aucun facteur explicatif. Une recherche scientifique sur cette question doit permettre d'expliquer ce phénomène, qui, s'il se confirme, est nécessairement inquiétant pour l'état de santé de la population.

D'ailleurs, un autre indicateur démographique de santé sanitaire (le taux de mortinatalité11), confirme la situation pour la wilaya d'Oran, puisqu'il se situe également à un niveau très élevé (16,70 ‰) par rapport à la moyenne nationale qui est de 11,98‰, pour 2019.

Conclusion

1- Le taux de mortalité infantile est un indicateur de la santé d'une population et, à ce titre, c'est un indicateur de développement humain, qui doit figurer, en tête de liste dans le tableau de bord de la gouvernance locale.

2- Les chercheurs de différentes disciplines (médecine-pédiatrie, économie, sociologie, démographie..) devraient être encouragés à s'intéresser davantage à ce type de problème.

3- Avec la numérisation des registres de l'état civil et la disponibilité rapide de ce type d'information, le taux de mortalité infantile mériterait d'être érigé en indicateur de bonne gouvernance dans les collectivités locales.

* LAREGE, Université d'Oran 2

Notes

1- ONS,La démographie algérienne 2019 , Avril 2020, 28 p. Alger.

2-La wilaya d'Oran abrite, selon nos calculs, 7,5 sociétés pour 1000 habitants après la wilaya d'Alger qui enregistre 16,5 sociétés pour 1000 habitants en 2019.

3-E.Todd,la chute finale : essai sur la décomposition de la sphère soviétique, éd. R. Laffont, Paris, 1ère édition en 1976. Page 331.

4- Emmanuel Todd,La lutte des classes en France, 350 p. éd. du Seuil, 2020, page 50.

5-Ahmed Bouyacoub,Crise socioéconomique et Hirak, Le Quotidien d'Oran du 10 octobre 2019

6-Données de la Banque mondiale.

7-Fodil Issad Faiza note que «les deux enquêtes nationales montrent que le niveau de la mortalité infantile baisse à mesure qu'augmente le niveau d'instruction de la mère» in la mortalité infantile en Algérie publié dans la Revue du chercheur en sciences humaines et sociales, Université de Ouargla, n°31, décembre 2017

8-Dans la base de données de la Direction générale de la recherche scientifique, qui abrite les revues scientifiques algériennes, ASJP, on a recensé trois articles seulement portant sur la mortalité infantile en Algérie.

9-En n'oubliant pas la nature des données comme le souligne Mohamed ALAM dans les sources d'information sur la mortalité infantile dans la revue ElHiwar Thakafi, université de Mostaganem,Volume 2, Numéro 2, Pages 22-31, 2013.