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Sortir de la crise : comment garantir un revenu d'existence ?

par Arezki Derguini

Avec la crise du coronavirus, le confinement oppose nos interdépendances vitales au reste de nos interdépendances. Il découvre l'état de nos interdépendances. Nous avons rompu beaucoup de nos interdépendances. Des interdépendances vitales désormais fragilisées dépendent plus du monde que de nous-mêmes. Elles relèvent de situations précaires et sont l'attribut des couches sociales défavorisées. Le confinement accentue notre dépendance extérieure et inverse la hiérarchie de nos interdépendances [1].

Partout dans le monde, avec la crise du coronavirus et le confinement qu'il implique, se pose le problème d'un revenu d'existence pour tous pour assurer la chaîne de nos interdépendances. On ne pourra plus compter chez nous sur une redistribution publique et une politique publique de réinsertion sociale pour assurer un tel revenu, mais sur une redistribution de la productivité sociale, des pouvoirs de production et de consommation. De la place doit être faite aux territoires pour qu'ils puissent restaurer nos interdépendances de base et que l'économie puisse trouver une autre assise, la société une autre solidarité.

Revoir la distribution de la productivité sociale

La crise montre que la société de consommation de masse accorde plus de valeur à nos besoins superflus qu'à nos besoins fondamentaux. Mais dans cette dynamique elle a fragilisé nos interdépendances fondamentales. De vouloir trop se différencier par la consommation, de consommer toujours davantage en oubliant la nécessaire consommation de tous, a conduit la société à une telle vulnérabilité.

Il va nous falloir apprendre à dissocier production privée et consommation privée pour permettre à la production d'être efficace et à la consommation d'être équitable. Celui qui produit le plus ne pourra plus consommer le plus. Cela est déjà le cas dans certains pays où une redistribution importante a été établie. Il faudra sinon apprendre à distribuer les pouvoirs de production d'une manière non concentrée, autrement dit, prendre soin de la progression, de la diffusion horizontale et non plus seulement verticale de la productivité. C'est ce dernier cas qui devrait prévaloir dans les sociétés au faible produit marchand. Car la concentration des ressources rendrait rapidement intenables les asymétries sociales, la capacité publique de redistribution s'érodant. Il faudrait d'abord élargir la base fiscale [2], la base de la production, et ensuite être en mesure de la développer.

Il ne faut donc pas seulement penser la redistribution comme redistribution du produit marchand et donc le fait des prélèvements obligatoires de la puissance publique. Dans les sociétés au faible produit marchand, des consommations collectives du surplus peuvent exister sans qu'il ait besoin de passer par le marché. Les sociétés non industrielles connaissent ce genre de dépenses. Mais surtout c'est une autre orientation du marché et de la production et une autre distribution des puissances de production qu'il faut opérer. Donc distribution de la puissance productive d'abord plutôt que redistribution de son produit marchand. Une production orientée vers la consommation de tous qui distribue un revenu qui puisse la racheter. Ce problème se pose aussi à l'échelle des fortes économies marchandes mais de manière moins urgente.

La question est de donner une plus grande place à la consommation collective qu'à la consommation privée. Dans les sociétés au fort produit marchand, les « sociétés de marché », la part de la consommation collective est objectivée par la place des services publics. Dans les sociétés de marché les plus égalitaires où la contribution (fiscale) à la collectivité est proportionnelle au revenu (que distribue la production dans les pays scandinaves) et le service public gratuit (consommation), c'est une consommation collective qui se substitue à une partie importante de la consommation privée. Avec la crise épidémique, les sociétés qui ont livré le secteur de la santé à la consommation privée sont particulièrement fragilisées.

La société en alignant ses préférences peut décider des deux parts de la production qui iront à la satisfaction des besoins de tous et à l'investissement de productivité et des deux parts de la consommation collective et privée. Ceci va à contre-courant de la libéralisation préconisée par les institutions internationales [3] qui va tout compte fait, parce qu'elle dénie à la société la possibilité d'aligner ses préférences, livrer le système de prix aux prix internationaux et la concurrence interne à la concurrence extérieure. Ce n'est pas, ce ne peut pas être le point de départ d'une économie émergente. C'est faire du marché national un satellite du marché mondial, dans la gravitation duquel on ne pourrait pas s'élargir. Sans planification armée d'une stratégie d'insertion internationale, une économie de marché ne pourrait pas émerger.

Pour qu'une économie puisse émerger, il faut se défaire de l'opposition marché et planification qui réserve en fait la planification aux entreprises et États qui dominent le marché mondial. Et par conséquent il faut se débarrasser des oppositions société et marché, marché et État, société et État. L'État n'est pas nécessairement l'appareil de pouvoir d'une minorité, il le devient. Le marché n'est pas nécessairement le marché des riches, il le devient. La compétition de tous n'exclut pas nécessairement la coopération de tous.

On peut rapporter la différence de la consommation collective et de la consommation privée à une différence de qualité du service public et du service privé. Ce service privé pouvant être le fait du monde plutôt que de la société. Il y aurait une consommation commune et une autre différentielle. Si la société peut découper ainsi sa consommation, et si l'on suppose que la consommation différentielle destinée à s'élargir est la pointe dynamique de la consommation, on peut supposer un certain comportement social sous-jacent. Les riches pourraient consommer ce qu'ils envisagent de produire, de faire consommer au reste de la société. On pourrait parler de dynamique cohérente de la consommation. L'épargne s'orientant alors vers l'investissement de productivité.

Bien sûr, cela n'est pas très orthodoxe, la théorie économique n'admet pas l'existence a priori des préférences collectives, elle refuse l'existence à ce qu'elle ne peut pas reproduire et contrôler, elle préfère des consommateurs qui n'ont pas d'effet collectif sur la consommation. La théorie refuse les monopoles, la pratique destitue le pouvoir des producteurs et des consommateurs et institue le pouvoir de marché des grandes puissances productives et financières. Ce que la théorie refuse d'une main, la pratique le prend d'une autre. Elle ne veut que de la concurrence entre des consommateurs séparés par leurs préférences, pas d'achats groupés, pas de coopération. Ce qui n'empêche pas les gestionnaires de tenir compte de celles a posteriori sur lesquelles ils travaillent (marketing). Mais qui a dit qu'il fallait suivre la théorie mainstream (standard) ? Les institutions internationales et la science économique standard ont elles déjà piloté la réussite d'une économie émergente ?

Les riches de la Chine et des autres économies émergentes envoient leurs enfants étudier à l'étranger. Ces économies ont encore beaucoup à apprendre du monde [4]. Les riches seraient alors comme les gestionnaires de l'épargne sociale, l'instrument de la société pour s'approprier, s'incorporer le savoir-faire du monde. L'épargne irait moins à la consommation de prestige qu'à l'investissement de productivité.

Les humains ne peuvent pas manquer de vouloir manifester leur réussite, ils peuvent cependant vouloir bien l'asseoir, la faire reconnaître de manière plus sociale que matérielle. Et cela dépend moins des riches que de l'ensemble de la société, de ses normes. C'est la reconnaissance sociale qui établit la reconnaissance que cela soit par des signes matériels ou immatériels. Le comportement du riche ne lui est pas spécifique en cette matière. C'est souvent la faible reconnaissance sociale réelle, la faiblesse des normes sociales et des valeurs, qui pousse les individus à faire passer leur distinction matérielle pour leur distinction sociale. Bien sûr quand toute la société peut s'imaginer riche et que la richesse ruisselle de haut en bas, la richesse matérielle peut incarner la réussite sociale.

Que les riches se pensent comme les gestionnaires de l'épargne sociale n'implique donc pas que la consommation collective, le service public chinois ou scandinave par exemple, doive être de mauvaise qualité ou que l'effort collectif lui fasse défaut. Il peut être de bonne et d'excellente qualité quant aux ressources de la société et à la mission qui lui est confiée. Il sera équitable et efficace si se confirme le sentiment que la richesse de la société, sa résilience et sa puissance, dépendent de la propension de la société à améliorer et diffuser sa productivité, à partager ses puissances productives et ses pouvoirs de consommation. L'individu (ou le collectif) peut ainsi être satisfait de ce qu'il donne et reçoit de la société.

Les conditions d'un revenu d'existence

La crise du coronavirus révèle aussi que certaines productions ne doivent pas être abandonnées à la compétition internationale. Ainsi la consommation de tous, les productions qui assurent la sécurité alimentaire et sanitaire. La consommation de tous ne peut pas être confiée à des puissances productives qui ne distribueraient pas le pouvoir d'acheter cette production. Ce n'est pas en confiant la production agricole à quelques producteurs mondiaux que l'on nourrira l'Afrique, sinon en échange de ses matières premières, de la dissipation de ses ressources naturelles. La consommation de tous a donc besoin d'une certaine répartition de la productivité. Le marché entendu au sens dominant, piloté par l'intérêt personnel, les préférences individuelles et la main invisible, ne peut se charger d'une telle répartition de la productivité. Il ne s'entendrait que comme un marché satellite du marché mondial. Les riches ne seraient pas nos riches, le capital ne serait pas notre capital.

Un modèle de consommation de base du côté de la production et un revenu minimum du côté de la répartition devraient être garantis pour chaque citoyen. Un revenu minimum garanti, une protection sociale suffisante, permettrait aux couches sociales inférieures d'assurer les fonctions vitales de la société sans compromettre leur situation et celle de la société dans son ensemble. Ils ne peuvent cependant pas être garantis par un État central aux faibles prélèvements obligatoires mais par une redistribution des pouvoirs de produire et de consommer.

On se plaint beaucoup aujourd'hui des jeunes qui ne se soumettent pas aux mesures du confinement, ne partagent pas les préoccupations de la société. À la différence des individus qui doivent contrevenir aux mesures de confinement pour survivre parce qu'ils doivent travailler pour ce faire, les jeunes expriment apparemment un tout autre sentiment. Un sentiment de dissidence, jusqu'à l'outrecuidance. Vous serez un peu surpris, si je vous dis qu'il faut interpréter leur comportement comme la poursuite du mouvement de contestation de l'état social, économique et politique dominant : comment les jeunes peuvent-ils se préoccuper d'une société qui ne se préoccupe pas d'eux ? Comment peuvent-ils partager ses normes de conduite ? Ce sentiment s'exprime clairement chez ceux que l'on a pris l'habitude de désigner comme des marginaux. Leur expression d'insoumission et de dissidence est explicite. Et que dire des vieux qui se sentent ou sont réellement seuls ? Va-t-on mettre ces jeunes et ces vieux dans des prisons qu'on ne peut plus surcharger pour cause de COVID-19 au moment où l'on conseille de les vider ? Les marginaux ne font qu'exprimer explicitement un sentiment dont ils n'ont pas l'exclusivité. Les couches défavorisées constatent qu'elles doivent monter au front de la sécurité sanitaire pour protéger les couches plus favorisées disposant d'une épargne et n'étant pas contraintes de travailler en milieu hostile. Quel état d'esprit peut-être le leur à l'égard d'une société qui ne se préoccupe de leur état que pour couvrir son indifférence ? Et ces autres travailleurs de la santé qui ne se sont pas engagés à donner leur vie pour la sécurité de leurs concitoyens, devant lesquels la puissance publique use du bâton plutôt que de la carotte, comment peuvent-ils être prêts à donner leur vie le cœur en fête ?

Plutôt que d'incriminer une partie de la population pour ses incivilités, plutôt que d'envoyer au front des personnes qui n'y étaient pas préparées ni consentantes, il faut d'abord remettre les choses à plat. Car cette crise qui accélère la venue de crises plus profondes prépare certaines ruptures sociales aux conséquences dramatiques. Le pétrole ne pourra plus acheter la paix sociale, il faut compter sur une répartition équitable et efficace de la productivité, des puissances sociales de production et de consommation pour le faire. Il faut que l'État fasse de la place aux territoires pour reconstruire les interdépendances sociales et économiques dont la rente nous a dispensés.

Pour l'heure, le plus urgent est de demander pardon à tous ces oubliés de la société et de la rente. Peut-être qu'en demandant pardon à toutes ces personnes pourra-t-on obtenir d'elles une meilleure coopération présente, un plus grand civisme     ?

Si la crise n'est pas l'occasion d'une rédemption des pouvoirs publics et de la société, le résultat est déjà là : le confinement ne sera pas respecté. Une partie de la population, la plus exposée qui aura comme préféré la mort à la vie et une autre qui l'accompagne, en paiera le prix. Même si en termes de statistiques le coronavirus ne pourra pas constituer une grande tragédie humaine, notre façon de traiter la crise épidémique définit déjà notre façon d'aborder une crise plus large, la crise sociale et économique. Demander pardon aux oubliés de la rente et aux générations futures pour la dissipation de notre capital naturel est le premier pas dans une direction de réconciliation réelle.

Il n'est pas sûr que le prix que nous fera payer la crise purement épidémique influe sur la décision des pouvoirs publics. Les « décideurs » ne seront pas ceux qui paieront. Ils sont bien protégés. Il n'est d'ailleurs pas question de leur demander de payer. Ils feront tout ce que les décideurs du monde font. Ils auront même leur assistance. Ce qui influera c'est l'horizon qui pointe, ce sont les coûts futurs de l'attitude de non repentir des pouvoirs publics et de la société. Oui, j'ajoute la société. Les décideurs appartiennent-ils à cette société ? La société est-elle suffisamment solidaire ? C'est l'attitude de la société qui détermine l'attitude des décideurs. Il y a une norme sociale qui règle nos attitudes de bas en haut. Comment se comporterait le citoyen ordinaire s'il était dans la peau du décideur ? Son comportement serait-il différent ? La société ne peut pas se disculper du comportement des décideurs. Celui-ci grossit le comportement du simple citoyen. Le proverbe qui affirme qui vole un œuf, vole un bœuf, serait aisément vérifié, car comme dit un autre proverbe, l'appétit vient en mangeant. Bien sûr la société peut se soulager en sacrifiant des victimes expiatoires, mais se soulager temporairement seulement.

Les médias algériens sont en passe de devenir les champions de la diversion. Ils prennent ce qu'on leur donne. Ils accompagnent leurs lecteurs pour déverser la haine qu'ils ont d'eux-mêmes sur des victimes expiatoires. Comment peut-on demander un changement de régime, comment peuvent y croire les décideurs qui regardent de haut un tel spectacle, quand on refuse de se regarder, quand on est le dupe de soi-même ? La société ne veut pas encore affronter ses problèmes. Elle a les dirigeants qu'elle mérite, dit une expression. Ce que nous admettons au sein de nos familles, nos microsociétés, est ce qui se reproduit entre le citoyen ordinaire et le citoyen extraordinaire. La norme qui nous dirige la voici : nous avons mis le groupe au service de l'individu en faisant prévaloir le principe de l'extraction sur celui de l'association, suivant en cela le modèle colonial, un modèle féodal. Car nous sommes consentants. Le collectif a perdu sa boussole, car nos collectifs ont jusqu'ici été des échecs. Nos collectifs publics n'ont pas pris de consistance, ils sont sous assistance respiratoire. Aussi avons-nous du mal à entrevoir notre intérêt au travers d'un autre collectif. Nous faisons prévaloir l'intérêt personnel sur celui collectif et ne voyons plus qu'un intérêt individuel se réalise précisément dans un intérêt collectif. Celui de l'entreprise par exemple dans celui de ses clients et fournisseurs. Jusqu'à ses concurrents avec lesquels il peut partager un écosystème.

Il ne s'agit pas non plus d'opposer intérêt individuel et intérêt collectif, mais de composer convenablement un intérêt collectif pour qu'il puisse intégrer de nouvelles associations et permettre une meilleure respiration à ses composants. Croire que l'on puisse obtenir d'une entité plus qu'elle peut donner est une erreur, elle le relève du temps du taylorisme qui voulait administrer la production sur un mode esclavagiste. Pourquoi un (frère) riche serait-il solidaire d'un (frère) pauvre s'il le regarde comme un coût ? Nous faisons du libéralisme négatif, car l'individu compte toujours sur un collectif (le marchand sur un marché) qu'il soit tenu par la loi ou la norme. Le libéralisme positif d'A. Smith affirmait que si l'intérêt individuel se réalisait au service de l'industrie nationale, il réalisait l'intérêt général et n'avait plus besoin d'être contrôlé par une instance transcendant les intérêts particuliers. Le libéralisme à la mode oublie l'industrie nationale autrement dit l'intérêt collectif dans lequel se réalise l'intérêt particulier. Ce n'est pas dans le marché comme abstraction qu'il faut faire confiance, c'est dans l'articulation des intérêts particuliers comme intérêt collectif. C'est dans la vérification que la richesse des associations ne nourrit pas de parasites.

Notre société sera bientôt affectée par de sérieux resserrements marchands. Sa cohésion sera mise en jeu. Ce ne sera pas la première fois. La cohésion sociale dans le futur aura un certain prix à payer et ce prix à payer sera celui avancé plus haut : une consommation de base et un revenu d'existence[5] garantis. Pour nous éloigner d'horizons tragiques, il faut resserrer la relation entre production et consommation et élargir leur base sociale. Il nous faut une distribution de la production qui distribue suffisamment de pouvoir d'achat de sorte qu'une consommation pour tous et un revenu d'existence pour tous soient garantis. La société pourra alors encaisser les différents chocs qui l'affecteront. Elle réduira sa consommation, réorientera sa production, mais ne rompra pas. Avec la crise sociale et écologique comme horizon, cette disposition à répartir équitablement et efficacement les pouvoirs de production et de consommation, la productivité sociale, lui fera traverser les temps mouvementés à venir.

Car, ce n'est pas avec des subventions ciblées que nous sortirons de la crise. Elles ne feront que l'approfondir, car la politique de libéralisation est incapable de produire les puissances productives qui produiront le pouvoir de racheter leur production. Les subventions ciblées qui prétendront faire retrouver le chemin de la croissance à l'économie devront d'abord faire maigrir l'économie pour finalement lâcher en chemin les catégories vulnérables. Les riches pourront continuer d'acheter au monde en échange de la rente naturelle et géopolitique qui leur est concédée. Le marché national sera alors complètement satellisé et la société qu'il ne sera pas parvenu à intégrer devra confier son ordre à une subordination despotique ou à des seigneurs de guerre comme cela est déjà le cas dans certaines parties de l'Afrique. Les luttes « féodales » déborderont de leur cadre pour embrigader des « travailleurs » sans emplois en quête d'employeurs, parce qu'ils ont été abandonnés par les autres secteurs de la vie. N'est-ce pas que la distribution des monopoles informels de l'importation s'apparentait finalement à la distribution de fiefs marchands ? On ne pourra pas entretenir les sans-emploi et les laisser inemployés.

Si la production pharmaceutique et sa consommation pour tous peuvent être très variables d'un contexte à un autre (contexte de crise sanitaire sortant de la norme) c'est le savoir-faire qu'il faudra assurer afin que la production puisse mettre en œuvre et disposer des capitaux nécessaires à la production. Car, comme il faut le dire probablement, le savoir-faire est le paradigme du capital, sa cellule souche. Les autres formes de capital sont des formes objectivées qui le prolongent. Le savoir-faire étant disponible, les capitaux y seront attirés en temps de crise. Cela indique clairement que ces productions dont le savoir-faire n'est pas rentabilisé tout le temps doivent être le fait de la collectivité et non d'un particulier qui ne pourrait assurer la rentabilité de son investissement. Une partie de la production pharmaceutique par conséquent doit être publique et non privée, planifiée et non marchande. Voilà pourquoi l'université et sa fonction de recherche publique peuvent être justifiées : être à l'heure du monde du point de vue des savoir-faire. Je citerai avec plaisir l'exemple du laboratoire de médecine de l'UMMTO de Tizi Ouzou qui apporte aujourd'hui son assistance dans la réalisation des tests de dépistage.

Solidarité, interdépendances et intégration sociale

Assurer une production de base et un revenu d'existence ne consiste pas simplement à priver une partie de la société actuelle de sa consommation et de son revenu. Il s'agit de leur donner une meilleure base. Ce n'est qu'à partir de ce moment que la différenciation sociale et économique peut-être bien assise. Il faut reprendre le projet d'industrialisation sur de nouvelles bases, la construction de nouveaux collectifs, des collectifs inclusifs et porteurs, pour garantir le bien-être futur.

Et garantir une production de base, ne concerne pas que la production marchande, tout comme le revenu minimal ne peut pas concerner la collectivité nationale, mais des fonds de solidarité en mesure fabriquer de l'intégration sociale. Ce ne sera pas aux finances publiques d'assurer un tel revenu de base, mais aux territoires, aux collectivités et aux bassins de vie.

Dans une « société de marché » où tout le monde vit d'un revenu public ou marchand, le revenu de base concernerait la redistribution publique. La pression fiscale serait suffisante pour assurer un tel revenu. Ce qui n'est pas le cas dans des sociétés où l'économie de marché est faible et n'intègre qu'une partie de la population. L'économie de marché ne peut supporter une telle redistribution : qui paierait pour qui ? Demander à chacun d'être solidaire avec tout le monde reviendrait à demander à n'être solidaire avec personne et donc conduirait à renforcer le sentiment de rejet de l'impôt au moment où il s'agit précisément de construire une large base fiscale. Du reste, comment passer d'une pression fiscale quasi nulle sur le marché à un fort consentement à l'impôt ? Comment susciter l'engagement social conséquent, comment supporter un tel virage ?

Mais surtout, un tel revenu (tel qu'il peut être envisagé en Allemagne par exemple en échange d'un travail précaire et qui pourrait être appliqué chez nous du fait de ressources publiques disponibles, mais non renouvelables) ne pourrait conduire qu'à une plus grande dissolution des interdépendances sociales existantes et finalement à une plus grande désintégration sociale. La société en utilisant des ressources non renouvelables pour entretenir une paix sociale qui se passe en vérité de la solidarité sociale, s'est épargné ainsi la tâche de construire les interdépendances sociales nécessaires à l'intégration sociale. Un tel revenu devrait être donc financé par des sociétés solidaires de par le fait de leurs interdépendances et de celles qu'elles veulent promouvoir, et dans le but d'intégrer les bénéficiaires dans de nouvelles interdépendances. Les dons ne doivent pas favoriser la destruction des interdépendances sociales, ils doivent les améliorer. Les dons peuvent être des poisons plutôt que des remèdes[6].

Les territoires et la construction des interdépendances sociales

De manière générale, on ne peut pas compter en vérité sur un revenu de base pour tous financé par les ressources publiques quand la base sociale de l'économie de marché tend à se réduire. Ce revenu ne ferait qu'accompagner l'émergence d'une nouvelle domesticité sociale[7] qui ne concernerait plus un sexe en particulier, mais la masse des humains. Ce n'est pas un hasard si les violences conjugales constituent aujourd'hui un objet médiatique émergent, une nouvelle tâche de la socialisation médiatique. Il faut remettre les gens en couple et distribuer de manière nouvelle les tâches de domesticité qui ne sont plus seulement spécifiques à l'économie domestique, internes à la famille, elles sont étendues aux étrangers. La fabrique des nouvelles « familles » est engagée. La durée du « contrat de mariage » est raccourcie, son application étendue.

Il ne s'agit donc pas d'un revenu d'assistance tout court, comme ce serait le cas avec un fonds de solidarité national mais d' « assistance » qui permet une intégration des populations concernées dans les interdépendances élargies de la collectivité en question. La collectivité pourra être mieux garantir que l'État une diffusion de la productivité qui préserve et améliore ses interdépendances et leur revenu. L'État doit maintenant faire de la place aux territoires, sa survie en dépend. Il s'organisera avec eux, car avec eux il doit changer, pour qu'il ne s'effondre pas et que les territoires ne s'abandonnent pas à des forces centrifuges.

Des fonds de solidarité de milieux de vie où les normes collectives peuvent fonctionner pour intégrer les populations sans activité dans les interdépendances locales, anciennes ou nouvelles, où des assemblées peuvent décider régulièrement de la conduite à suivre avec l'évolution de l'intégration. On ne doit plus séparer marché et assemblée sociale, économie et politique[8]. Un corps solidaire autour du principe une activité pour tous, où des engagements mutuels peuvent être obtenus, tenus et corrigés. Un fonds de solidarité national peut être ensuite dédié à la réalisation des objectifs d'intégration nationaux de ces fonds locaux. Il ne faut absolument pas fermer les yeux sur les lieux d'existence réelle de la solidarité sociale, sur la construction réelle des interdépendances entre tous. La solidarité sociale ne peut plus être une construction publique au départ. On ne doit pas soustraire à la surveillance locale la démarche d'intégration et sa progression. Autrement nous n'obtiendrions pas d'engagements solidaires ni de consentement à l'impôt.

Au plan théorique, cela signifie qu'il ne faut plus opposer État et société, économie (marché) et société, État et marché, planification et concurrence, compétition et coopération. Il ne faut pas non plus opposer équité et efficacité. Il faut les articuler. La science économique mainstream les articule de manière très particulière en séparant deux classes, la classe des propriétaires dominants qui décide et le reste de la société qui exécute. Autrement, la société n'est pas nécessairement extérieure à l'économie, elle le devient si l'on suit la logique économique et idéologique dominante qui vise à concentrer les ressources. La pauvreté est une « externalité » négative de l'économie qu'elle produit en se séparant de la société. Elle ne réussira pas à l' « internaliser » avec logique économique dominante. L'économie séparée de la société ne pourra pas recomposer la société sur son mode d'intégration purement marchand.

Il ne faut pas opposer marché et planification, il faut parler de planification sociale qui fait tourner le marché et que prolonge une planification publique. Il faut parler d'auto surveillance de la société plutôt que de société de surveillance, surveillance étatique. Se surveiller, n'est-ce pas se rendre compte de ce que l'on fait, la condition de la redevabilité ?

Pour éviter toutes ces oppositions, il faut partir d'une nouvelle définition de l'individu. L'individu est lui-même un collectif stabilisé (B. Latour). Un collectif est quant à lui un agencement stabilisé d'individus. Une personne morale, une institution. Il faut mettre à plat la société, il y a discontinuité entre les individus, le collectif et les collectifs de la société, mais il n'y a pas de rapports de transcendance entre eux, il n'y a que des agencements de collectifs humains et non humains. L'État lui-même constitue un réseau de collectifs stabilisés dont la nature dépend des rapports (de transcendance ou d'immanence) qu'il entretient avec les autres collectifs. Ensuite il faut cesser d'opposer équité et efficacité en économie. L'équité n'est pas de l'ordre de la société et l'efficacité de l'ordre de l'économie. Elles appartiennent à un même ordre social qui les articule. Un ordre social qui distribue d'une certaine manière, égale ou inégale, diffuse ou concentrée, les puissances de production et de consommation.

Notes

[1] Dominique Méda : « Elle bouleverse la hiérarchie sociale des métiers. Des métiers qui apparaissaient dévalorisés, à faible reconnaissance sociale comme les caissières, les aides-soignantes, les aides à domicile, en gros les métiers du care et de la vente apparaissent aujourd'hui comme le comble de l'utilité, comme les métiers les plus importants. Une grande partie des métiers essentiels et en première ligne ? pas tous bien sûr, car les médecins, les techniciens, les cadres le sont aussi ?, mais une grande partie des métiers qui sont en première ligne sont des métiers classiquement peu considérés, occupés majoritairement par des femmes et sous rémunérés ». https://travailleraufutur.fr/dominique-meda-la-crise-du-covid-19-bouleverse-la-hierarchie-sociale-des-metiers/

[2] A. Benachenhou, L'Algérie, sortir de la crise. Alger 2015.

[3] Voir notre article la tragédie de la propriété privée. Le Quotidien d'Oran du 06/02/2020

[4] Nos riches font de même, mais ne reviennent pas. C'est là toute la différence.

[5]On aura compris que je n'entends pas par ce terme ce qui est généralement entendu dans la littérature mondiale, mais dans le sens qui garantit une activité, non pas comme un revenu issu de la redistribution, mais de la distribution de l'activité. Voir l'opposition de nous établissons entre le philosophe anglais John Locke (1632-1704) et celle du philosophe allemand Johann Gottlieb Fichte (1762-1814) dans notre article la tragédie de la propriété privée. Cit. op..

[6] Voir les débats sur l'aide internationale en Afrique.

[7] La polarisation du marché du travail et la multiplication des services à la personne dessinent une telle configuration sociale. Ce que les partisans du revenu inconditionnel de base ne prennent pas en considération c'est le rétrécissement de la base sociale de la production qui est à l'origine de la concentration du pouvoir d'achat que le revenu inconditionnel de base vise à corriger. Le revenu universel de base est un enfant imaginaire de l'État providence qui se délite. Il occupera l'attention tel un rêve de la société salariale, mais ne sera pas un remède. Il ne traite qu'un symptôme.

[8] L'économie politique classique a séparé l'économie des bourgeois de la politique du monarque. Elle a rendu l'économie aux « bourgeois ». Nous ne sommes dans ce cas de figure que par la grâce de l'État importé et de sa transcendance.