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Le Front Travesti refait surface, au nom de l'intérêt national, dit-on

par Benabid Tahar*

  Ayant perdu bien des plumes et des têtes, décrié et honni par des millions de citoyens, on le croyait incapable de s'en remettre. Il semble que l'on a encore une fois sous-estimé sa seconde nature de malicieux phénix, capable en tout temps et en toute circonstance de se consumer, en silence à chaque fois que de besoin, pour ressusciter au moment où l'on s'y attend le moins.

Il défie les analystes les plus avertis et autres experts en démontrant la réversibilité de la mort clinique en politique. Lui, tout le monde l'aura deviné, n'est autre que le FLN version postindépendance, que j'avais nommé Front Travesti (FT) dans un article publié dans le quotidien d'Oran en date du 23 mai 2019. Souffrant d'anuptaphobie politique, le FT apporte, sans surprise, son soutien au candidat du RND, son clone, son utérin pour certains, un péché originel du pouvoir en tout cas. Mon dieu comme c'est mignon un couple qui se reconstruit. Plus est, il a le mérite de le faire au sein de l'endogamie et dans la douleur de tout un pays, à la déliquescence duquel il a au demeurant largement contribué. Une union sacrée, pour le bien de la petite famille et pour le pire du reste de la nation. Les noces méritent d'être célébrées dans une singulière joie patriotique qui dominerait l'ambiance générale. Bref, la fête à l'enterrement serait au rendez-vous. Il reste, heureusement ou malheureusement, c'est selon, qu'il n'est pas assuré que les retrouvailles résistent aux vicissitudes des évènements en cours.

Dès lors que le poulain candidat de proue du moment, prétendant à la magistrature suprême du pays, ne sera pas élu, le divorce est assuré. Il ne se fera sans doute pas à l'amiable. Autrement dit, la consommation heureuse de l'union, ou la séparation violente, attend nos héros au détour d'une élection à l'issue incertaine. En attendant, on s'active tous azimuts. Forcer le destin n'est pas impossible en politique. Congruents à toute situation, récurés de toute moralité, les FTistes, leurs compères, et autres Khoubsistes, ont cette capacité inouïe de s'accrocher, tels des sangsues, aux bottes et aux fesses de ceux qui représentent le pouvoir, de ceux qui le détiennent et, au besoin, des pressentis favoris pour y accéder. Sacrés caméléons, rompus à l'art de la versatilité, ils sont toujours promptes à changer casaque. Bien entendu, ils agissent par patriotisme spontané, par nationalisme naturel, ne manquent-t-ils pas de nous le rappeler, au cas où l'on venait à l'oublier. Pour les rassurer, nous prenons fermement acte de leurs déclarations et les assurons que le peuple algérien n'est pas atteint d'amnésie. Il est de surcroit pacifique et doué d'une intelligence collective géniale. Il se remémore parfaitement, monsieur Net aidant, les ‘'fantastiques exploits'' du système depuis des décennies, réalisés sous la gouvernance des chantres du ‘'nationalisme officiel'', faits du même magma politique que notre heureux couple. Suivant un schéma de pensée caduque, désuète, et au nom d'un patriotisme vidé de sa substance, le pays a été sournoisement gouverné des décennies durant par un pouvoir ‘'nationalitiquement scélérat''. L'Algérie s'en trouve de nos jours classée aux premières loges du hit-parade des pays les plus corrompus, en queue de classement en matière de performance dans quasiment tous les domaines. Une telle prouesse ne pouvait se produire sans le panel de soutien et d'action que constituaient les partis de ‘'la moualate'', ayant pour menon notre auguste tandem FT-RND. Le hic est que ce beau monde se targue aujourd'hui des vertus de la morale, de l'amour de la patrie, de la défense des intérêts de la nation.

Il s'autoproclame défenseur des droits de l'homme, de la démocratie, de la liberté de la presse, de la liberté d'expression, et que sais-je encore, mais ne dit mot sur la fermeture du champ médiatique et les détenus d'opinion, pour ne citer que ces dépassements. Sans le moindre sens de la mesure, il pousse l'outrecuidance jusqu'à nier avoir appartenu au système Bouteflika, en soufflant respectueusement à ce dernier le baiser du sicaire de la mafia. Il se déclare en parfaite symbiose avec le Hirak et, toute honte bue, va à contre courant des revendications principales et fondamentales de celui-ci, pourtant aussi limpides que l'eau de roche. Une attitude affligeante, qui pour le moins vous laisse perplexe.

La compréhension d'une telle inconséquence, voire incongruité comportementale m'est personnellement ardue. On croirait rêver, si ce n'était aussi grotesque, fort désagréablement urticant et moralement putride. Pardi, combien il avait raison l'ami Coluche en affirmant : ‘'C'est pas compliqué, en politique il suffit d'avoir une bonne conscience, et pour ça il faut avoir mauvaise mémoire''. Grand merci aux internautes qui nous gratifient régulièrement de ces implacables vérités retransmises par des VAR (Video Assistant Referee), à travers les réseaux sociaux, pour nous rafraichir la mémoire et nous rappeler aux bons souvenirs de l'allégeance zélée à Fakhamatouh le roitelet d'il y'a peu, au soutien inconditionnel apporté aux hommes forts d'alors, et aux pratiques nauséabondes de la moualate et ses acolytes. Les mots ne suffisent pas pour décrire de tels faux jetons, de tels judas, de tels mounafikines. Soumis aux inhibitions et au conditionnement sociopolitiques par des dogmes et doctrines sclérosés, aveuglants, ces petites gens sont réfractaires à l'émancipation et la modernisation du peuple Algérien. Et dire qu'on risque d'avoir encore sur le dos ces vieux pneus mal rechapés. Pour notre malheur, le changement démocratique si espéré, en gestation depuis des mois, fécondé par des années de lutte citoyenne acharnée, serait au mieux renvoyé aux calendes grecques. Au pire, on lui aurait servi une bonne dose létale, dont il ne se remettra probablement pas de notre vivant. A dieu ne plaise que cela soit ! Ce serait nous convaincre que l'Algérie est percluse de mauvais sorts qu'une déité malveillante lui aurait jeté à jamais.

Que les honnêtes militants du FLN et du RND, si tant est qu'il en reste à bord, me pardonnent tout écart de langage dont je me serais, involontairement, rendu coupable à leurs yeux. Mettons cela sur le compte d'un vertige intellectuel qui m'a été infligé par les énormités de leurs dirigeants, et autres caciques pervers de la maison. Au regard de cette extraordinaire bérézina du système et à l'idée qu'on s'apprête à embarquer le peuple Algérien sur le rafiot FT-RND, je ne pouvais que crier haut et fort mon désarroi, ma rage.

Pour le mot de la fin, je dirais : si c'est pour en arriver là, au nom du patriotisme, mieux vaut taire, voire enterrer, son nationalisme. La valeur des hommes se mesure à leurs œuvres, non à leurs slogans ou leurs titres. A propos, méditons ce proverbe chinois : ‘'une bonne politique n'est pas une politique que l'on dit bonne, c'est une politique qui réussit''.

* Professeur - Ecole Nationale Supérieure de Technologie.