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La main de l'étranger habite nos esprits

par Benabid Tahar*

Fatalité, fruit d'une imagination débordante, réalité sous-estimée, réalité surestimée, épée de Damoclès au-dessus de nos contrées, manipulation politique... la liste des supputations pourrait s'allonger davantage.

L'héroïne en titre, omniprésente dans notre quotidien sociopolitique, devenue une constante dans le discours politique, officiel en particulier, n'est autre que «la main de l'étranger ». L'obsession quasi-maladive de voir partout l'empreinte des puissances étrangères ainsi que la phobie de la remise en cause de l'ordre établi, plongent bon monde dans une sorte de paranoïa qui ne dit pas son nom. Les gens de la libre-pensée, les défenseurs de la liberté d'expression, les opposants en général, sont accablés de virulentes remontrances pour leurs prétendus liens avec des pays ou organismes étrangers, dont ils seraient les relais à l'intérieur, ou, pour le moins, les vecteurs de propagation d'idéologies jugées malveillantes. Désignés à la vindicte populaire pour les besoins de la politique inquisitoire du pouvoir, ils sont traités de traîtres et autres noms d'oiseaux de mauvais augure. Cela rappelle la citation de Nicolas Machiavel qui dit « gouverner, c'est mettre vos sujets hors d'état de vous nuire et même d'y penser ». A noter, au passage, que c'est là une devise à laquelle adhère pratiquement tout dirigeant, du petit gestionnaire d'entreprise au chef d'Etat. Sauf que le mode d'emploi varie selon le modèle de gouvernance et le régime adopté par le pouvoir régnant. En démocratie, on offre aux différents courants politiques ou idéologiques un environnement de débats et de communication libres afin que chacun puisse convaincre de sa vision et de son programme. En clair, on cherche l'adhésion de la majorité des citoyens à un projet de société sur la base duquel on gouverne, au nom du peuple, en toute quiétude. Et que le meilleur gagne ! Dans les systèmes totalitaires, on use de la propagande, de discours indigents, alliant mensonges et duplicité, de la manipulation, du verrouillage et sanctuarisation du champ médiatique, de la répression et autres subterfuges pour imposer son pouvoir. En clair-obscur, on œuvre énergiquement à soumettre le peuple à la volonté et aux caprices de la tyrannie de ses dirigeants. Il va sans dire que le lobbying et l'argent jouent un rôle significatif dans les joutes électorales, mais de manière plus transparente et subtile dans les pays où les organes de contrôle, la justice et la presse notamment jouent librement leurs rôles.

Fermons la parenthèse et revenons au sujet objet du présent article. Dans le camp des opposants et leurs sympathisants, le pouvoir, ses soutiens et sa clientèle sont affublés de serviteurs à la solde des puissances étrangères qui les soutiennent et qui les auraient même portés au pinacle. En bref, on s'accuse mutuellement, on se jette l'opprobre, on monte le bourrichon aux uns et aux autres. Cette atmosphère, démesurément ombrageuse, qui a tendance à se généraliser, appelle une kyrielle de questionnements qui taraudent les esprits et tourmentent les bonnes consciences. On se demande, a priori, quelle est la part de vérité en tout cela ? Est-ce pour autant une raison de dénier à toute voix dissonante le droit de s'exprimer et d'avoir une opinion propre ? Que peuvent faire les nations faibles pour s'affranchir de cette forme de tutelle ? Enfin, est-ce un problème qui mérite que l'on s'y attarde outre mesure ?

On va tenter de discuter de ces questions, sans pour autant avoir la prétention de convaincre absolument de notre point de vue et, encore moins, de fournir les bonnes réponses. Il s'agit, en toute humilité, d'une contribution dont la pertinence et la justesse sont soumises à l'appréciation du lecteur. Nous nous appuierons dans notre analyse sur quelques faits, rapportés par la presse ou relatés à travers la littérature, se référant en général aux témoignages d'anciens responsables et acteurs en rapport avec les évènements cités. Globalement, les pays africains ont été gérés de mains de fer après leur indépendance par des militaires, grâce au soutien des puissances occidentales. Dans certains cas, l'armée française, présente sur le terrain, a eu à intervenir directement dans des conflits internes auxquels faisaient face les régimes. D'anciens officiers africains de l'armée française ont été propulsés aux plus hauts niveaux dans la hiérarchie militaire de leur pays. Un exemple des plus frappants est celui de Jean-Bedel Bokassa qui fut président de la république centrafricaine de 1966 à 1976 et ensuite empereur de 1976 à 1979. Dans une interview accordée à la chaîne de télévision ARTE, le journaliste-écrivain et reporter polonais Ryszard Kapuscinski déclarait que la France avait choisi, sciemment, les plus incompétents et les médiocres de ses sous-officiers pour les promouvoir dans le grade et les préparer à prendre les commandes des armées des pays africains post-coloniaux.

Elle s'assurait ainsi une parfaite mainmise sur ses anciennes colonies. Machiavel n'y aurait pas pensé ! A titre illustratif, les déserteurs de l'armée française, désignés sous l'appellation «promotion Lacoste», qui ont rejoint les rangs de l'Armée de Libération Nationale, vers 1960 pour bon nombre d'entre eux, ont réussi à gravir très vite les échelons après l'indépendance et occuper des postes importants au sein de l'institution militaire. D'aucuns, comme Khaled Nezzar, Larbi Belkheir, Mohamed Lamari et Mohamed Touati ont même été des membres très influents du cercle des généraux faiseurs de rois en Algérie. Cette coterie choisissait le président de la république à élire, par le truquage des urnes, imposait des ministres au gouvernement et proposait la majorité des personnes à nommer aux hautes fonctions de l'Etat. Elle détenait le pouvoir réel, avec le soutien et la bénédiction des puissances occidentales, à leur tête la France. Le processus est façonné de sorte que le pouvoir totalitaire soit bien assis, les intérêts de ses soutiens et promoteurs extérieurs bien protégés, les marchés juteux assurés pour les uns et les bonnes commissions pour les autres. Tout le monde il est gentil, tout le monde il est content, le peuple hors champ, serions-nous tentés de chanter. Et comme on doit sauver les apparences, pour des besoins de consommation interne, il suffit juste de noyer le poisson en fustigeant «la main de l'ogre étranger» qui hanterait le quotidien du valeureux peuple, au demeurant laissé pour compte.

La France ne détient évidemment pas l'exclusivité dans ce domaine. Les Américains, avec la complicité des Français entre autres, ont toujours œuvré pour instaurer des dictatures militaires dans leurs zones d'influence, notamment en Amérique latine, et là où l'environnement sociopolitique s'y prête. Dans sa stratégie de guerre froide avec l'Union soviétique, le pays de l'Oncle Sam considère que si «la pieuvre communiste» venait à atteindre un pays, elle pouvait étendre facilement ses tentacules dans toute la région. C'est la théorie des dominos, dont la paternité revient, semble-t-il, à Henry Kissinger. Il fallait donc imposer des régimes, totalitaires de préférence, qu'on peut facilement contrôler et extraire à l'influence de l'ennemi rouge. A Fort Bragg et Fort Benning, écoles des forces spéciales aux Etats Unis, ont été formés les officiers qui allaient constituer les juntes militaires d'Amérique latine (Argentine, Bolivie, Mexique, Brésil, Chili, Uruguay…) et ailleurs. Une école du même genre fut aussi créée au Brésil. Curieusement, mais sans surprise, l'innommable tortionnaire Paul Aussaresses figurait dans ces augustes écoles parmi les instructeurs les plus appréciés et les plus dynamiques, en raison, à juste titre, de sa sinistre et funèbre expérience en Indochine et en Algérie. Sa «noble mission» consistait en l'enseignement des méthodes de lutte contre les révolutions des peuples, en particulier les techniques de torture pour soutirer les informations.

Aussaresses évoque dans ses témoignages (ouvrage intitulé ‘'je n'ai pas tout dit'', éditions du Rocher, 2008) le cas de certains de ses anciens stagiaires élevés aux plus hautes fonctions au sein des armées de leur pays. Il cite, parmi d'autres, un nommé Franco, devenu chef d'état-major de l'armée bolivienne, le chef des services spéciaux de l'armée chilienne sous Pinochet et le chef de la police secrète de Pinochet dans les années 80, Umberto Gordon. Il convient de noter que les Russes utilisent des méthodes analogues pour placer leurs pions dans le grand échiquier. L'histoire de construction du bloc communiste foisonne de faits et évènements tragiques. En restant seulement dans le contemporain, on peut noter que le haut niveau d'engagement des Russes dans les conflits au Moyen-Orient, notamment en Syrie, exprime avec force leur volonté, à l'instar de leurs concurrents, de marquer leur territoire d'influence et d'y asseoir leur domination. Autrement dit, en faire une chasse gardée. Par ailleurs, en vue d'élargir leur zone de contrôle, ils travaillent activement à renverser les régimes peu malléables ou sous la coupe de leurs adversaires. Ils soutiennent les opposants, leur assurent des formations, des entraînements et des stages en Union soviétique ou dans les pays satellites.

Pour arriver à leurs fins, les puissants du monde ne lésinent pas sur les moyens, fussent-ils des plus monstrueux et inhumains. On ne se gêne pas d'éliminer les opposants aux régimes dits amis, plutôt sous tutelle, et tous ceux qui peuvent se mettre au travers des intérêts de l'Etat hégémonique. A ce niveau, il n'existe pas de frontière entre le mercenaire, le tueur à gages, ou sicaire, et l'officier, rattaché à un corps constitué de l'Etat, en mission officielle. On peut citer le cas, parmi tant d'autres, de l'assassinat par les services français, à la demande du président du Cameroun Ahmadou Ahidjo, de l'opposant camerounais Félix Roland Moumié. Rappelons qu'Ahidjo, ancien de l'Assemblée de l'Union française, a été élu président en mai 1960, par tripatouillage des urnes, grâce à l'aide active de l'armée française. On devine bien les dividendes au retour de l'ascenseur et le lien ombilical du pouvoir camerounais à la France.

Au risque de froisser les âmes idéalistes ou sensibles, on va dire qu'en matière de géostratégie et de géopolitique il n'y a point, ou très peu, de place à la morale, à la démocratie, au droit, à la justice et aux états d'âme. Seul l'intérêt prime. A l'international - notamment dans le domaine de la diplomatie de l'ombre, des affaires, des grands contrats économiques, du commerce de l'armement, etc.- existe un monde parallèle, obscur et interlope. Un environnement complexe, une jungle, où des rapaces, des trafiquants, des mercenaires, des barbouzes, de faux dévots, et j'en passe, fréquentent des leaders et des élites politiques, des diplomates, des hommes d'affaires, des opposants, des révolutionnaires, etc. Les coups bas, les coups tordus, l'escroquerie, l'entourloupe, la perversion, les assassinats et autres qualités du même registre sont normalisés. Aux yeux de la morale, cet état de fait ravale l'humain au niveau de la bête immonde. Il est pourtant l'œuvre des Etats chantres de la démocratie et des droits de l'homme. Fatalement, c'est ce beau monde qui agit au plus haut niveau des Etats. Il sert les plus forts, influence avec ménagement les moins forts et soumet à sa volonté, voire asservit, les plus faibles. Ainsi va le monde !

Tout pays ne faisant pas partie du cercle des puissants, entendre économiquement et militairement, est forcément sous dépendance, sous contrôle et sous influence, à des degrés divers. Sa souveraineté est entamée, si ce n'est par une présence directe en différents domaines, au moins par l'intervention directe ou indirecte dans sa configuration sociopolitique, en particulier en ce qui touche au pouvoir et centres de décision. Ces pays, à l'instar du notre, sont d'ailleurs appelés dans le jargon diplomatique familier des puissants du monde, des «pays périphériques». Marchés juteux où s'écoule, en grande partie, la production mondiale de l'armement, ils sont le théâtre des guerres économiques ou armées que se livrent, par procuration, les grandes puissances. Avoir l'outrecuidance de gêner la stratégie vorace de ces dernières coûte cher, très cher. On est alors mis en demeure de s'en accommoder, de marcher au pas. S'aligner derrière un camp fort est indispensable, ne serait-ce que pour se protéger des foudres de l'autre camp. Prosaïquement parlant, les pouvoirs dans les pays peu développés sont forcément sous la coupe d'une sorte de tuteur putatif. Leur degré de dépendance est lié, principalement, à la nature du régime en place et à la politique de développement adoptée. A noter que l'occurrence et la nature des changements, voire les bouleversements dans certains cas, au sein des nations sont intimement liés à leur histoire, à leur niveau d'émancipation, à leurs capacités économiques, à la qualité et le niveau d'engagement de leur élite, à leur génie et aussi aux appuis extérieurs dont ils bénéficient de la part des pays développés.

En prenant argument dans ce qui précède, on peut affirmer, avec assurance, que le phénomène d'ingérence de «la main de l'étranger» dans les affaires des Etats est une réalité, une fatalité, un mal inévitable, pour ne pas dire nécessaire. Il convient de préciser cependant que son champ d'action, son domaine de prédation, se situe principalement dans la sphère des pouvoirs, en particulier au sein des systèmes totalitaires. C'est là où elle est la plus active, où elle s'épanouie le mieux et fructifie amplement ses efforts. Elle agit bien entendu aussi au niveau de la société, pour les besoins de soutien aux régimes en place ou leur déstabilisation, selon ses intérêts stratégiques et ses projets hégémoniques. Je n'en reste pas moins convaincu que les discours soporifiques, éculés, et autres harangues vindicatives y faisant référence, que nous livrent les politiques, sont inutiles et contre-productifs. Leur inanité réside dans le fait que faire de la dénonciation de ce fléau une fixation ne nous apprend rien et ne change rien à la donne. Seriner des évidences affadit les débats, participe à les fausser et à détourner l'opinion publique des objectifs fondamentaux. Si je puis me permettre une hardiesse de propos, je dirais que la surenchère dans l'argumentaire de la main de l'étranger, au nom de la souveraineté nationale, du nationalisme ou de la démocratie, relève du papotage «bouliticien». En termes plus crûs, du verbiage de mégères. Persister dans de telles attitudes, c'est se cramponner aux vestiges de temps révolus. En d'autres termes, faire du surplace pendant que le monde avance à une allure vertigineuse. Abuser d'un argumentaire, au demeurant désuet, peut, par effet boomerang, vous jouer de bien mauvais tours. Tant va la cruche à l'eau qu'a la fin elle se brise, dit-on, à juste titre.

* Professeur - Ecole Nationale Supérieure de Technologie.