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Le peuple aux élites : basta !

par Cherif Ali

Tout pays, c'est vrai, a besoin d'élites. Mais la vraie question repose sur la nature de ces élites et de leur renouvellement, malheureusement, totalement verrouillé depuis des lustres.

Au pouvoir, elles refusent de débattre d'économie, de finances publiques, ou plus encore de défense ou de politique étrangère sachant que ces derniers volets relèvent de domaines réservés.

Elles disposent pourtant de tous les moyens publics et même privés pour communiquer et expliquer leur politique. Elles pensent qu'elles ont mandat pour agir au nom du peuple et qu'elles ont, de ce fait, toute la légitimité pour faire selon ce qu'il leur semble bon. Mais, elles ne peuvent admettre d'autre légitimité que la leur. Ou leur intelligence. Ou leur manière de gérer les affaires du pays !

Un exemple ?

Le débat qui vient d'être lancé et la mobilisation qui s'en suivie à propos de l'avant projet de loi concernant les hydrocarbures : l'appréhension des citoyens est légitime des lors que cela impacte les richesses du pays voire sa souveraineté ! Pour les élites au pouvoir, les modifications apportées à la loi visent à redynamiser le secteur énergétique afin d'attirer plus d'IDE.

Le peuple n'a qu'à se perdre en conjectures et à supputer comme bon lui semble !

D'autres exemples ?

On peut en trouver dans ces effacements de dettes au profit de l'Irak, de certains pays africains, ou plus encore concernant ces prêts, dont un non remboursable, consentis à un pays voisin, alors même que le peuple n'a pas été informé de ces décisions «prises en son nom».

Les élites au pouvoir connaissent le pourquoi de leurs décisions et le peuple, lui, n'y connaît rien. Normal, corporatistes, elles sortent surtout des grandes écoles, l'ENA par exemple, donc elles sont forcément compétentes !

Pour les exemples cités supra, les élites en l'occurrence les gouvernants, mettent en avant la perversité du « voisinage » avec ces pays, qui leur lie les mains et à laquelle, elles s'empressent de se soumettre et d'y soumettre le peuple. Selon elles, il ignore tout des contraintes liées aux traités internationaux ou à la géopolitique ; il persiste à ne penser qu'à ses propres intérêts. Pour les élites au pouvoir, qu'il s'agisse de coopération internationale, de normes commerciales ou plus encore, de sécurité, les règles sont implacables et par conséquent elles s'empressent de les appliquer et de se retourner contre le peuple, pour le contraindre non pas à comprendre le fondement de leurs décisions, mais à se taire !

Le peuple, dans l'absolu, n'avait pas à commenter, par exemple, le prêt accordé au Fonds monétaire international (FMI), à partir du moment où les élites ont décidé d'en faire bénéficier l'Institution de Bretton Woods, celle-là même qui a contribué au démantèlement des entreprises publiques algériennes et à la mise au chômage de milliers de travailleurs.

Tout cet argent «généreusement» accordé aurait servi, selon le peuple, à :

1. construire plus de logements

2. bâtir des usines et créer de l'emploi aux jeunes

3. moderniser nos villes et nos transports

4. densifier les réseaux du gaz et de l'électricité

5. édifier quelques barrages

Depuis, cette histoire de « prêt au FMI » a ressurgit pour donner lieu à une polémique au sein des partis qui se sont échangés « leurs propres informations » sur cette question, au grand dam du peuple qui se demande où se trouve la vérité ?

Il faut dire que les élites au pouvoir notamment persistent à croire que le peuple ignore que le pays ne peut évoluer en vase clos et point n'est besoin de lui rappeler, une fois encore, que le contexte international est crucial ! Fortement contestées, elles tendent à minimiser et même d'avilir cette contestation dont elles sont l'objet. Elles ne cessent de marteler que les votes « populistes », par exemple, ne représentent que les moins diplômés, les plus pauvres, les rejetés de la crise, bref, une sorte de peuple qui compte moins que celui des intelligents, des riches, du monde des affaires qu'elles représentent.

Selon elles, il y aurait ainsi, deux sortes de citoyens :

• une catégorie supérieure, celle qui vote juste et bien

• une autre de « sous-citoyens » qui ne sait pas voter, ou qui vote contre ses intérêts.

Dans ce bel élan de « démocratie » qui caractérise nos élites, elles ajoutent un argument qui semble ne choquer personne. Il consiste à répéter que, finalement, à bien y regarder, les mauvais citoyens ne représentent qu'une petite minorité, si l'on tient compte d'une abstention massive globale.

Et c'est ainsi que la défiance entre les élites et le peuple s'installe et se creuse, chaque jour, un petit peu plus !

Elle est d'abord verticale et se nourrit d'un sentiment d'abandon, de plus en plus répandu : les élites, qui nous dirigent y compris celles qui sont élues, cultiveraient selon le peuple, «l'entre-soi», sans se préoccuper, ou si peu des citoyens.

Il serait toutefois naïf de limiter cette défiance aux seuls gouvernants. Certes, elle frappe la classe politique dans toute sa composante mais aussi l'administration publique, les patrons d'entreprises, les journalistes, bref, toute l'élite intellectuelle.

Difficile de ne pas revenir sur le cas de ces intellectuels, bien de chez nous, écrivait Malika Boussouf dans un article intitulé ces «intellos qui s'en fichent un peu ! », qui ne s'impliquent pas plus que cela dans ce qui ébranle tout le pays. Certains parmi ceux qui vivent ailleurs, par exemple, préfèrent coller à l'actualité des lieux où ils évoluent. Ce qui intrigue, malgré tout, c'est le silence inexpliqué des teignes qui ont pour habitude détestable de ne rien laisser passer aux talents qui émergent et mettent en péril certaines réputations en déclin.

Faut-il croire que dans des cas comme celui-là, on choisit volontairement de rester en retrait parce que l'on pense plus rentable de ne pas se mouiller, qu'il n'y aurait aucun intérêt à protester et que le mieux à faire c'est de garder le silence ? Se faire discret et ne donner aucun avis, parce que, dans le cas contraire, ce qu'il y aurait à perdre serait bien trop important ? S'interroge à juste titre l'excellente journaliste d'un quotidien francophone

A cette défiance verticale, s'ajoute une autre défiance de type horizontal ; avec l'inflation, la cherté de la vie, les rapports sociaux s'exacerbent et la méfiance, entre pairs, gagne du terrain et met à mal la cohésion sociale. Les syndicats, issus pourtant des classes prolétaires, ou sont-elles alors partie des élites, et à leur tête l'UGTA, sont désavoués.

Les élites ne communiquent pas, ou pas assez quand elles sont au pouvoir, alors qu'elles disposent de l'ensemble des médias, dont la télévision qui reste, pour elles, un espace public « monopolistique » par excellence. Elles s'emmurent dans le silence quand elles le quittent, pensant qu'il est bon pour elles de «se mettre en réserve de la république», sait-on jamais, ou se faire oublier, puisque cela vaut mieux ainsi.

Elles ne démissionnent pas non plus, malgré les énormes boulettes qu'elles commettent, n'est- ce pas monsieur le ministre de l'Energie ?

Les élites devront, dorénavant, regarder en face le peuple qui est dans la rue depuis maintenant 34 vendredis et autant de mardis, avec lequel la rupture, si elles n'y prennent garde, pourrait, tôt ou tard, être consommée si elle ne l'est déjà, à voir la courbe vers laquelle s'envole l'abstention, scrutin après scrutin.

Pour l'heure, il se murmure que le projet qui a provoqué la grogne de la rue et a amené des centaines et des centaines de citoyens à assiéger le bâtiment de la chambre basse va-t-il être le premier à être rejeté par l'APN ?

Réveil tardif des élites parlementaires ou simple tentative de s'attirer les bonnes grâces du hirak ?

Toujours est-il qu'affronter le peuple, dialoguer avec lui, le consulter en recourant, par exemple, au référendum pour cette histoire de réforme de la loi sur les hydrocarbures qui a poussé les Algériens à manifester leur mécontentement, c'est accepter l'idée qu'il n'y a pas dans le pays :

• d'un côté, un peuple paisible, qui va aux urnes, qui applaudit car content de son sort, semble-t-il ;

• et de l'autre, un peuple frondeur, abstentionniste, qui rejette tout en bloc au motif qu'il déteste les élites qui ne lui accordent pas toute la considération voulue.

En fait, il s'agit de deux segments «intermittents» d'un même peuple appelés autrefois «forces vives de la nation», qui en réalité travaillent beaucoup, pour peu de choses, et souffrent aussi, énormément, du fait d'un quotidien de plus en plus difficile.

On l'aura remarqué aussi, les élites n'assument pas leurs échecs politiques, si éprouvant pour le peuple, sinon ça se saurait depuis !

Ce discrédit vaut, aussi, pour la plupart des élites passées qui sont dans l'opposition aujourd'hui, mais qui ont été en situation de gouvernance hier. Elles n'ont pas fait mieux, quand elles-mêmes, intraitables et sourdes à toutes revendications sociales, elles étaient aux affaires ! A croire que leur devise est «ordo ab chao» et ce n'est pas un hasard si, de façon systématique, les gouvernements successifs majoritairement énarques , faut-il le rappeler, laissent le pays dans un état pire que celui qu'ils trouvèrent à leur arrivée : la violence et l'incivisme sont partout, l'insécurité routière fait des ravages, l'école n'en a pas fini avec ses soubresauts, le tourisme et le secteur de la pêche sont au plus mal, tout comme le football, le commerce n'est pas régulé, la mercuriale s'affole et les déficits augmentent dans tous les secteurs !

En définitive, tout est possible pour les élites qui trouvent toujours à se recycler, et rien ne serait possible pour le peuple, si ce n'est qu'on lui demande, sans cesse, de faire des efforts, quand ce n'est pas des sacrifices qu'on exige de sa part.

Le peuple en a marre ! Et il dit basta !

Car il a l'impression qu'il paye pour sa protection, mais personne ne le protège de ces élites qui disposent de ses richesses et parfois en usent et abusent, tout en lui déclarant, à tout bout de champ, que «l'Etat providence, c'est fini !».

Depuis, merci le hirak, elles sont pour certaines en prison pour le motif de « délinquance en col blanc » ! Aujourd'hui , dans la situation de crise que nous subissions, plus que nous traversons, comment mettrons-nous la société en marche, si nos élites auxquelles on a confié les manettes du pays sont à court d'idées, persistent à rester dans leur monde abstrait, et refusent d'associer le peuple aux décisions qui engagent son avenir ?

La crise pétrolière a ceci de particulier, c'est qu'elle a mis a nu la super structure politique de l'Algérie qui est, complètement, gangrenée. Les appareils d'Etat, le parlement, les assemblées, les partis politiques, tous sont entraînés dans un mouvement de corruption, de soumission et d'opportunisme.

Il ne reste plus, fort heureusement, que la souveraineté territoriale assumée par la seule ANP, glorieuse héritière de l'ALN, dont les forces surveillent nos immenses frontières, depuis des années, traquant les terroristes et les trafiquants de tous poils.

La sécurité retrouvée des Algériens est le fruit de cette armée que des forces liées aux intérêts étrangers cherchent à déstabiliser.

Et ceux qui, parmi l'élite, pensent avoir échappé au « mendjel », qu'ils peuvent conserver leur puissance et surtout leur avidité insatiable et leur voracité destructrice ont, désormais, du souci à se faire.

Parole du vice-ministre de la Défense Nationale et Chef d'Etat Major de l'ANP !