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Les élections tunisiennes et les conséquences d'une transition hybride

par Reghis Rabah*

Les ailes qui prônent depuis plus de 7 ans la démocratisation du système politique, se sont réveillées ce lundi 14 octobre dans une société tunisienne dans laquelle elles ne se voient pas du tout représentées.

A quoi servirait-il de pleurer sur son sort lorsqu'on est le premier responsable de son échec avouent les plus pragmatiques d'entre eux, comme le premier ministre en poste et candidat malheureux pour avoir raté son passage au deuxième tour de la présidentielle, Youssef Chahed. Pourtant prés de 32 ans avant un certain 31 octobre 1987, dans un discours, le charismatique feu Habib Bourguiba avait prédit que « Si la Tunisie devait connaitre des jours sombres après ma mort, ce serait la faute de ses enfants et personne d'autre » Que ce soit en Tunisie, en Egypte ou en Algérie voire même dans d'autres pays qui ont connu le Printemps Arabe, les démocrates ne partent jamais en rang serré et c'est pour cela que le pouvoir politique allait naturellement aux pôles, qui sont organisés et disciplinés et dispose d'une proximité avec la population. Le peuple qui a fait la révolution pour aspirer à un changement réel de son environnement, veut du concret mais pas de la surenchère idéologique, politique, religieuse voire même sociétale. Ce sont les conditions économiques qui servent à l'assise du progrès sociale et non pas le contraire. On a beau inversé la pyramide de Maslow dans les pays fortement religieux mais la réalité de la pauvreté a remis les pendules à l'heure pour les rappeler à la réalité économique et sociale. En Tunisie, tout porte à croire que la leçon de Bouazizi a été vidée de son sens pour laisser de côté voire même confier la gestion économique et sociale au Fond Monétaire International (FMI) pour donner priorité à des discussion sur l'héritage, les libertés individuelles et collectives, sujets très controversés dans les sociétés fortement communautarisées comme la Tunisie, l'Algérie, la Syrie l'Egypte etc. Résultat : les électeurs tunisiens se sont rapprochés auprès de ceux qui semblent avoir reçus 5sur 5 leur préoccupations socio- économiques. Le premier, Kais Saied, un constitutionaliste de formation, faisant partie intégrante de l'élite intellectuelle tunisienne. Il jouit d'une réputation d'intégrité et de droiture.

Il a développé tout au long de sa compagne électorale de nombreux axes socio-économiques en reconnaissant publiquement que ceux qui ont fait leur saine révolution n'ont rien obtenus de leurs revendications qui ont été déviées vers d'autres sujets qui les ont éloignés de leur quotidien de plus en plus difficile et en perspective, les Tunisiens ne voient pas le bout de tunnel. Ce candidat s'est approché des jeunes très nombreux. Sur une population de 11 596 553 attendue fin 2019 en croissance au rythme de 1,25% /an soit environ 14500 naissances par an, prés de 65% restent encore en âge de travailler. Il leur a proposé de trouver des artifices pour les impliquer à la gestion et le rouage de la cité. Il s'est rendu dans la Tunisie profonde pour leur faire comprendre qu'ils n'ont pas à rentrer dans le débat de leur identité car elle est désormais arabo-musulmane, de rite malékite et n'a de leçon à recevoir de personne. Il lui reste avec lui de retrousser les manches pour l'édification économique pour faire sortir la Tunisie de son approche économique extravertie qui bénéficient plus aux étrangers qu'aux Tunisiens eux même. Il a réussi pour ceux qui ont suivi son parcours électoral d'arracher les jeunes des débats sur des sujets stériles, qui, « désirent rompre avec le passé et essayer quelque chose de nouveau ». Le second, un magnat des affaires en prison pour des « affaires de blanchiment d'argent et d'évasion fiscale » a utilisé la proximité à une frange de la population nécessiteuse pour bâtir une popularité « dans la Tunisie profonde » totalement ignorée par les partis politiques classiques y compris les islamistes d'ENNAHDA. Cette tranche de la population est formée de « démunies et de laissés pour compte, lit-on dans un éditorial d'un journal tunisien « ceux dont la principale et seule préoccupation est d'avoir le minimum de quoi subvenir à leurs besoins élémentaires. » La preuve est donnée par les chiffres estimés par Sigma Conseil qui est un bureau d'étude et statistique opérant dans tous les pays d'Afrique du Nord, leader en Tunisie et en Algérie et disponible dans son site internet (01). Ainsi 40.8 % des votants pour Nabil Karoui ne sont pas allés à l'école, et 29.1 % d'entre eux ont un niveau d'instruction qui ne dépasse pas le primaire. Par contre, ceux qui ont voté pour Kaïs Saied ont, dans une proportion de 20.6 %, un niveau secondaire, et 24.7 % un niveau universitaire.

Nous remarquerons aisément que les profils des électeurs de l'un comme de l'autre sont cohérents avec les objectifs des programmes que les candidats visent que ce soit pour le premier à travers son parti Qalb Tounes (Cœur de la Tunisie) ou le candidat libre Kaïs Saied dans le développement même de sa démarche.

1-Les 24 autres, se sont encombrés dans la surenchère politique

Certains sinon la majorité ont démarré la compagne par les règlements de compte et le déballage des secret qu'ils ont préféré ressortir pour passionner leur électorat en se servant des outils de promotion un peu à l'américaine pour une population en majorité surprise parce qu'elle s' attendait avec impatience le démarrage de la campagne électorale présidentielle 2019 pour découvrir les programmes électoraux des candidats au palais de Carthage et pour prendre connaissance, au moins, des premières mesures qu'ils comptent prendre au cas où les électeurs les porteraient à la présidence de la République . Cette façon de débuter une compagne de ce niveau a mis dans l'embarras les électeurs des partis démocratiques pour distinguer dit –on le vrai du faux, ils ont donc préféré rester chez eux pour la majorité plus de 55% pour le premier tour 59% pour les législatives. Le second tour de la présidentielle a vu un tsunami de jeunes qui a fait redescendre le taux d'abstention à prés de 43% uniquement pour confirmer la claque des législatives de la semaine dernière. Ils se sont égarés dans les sujets en discussion voire même tranchés depuis prés de 8 ans avec la constitution que Manel Derbeli, Chercheuse en sciences de l'information et de la communication et en science politique devait afficher son étonnement dans une contribution que cette élite qui a assisté le peuple tunisien à toutes étapes du dialogue depuis leur révolution en 2011, persistent et signent « en malmenant leur propre constitution » alors qu'elle a donné son accord et tranché sur ses dispositions. Nombreux sont les candidats qui se sont engouffrés dans le thématique de l'héritage sur laquelle ils veulent revenir voire même jeter à la poubelle comme aime le répéter Moncef Marzouki ex président de la république et candidat lui-même à cette présidentielle. D'autre comme Abir Moussi propose même de changer la constitution pour remettre en selle le débat de 8 ans. Mohamed Hachemi Hamidi, parton de la chaine Al Mustakillah veut rendre la constitution conforme à la chariâa. Le dossier de l'héritage et de l'égalité entre hommes et femmes demeure néanmoins une question brûlante qui se pose fortement dans cette campagne électorale pour les Présidentielles. L'appui de l'égalité entre les sexes en matière d'héritage a servi selon toute vraisssemblance et au regard des résultats d'un curseur idéologique pour démêler les conservateurs des progressistes parmi les candidats aux élections, et c'est le cas. Pourtant selon une étude sur l'autonomisation des femmes réalisée par le Centre de Recherches et d'Etudes de Documentation et d'Information sur la Femme (CREDIF), les travailleuses agricoles tunisiennes constituent 76% de la main d'œuvre. Seulement 4% détiennent des titres de propriétés foncières, ce qui fait de la question de l'égalité successorale un enjeu éminemment socio-économique. La culture et les coutumes dans lesquelles on a élevé le tunisien fait qu'on ne le considère pas comme un sujet à débattre avant de sortir des guêpiers économiques de la gestion du fond monétaire international. Cette crise économique justement s'aggrave de jour en jour et la rigueur de la conduite du Fond Monétaire international (FMI), affectent sérieusement la Tunisie profonde jusqu'à même sa classe moyenne. Il a suffit d'une pluie de fin d'été pour fermer de nombreux établissements scolaires voire même pour certains compromettre leur rentrée. Les derniers chiffres de l'Institut Nationale des Statistiques tunisien l'INS font part d'un déficit important de la balance commerciale au prix courant qui « s'est aggravé » de 14884,1 MDT à fin septembre de l'année en cours contre 14183,2 MDT de la même période de l'année écoulée. Le fleuron du phosphate de Gafsa ne produit que 2,4 millions de tonnes par an alors qu'il était à prés de 4 fois plus il y a quelques années avec une ligne de transport ferroviaire totalement hors service. Les recettes touristiques qui ont repris doucement après la révolution de 2011 sont selon le jugement du FMI même « à tendances opposées », aucun effort de créativité n'a été constaté sinon une bonne année agricole et un tourisme qui a repris après les attentats terroristes qu' connus le pays. 220 M€ en 2017, un peu plus de 220 M€ en 2018 mais loin des 400 M€ de 2010, période où Benali était au pouvoir. La panique économique de l'équipe au pouvoir semble orienter leurs efforts sur un tourisme de masse pour amasser le maximum qui ont eu un effet selon toute vraisssemblance contreproductif qui à « dévalorisé et fragilisé » la filière. Le professeur Hachemi Alaya, ancien directeur de l'Université Tunis 3 et ancien doyen des Facultés des sciences économiques et de gestion de Tunis et de Sfax, ne mâche pas ses mots pour écrire dans sa lettre EcoWeek « le tourisme de masse tunisien est en voie de clochardisation » Il faut dire aussi que le taux d'inflation qui est passé de 4,2% à prés de 6,7% en Aout 2019 avec un dérapage parfois de 7,6% devait fortement affecté le pouvoir d'achat qui augmente de plus en plus la distance sociale entre la population et ses gouvernants. Ceci explique largement leur désintéressement aux élections parfois même un regret affiché de la période Benali.

2- Cette situation a ébranlé la démocratie naissante

Ce pays qui est passé par le printemps Arabe, était pourtant considéré par le monde entier comme un exemple de démocratie en le comparant à ce qui s'est passé dans les pays arabes et africains. Il y a un peu plus de 4 ans, il a accueilli le Forum Mondial sur la démocratie Directe Moderne durant lequel plus de 500 personnalités dans tous les domaines venues de 33 pays, ont passé deux jours du mois de mai 2015 pour débattre de la meilleure façon d'atteindre une transition vers un Etat de Droit, Républicain et Citoyen. Depuis le pays n'arrête pas de comptabiliser des avancées considérables dans la démocratisation de son système politique voilà maintenant huit ans. Rappelons que dans le domaine des libertés collectives et individuelles, il a crée un comité ad hoc dit «des Libertés Individuelles et de l'Egalité (COLIBE)», installé par un président » très peu consensuel » le 13 aout 2017 qui a pris plus d'une année de discussion. Le consensus par exemple sur la constitution a pris plus de deux ans de discutions jusqu'au 27 janvier 2017 sans étoffer l'ensemble des questions nécessaires. Cette période de formation du fœtus d'une démocratie naissante n'a pas permis selon les rapports des différents partis politiques d'avancer en parallèle dans le domaine socio –économique pour améliorer le quotidien des Tunisiens devenu plus difficile et a engendré leur paupérisation. Cette situation, au demeurant typique chez ses voisins, devait crée une certaine fragilité de l'Etat pour permettre à l'ancien système d'occuper le terrain par l'engrenage de l'encanaillement et la corruption qui sont redevenus un fléau social qui gangrène la société et la pousse malgré elle vers les anciennes pratiques dites pourtant révolues. Cette échéance présidentielle bien avant le décès de Beji Caïd Essebsi, était considérée comme une promesse d'espoir pour élire un président qui s'appuiera sur cette nouvelle constitution, élaborée sur la sueur des Tunisiens pour représenter le symbole de son unité et garant de son indépendance et sa continuité. Avancée suite au décès de l'ancien président le 25 juillet dernier et à l'ouverture des inscriptions à ce scrutin pour ce poste suprême, plus de 98 candidats ont été enregistrés. Ceci a donné un peu plus d'espoir aux Tunisiens sur ce premier test pour valider ce travail de titan auquel ils se sont consacrés pendant toute cette période post révolution.

Les Tunisiens ont constaté à une semaine du début de la compagne électorale qui a pris fin le 13 septembre au soir pour que le 15 du même mois aura l'élection présidentielle qui a été anticipée suite à l'événement cité plus haut, les candidats dont la liste sera dévoilée officiellement dans 3 jours soit le 31aout, n'ont non seulement présenté aucun axe de leur programme mais bien au contraire se tirent les uns sur les autres sur des sujets qui rappellent les anciennes pratiques : sur la vie privée , le terrorisme, la fraude fiscale etc. Le climat a été aggravé le Week end dernier avec l'arrestation le vendredi 23 aout de Nabyl Karoui, propriétaire de Nessma TV et lui-même candidat à cette présidentielle. La classe politique crie au scandale et au règlement de compte entre deux candidats dont l'un voudrait évincer l'autre une journée après avoir passé les consignes du poste qu'il occupait en tant que premier ministre. Une affaire purement judicaire mais pas que ? Les avocats de ce magnat de la finance ont dénoncé une manœuvre pour empêcher ce candidat d'aller plus loin car il était donné favori dans tous les sondages. On a donc ravivé un dossier financier de 2016, pris en charge par une instruction depuis le 7 juillet dernier, il sort subitement le vendredi 2 non seulement pour un traitement mais une mise en détention du prévenu pour un objectif d'entraver sa compagne. L'économiste Magrébin du 26 aout a rapporté qu'un des avocats de Nabyl Karoui, Kamel Benmessaoud, vient de déposer une plainte pour avoir découvert que la chambre de mise en accusation qui avait émis cet arrêt de détention avait changé sa composition à la dernière minute pour mettre deux juges qui n'ont rien avoir avec le pôle financier. Ensuite cet arrêt a été appliqué à peine deux heures après, c'est unique dans les anales judicaires

3- en dépit de son apparence démocratique, la transition tunisienne reste hybride

Sur le plan pratique, de nombreux analystes tunisiens qui ont suivi cette transition depuis la révolution de 2001 voient dans ce processus électoral anticipé «un chamboulements plus qu'un réel changement, d'une émergence d'une nouvelle classe politique que du simple désaveu d'une autre, de chute des partis traditionnels et leur remplacement par une mosaïque de groupes d'apparence indépendants dont le discours caresse dans le sens d'un populisme annonciateur plus de tourments que de rêves. » Bien que durant les législatives du 6 octobres dernier de nombreux dysfonctionnements qu'on croyait révolus comme le bourrage des urnes, leur ouverture avant l'heure, la technique de la Ch'kara se sont apparus parfois en masse qui ont obligé l'instance supérieure indépendante des élections ISIE d'annuler des sièges de certaines formations, pour les observateurs étrangers qui connaissent ce pays , on peut pas les généraliser pour mettre en doute « le caractère démocratique » si l'on se réfère aux critères définis les expériences mondiales en matières de transition, théorisée sous peu dans de nombreux pays, notamment européens, de l'Amérique Latine et bien d'autres. Par ailleurs, la liberté de parole et d'organisation est garantie par la Constitution et largement respectée dans la réalité. La spécificité tunisienne est que la population fortement martyrisée par la rigueur économique s'est tournée dés le début vers le mouvement conservateur dans lequel elle croit au détriment de l'aile qui se dit démocratique mais n'arrive pas à convaincre. Résultat : dés le début de la tentative de démocratisation du système, son encrage dans la société se fait de plus en plus difficilement. La preuve en est donnée par l'échéance électorale du 6 octobre dernier qui a montré un paysage de la société effrité qui pourrait déjà donner lieu à une instabilité pour ne pas dire perturbation politique de trop étant donné les circonstances économiques décrites plus haut.

Aucune majorité, ne serait-ce que relative, ne s'est dégagée des urnes, selon les premières estimations, ayant dessiné la tendance générale du scrutin, en attendant leur confirmation par l'instance électorale. Lesquelles ont, aussi, montré un fort taux d'abstention, près de 60 % des électeurs ont préféré rester chez, signe de la rupture entre le peuple et sa classe politique. Les résultats du second tour des présidentielles restent révélateurs de cette aspiration de rupture avec le système qui a confisqué la révolution bouazizienne depuis 2014. Les poupées de « Walt Disney » (02)ont largement conforté la légitimité de Kais Saied pour lui donner une large marge de voire un plébiscite face à un parlement morcelé. Ce jeune homme de 61, que les medias français considère comme néophyte en politique, rigide dans ses approches, taxé de conservatiste sans préciser sur quelles valeurs, a été choisi par les Tunisiens pour les remettre sur les rails de leur révolution.

*Consultant, économiste pétrolier

Renvois :

01-https://lepetitjournal.com/tunis/actualites/presidentielle-premieres-estimations-de-sigma-conseil-264799

02-Lors du débat entre les 2 tours Nabyl Karoui a fait cette réflexion / «Kais Saied a un programme Walt Disney. Il y a un programme qu'il ne peut appliquer» et Kais Saied lui retoque «les jeunes qui sont derrières moi, ne sont pas des poupées de Walt Disney, ils ont un vrai programme»