Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Est-ce dans ce monde-là que nous voulons survivre ? 7

par Mimi Massiva

«Au bord de la mer, dans un petit village côtier mexicain, un bateau rentre au port, contenant plusieurs thons. Un Américain complimente le pécheur mexicain sur la qualité de ses poissons et lui demande combien de temps il lui a fallu pour les capturer. - Pas très longtemps, répond le Mexicain. - Mais alors, pourquoi n'êtes-vous pas resté en mer plus longtemps pour en attraper plus ? demande l'Américain. Le Mexicain répond que ces quelques poissons suffiront à subvenir aux besoins de sa famille. L'Américain demande alors : - Mais que faites-vous le reste du temps ? - Je fais la grasse matinée, je pêche un peu, je joue avec mes enfants, je fais la sieste avec ma femme. Le soir je vais au village voir mes amis. Nous buvons du vin et jouons de la guitare. J'ai une vie bien remplie, répond le Mexicain. L'Américain l'interrompt : - J'ai un MBA de l'université d'Harvard et je peux vous aider. Vous devriez commencer par pêcher plus longtemps. Avec les bénéfices dégagés, vous pourriez acheter un plus gros bateau. Avec l'argent que vous rapporterait ce bateau, vous pourriez en acheter un deuxième et ainsi de suite jusqu'à ce que vous possédiez une flotte de chalutiers…Vous pourriez alors quitter votre petit village pour Mexico City, Los Angeles, puis peut-être New-York, d'où vous dirigeriez toutes vos affaires. Le Mexicain demande : - Combien de temps cela prendrait-il ? - 15 à 20 ans, répond le banquier. - Et après ? - Après, c'est là que ça devient intéressant, répond l'Américain en riant. Quand le moment sera venu, vous pourrez introduire votre société en bourse et vous gagnerez des millions. - Des millions ? Mais après ? - Après, vous pourrez prendre votre retraite, habiter dans un petit village côtier, faire la grasse matinée, jouer avec vos enfants, pêcher un peu, faire la sieste avec votre femme, et passer vos soirées à boire et à jouer de la guitare avec vos amis. - Mais, si c'est exactement ce que je fais maintenant, pourquoi devrai-je attendre 20 ans ? » (1)

Le rêve-cauchemar américain : l'expansion ou la disparition. En faisant l'inventaire des maux de son pays, le journaliste au New York Times, Thomas Friedman, conclut à l'impossibilité d'échapper à la spirale infernale (2). Se maintenir quitte à s'appuyer sur deux Terminators : le traumatisme et la ruse. Pour le premier, il a fallu deux guerres mondiales pour faire l'ONU, l'OMC, le FMI, l'OMS avant le Z égal M.O. (Mondialisation et Ordre). Par exemple pour le second, ce sont les hauts cadres formés par la Nation qui se retrouvent dans les fauteuils du CAC 40, auréolés par des parapluies en or et protégés de garde-corps et tireurs d'élite, dans la République de la Fraternité et de l'Egalité. Il a fallu octobre 88, la décennie noire des années 90, le terrorisme résiduel à vie pour que l'Algérie se résume à un palais vide et délabré qui ne sert qu'à la signature de contrat entre le gang des janissaires et les deys de la Maison-Blanche et de l'Elysée pour la sous-traitance. Géographie maléfique pour une Grotte sans « sésame » débordante d'or et pierres précieuses avec Ali Baba comme chef des 40 voleurs… L'historienne française, spécialiste des années 40, Annie Lacroix Riz, se basant sur l'étude des dossiers déclassés des nazis, parle de la trahison des élites françaises. Elle n'est pas la seule à briser le mythe : « La Liberté, pourquoi faire ? » de Bernanos, « La trahison des Lumières » de Guillebaud, les Bâtards de Voltaire de John Saul, « La Libération trahie » de Pierre Hervé etc. De Gaulle, s'exilant en Angleterre pour lancer la Resistance. Le grand César qui envahit la Gaule en corrompant la fine fleur de sa jeunesse. Idem pour les Arabes luttant contre la reine des Aurès, Kahina etc. De nos jours, en revisitant l'histoire, on a l'impression que le mot héroïsme est synonyme de trahison. Au point de pardonner aux vrais harkis et aux faux moudjahidines, notamment, aux plus chanceux à la double nationalité. Ce qui gêne, c'est le ni-héros-ni-traitre : le bouc émissaire. Riz souligne que la collaboration vue par les medias est automatiquement assimilée aux crânes tondus des Françaises. Dans leur grande majorité, de misérables prostituées réquisitionnées illico par les SS qui ne laissent rien au hasard. On survit au rasage d'un crâne, pas à une tête coupée, dira Lapalisse. De nos jours, où le crime d'honneur a quasiment disparu chez le Père et le père, à la Chaine 3, on ose aborder ce tabou et s'il vous plait, du temps de la guerre de libération. L'interviewée, une moudjahida, une dame bon chic bon genre, responsable de l'infirmerie au maquis, témoigne du cas d'une fille que les « frères » avaient ramenée pour aider à soigner les blessés. En réalité, elle était sous surveillance jusqu'au jour où, trahie par son ventre, elle disparut sans laisser de traces. Plus d'un demi-siècle plus tard et malgré la bonne impression que semble avoir laissé la pécheresse, la respectable maquisarde conclut sans rire et sans tousser : « Si on n'avait pas fait cela, on n'aurait jamais gagné notre indépendance… » L'implacable test de virginité est venu plus tard pour aider l'inquisition policière. Après les frères-laveurs, vinrent les émirs violeurs et mondialisation oblige, l'ère des proxénètes et des dealers. En détrônant l'honneur, l'argent prouve, enfin, que le péché est une marchandise comme les autres. Et une vivante, c'est plus rentable qu'une morte. On l'a compris, la chute du QI n'a épargné personne et le malheur du civilisé console celui de l'indigène. A la question : « Pourquoi, avez-vous voté Macron ? » En nombre, les électeurs répliquèrent : « Parce qu'il est beau ! ». En 1990, Saïd Mekbel imagine un entretien avec Benbella : « Question : Et ce fameux « hagrouna » lancé à un moment où le Maroc nous faisait la guerre ? – Réponse : Des trouvailles de ce genre, un dirigeant en fait une seule dans sa vie. Je vous avouerai franchement que j'ai voulu tenter la récidive en débarquant à Alger en invitant la jeunesse à aller s'inscrire pour défendre l'Irak. Cela a été un petit fiasco…la jeunesse d'aujourd'hui préfère le casse-grain au casse-pipe. Et puis que voulez-vous : Benbella n'a jamais été un spécialiste des dérapages contrôlés…en me faisant dominer dans la ligne droite finale par Boumediene alors que j'avais éliminé en série les rivaux de la taille de Bitat, Abbas, Khider, Ait Ahmed, Ben Khedda… » (3) Les rejetons de cette jeunesse ont finalement opté pour le casse-pipe afghan et réduire au silence « ce voleur qui…» Il y a des morts qu'on ne pleure plus, qu'on envie même, tellement ils nous paraissent plus vivants que les fantômes qu'on côtoie. C'est sans doute en donnant une limite à son rêve, que la grenouille, jalouse du bœuf, a éclaté. Et dire que c'est le gentil Bill Clinton qui inaugura le mur « isolant » avec le Mexique. Ce démocrate du « parti du rien » rempli de minorités et financé par Wall Street (4).

Laissant les fils barbelés au méchant Trump du parti des Républicains, le « parti officiel de la connerie ». Pour Kunstler, l'Amérique est le pays de la laideur instituée, de la destruction de la famille, de la disparition du sentiment civique, de la masse abrutie... Tout est dit quand la préoccupation majeure de chaque campagne présidentielle US est la lutte contre la drogue. Besoin lancinant, pathologique de s'évader de l'éden terrestre et mondialiser ses maux. Dans le journal algérien « Liberté », on peut même tomber sur ce point d'interrogation : « Qui drogue qui ? ». Au moment où, sous le soleil d'Allah, la fausse lutte débarrassée de son voile s'acoquine au vrai profit. C'est l'avantage de faire l'économie d'une démocratie qui aboutit, parole de Bernanos, à une dictature économique. Il y a plus de 71 ans, ce prophète du malheur déclarait en pleine euphorie de la victoire des Alliés : « Le jour où un nouveau miracle de la technique aura permis à n'importe quel physicien de fabriquer dans son laboratoire quelque matière facile à désintégrer, mettant ainsi la destruction d'une ville entière à la merci du premier venu, je pense que les effectifs de la gendarmerie comprendront les neuf dixièmes de la population et qu'un citoyen ne pourra plus traverser la rue d'un trottoir à l'autre sans ôter deux fois sa culotte devant un policier désireux de s'assurer qu'il ne détient aucun milligramme de la précieuse matière. »(5) Déjà, il se vantait que du temps de sa jeunesse, on faisait le tour du monde avec une simple carte d'identité. Après l'atomisation du Japon, on peut comprendre son hostilité aux machines. Il alla jusqu'à se demander pourquoi en fabriquer si une seule pouvait toutes les détruire. Même méfiance de la part du philosophe Cornelius : « …la recherche technologique est planifiée, orientée et dirigée explicitement vers les buts que se proposent les couches dominantes de la société. Quel sens y-a-t-il à parler d'évolution autonome de la technique, lorsque le gouvernement des Etats-Unis décide de consacrer un milliard de dollars à la recherche de carburants de fusées et un million de dollars à la recherche des causes du cancer ? »(6)

Dans l'Algérie en 2018, quel sens à donner à la possession d'un Smartphone quand l'eau du robinet donne le choléra ? Dans la zone subsaharienne, considérée comme la plus misérable et la plus instable du globe, c'est les Smartphones qui manquent le moins y compris chez les migrants. D'après Wikipedia, ce téléphone est aussi intelligent que polluant. Et concernant l'Afrique, ses dessous sont plus opaques qu'ailleurs : financement de la guerre, rejet dans l'air de milliers de tonnes de produits toxiques par an, des villes entières dévastées par le cancer. (7) Quel sens donner à la fermeture des salles de cinéma saoudiennes dans les années 70 pour les rouvrir en 2018 au moment où Hollywood se risque dans le « balance ton porc » pour booster sa célébrité ? Le philosophe Claude Michea, nous rappelle qu'au moment où le mur de Berlin s'écroulait, la première chose à faire était de fermer les usines de l'ex-URSS et brûler tous les brevets de la fabrication du matériel qui ne tombait jamais en panne. Obligeant ainsi les Allemands de l'ex-URSS à changer leurs lampes, leurs appareils de cuisine et tous les engins indispensables à leur quotidien aussi vite que leur chemise. Pas étonnant qu'ils soient devenus « dingues » en reprochant aux pauvres migrants de les appauvrir. Pour l'économiste Charles Gave, le miracle allemand n'est qu'un mirage. En réalité, ce géant, grâce à sa forte monnaie, n'a fait qu'aspirer les industries de l'Italie, la France et l'Espagne. Pire, la progression de la pauvreté chez les chômeurs allemands est la plus forte d'Europe (70 % contre 35 % pour la France, l'INSEE). Pour renvoyer quelques milliers d'Algériens, la chancelière allemande est obligée de solliciter en personne un Raïs au cerveau hors-service, on peut en conclure que le mirage allemand n'est pas seulement économique. On comprend pourquoi la race germanique préfère disparaitre au lieu de se perpétuer au rabais. Elle qui a engendré Einstein, Marx, Goethe, Anne Frank, Nietzsche, Mozart, Gutenberg…et nombre de souverains à l'Europe. Pour en arriver là, il a fallu un maximum de génie inné et acquis pour être sûr de ne rien perdre. Qui mieux que le neveu de Freud pour deviner que l'urgence est de captiver l'attention de la masse afin de la faire basculer du monde de Voltaire à celui de Mickey.

Cacher la main en fer du marché dans celle en velours d'Hollywood. «Dans la vie politique américaine, il y a peu de routes aussi fréquentées que celle qui mène de Washington à Hollywood, de la capitale du pouvoir à la capitale du glamour. »(8) Se distraire à en mourir, note Neil Postman, dans le même temps où on vole l'insouciance et les jeux aux enfants, les adultes sont sommés de retourner en enfance et se divertir sans souffler… Bernanos craignait que la biologie ne s'attaque directement au cerveau et voilà qu'une revue scientifique anglaise nous révèle que des chercheurs de l'université de Rockefeller, à New York, ont réussi à mettre au point un embryon mi-poulet-mi-humain (Pierre Hillard). Naïvement, on croyait que la science moderne se souciait de la protection des espèces en voie de disparition, de ressusciter celles qui ont disparu, la voilà qui s'acharne sur celles qui n'ont jamais existé. Système détraqué qui joue à Dieu.

Une sociologue américaine s'était demandé pourquoi la Louisiane, minée par la pauvreté et souillée par les marées noires, a massivement voté pour le républicain Trump hostile à l'écologie et aux services sociaux. A défaut d'obtenir une explication des fans, elle sollicite son instinct : «C'est une histoire profonde… épidermique… Elle abolit les jugements, éclipse les faits. Elle détermine ce qui nous anime… les espoirs, les peurs, la fierté, la honte, le ressentiment et l'anxiété de gens dont j'ai croisé le chemin en Louisiane. Je l'ai ensuite testée auprès d'eux pour voir s'ils la jugeaient conforme à leur expérience. Ils m'ont assuré que oui.» Et l'experte en sociologie de continuer : « Vous attendez patiemment dans une longue file qui mène jusqu'au sommet d'une colline... Vous êtes au milieu, parmi des gens tous aussi blancs que vous, tous pareillement chrétiens, certains plus âgés, d'autres moins, de sexe masculin pour la plupart, tantôt diplômés, tantôt peu ou pas... Sur l'autre versant de la colline s'étend le rêve américain... Tout en bas de la file se trouvent les personnes de couleur, pauvres, jeunes ou âgées, dépourvues pour la plupart d'un diplôme universitaire. Regarder derrière vous, vous fait peur ; ils sont si nombreux à vous suivre. En principe, vous ne leur voulez pas de mal… Le rêve américain est un rêve de progrès, l'espoir que vous vous en sortirez mieux que vos parents... Pour un salaire de misère, vous avez enduré un travail de forçat, les licenciements, l'exposition aux produits toxiques. Vous avez tenu bon dans l'épreuve du feu... Il fait de plus en plus chaud et la file n'avance toujours pas. On dirait même qu'elle recule. Vous n'avez pas reçu d'augmentation depuis des années... En fait, vos revenus n'ont cessé de décroître... Vos copains ont tous connu le même sort. La plupart ne se donnent même plus la peine de chercher un emploi décent, parce qu'ils se disent que c'est un trésor hors de la portée de gars comme eux…vous n'êtes pas du genre à vous plaindre... Mais la file n'avance toujours pas.

Après tant d'acharnement, tant de sacrifices, vous commencez à vous sentir piégé…Vous avez toujours chéri la probité, la monogamie, le mariage hétérosexuel. Cela n'a pas toujours été facile. Vous avez subi vous-même une séparation, peut-être même un divorce. Les gens de gauche disent que vos idées sont démodées, sexistes, homophobes, mais personne ne comprend rien aux valeurs qu'ils prétendent défendre. Ils parlent de tolérance... Regardez ! Devant vous, des tricheurs se faufilent. Vous suivez les règles ; eux, non. Pendant qu'ils progressent, vous avez l'impression de perdre du terrain…Certains sont noirs. Grâce aux programmes de discrimination positive mis en place par le gouvernement fédéral, ils disposent d'un accès privilégié aux universités, à l'apprentissage, à l'emploi, aux aides sociales, aux repas gratuits. Des femmes, des immigrés, des réfugiés, des fonctionnaires : où cela s'arrêtera-t-il ? Votre argent s'écoule dans une passoire égalitariste qui échappe à votre contrôle et à votre approbation. Vous auriez souhaité pouvoir jouir des mêmes chances quand vous en aviez besoin, personne n'a songé à vous les proposer dans votre jeunesse... Ce n'est pas juste. Et Obama ! Comment diable a-t-il fait, celui-là, pour se hisser jusqu'à la Maison-Blanche ? Le fils métis d'une mère célibataire à bas revenus qui devient le président du pays le plus puissant de la planète… Dans quelle posture vous place le triomphe d'un homme comme lui, quand, dans le même temps, on vous explique que vous êtes tellement plus privilégié ? Par quelle faveur Barack Obama a-t-il pu étudier dans une université aussi chère que Columbia ? Où Michelle Obama a-t-elle trouvé assez d'argent pour aller à Princeton, puis à la faculté de droit d'Harvard, alors que son père n'était qu'un petit employé du service des eaux ?…Les femmes : encore un groupe qui vous passe devant impunément.

Elles réclament le droit d'occuper les mêmes emplois que les hommes… Il en va de même pour les immigrés. Visa ou carte verte en main, Philippins, Mexicains, Arabes, Indiens ou Chinois vous doublent dans la file d'attente, quand ils ne s'y introduisent pas en resquillant… à vous griller la politesse dans la queue et à mener la belle vie avec l'argent de vos impôts. N'avez-vous pas enduré des inondations, des marées noires et des pollutions chimiques ? Il est des jours où il vous semble être vous-même un réfugié. Il n'est pas jusqu'au pélican brun qui ne se moque de vous en battant de ses larges ailes enduites de pétrole… On vous a rebattu les oreilles avec des histoires de Noirs opprimés, de femmes dominées, d'immigrés exploités, d'homosexuels persécutés, de réfugiés désespérés... Normalement, il y a un homme qui contrôle la file, qui la parcourt de haut en bas en veillant à ce que chacun reste à sa place et que l'accès au rêve américain se fasse dans des conditions équitables. Cet homme… au lieu de rabrouer les tricheurs, il leur adresse des saluts amicaux. Il leur témoigne une sympathie que, manifestement, il n'éprouve nullement pour vous… Ces groupes sociaux en ont laissé un seul derrière eux : le vôtre…» (9)

Cette sociologue aurait pu être de n'importe quelle nationalité et décrire le même expulsé de l' « Echiquier » d'un Brezinski à quelques nuances près. Hillard nous explique que le mal remonte à la « Grande charte » du 15 juin 1215 suite à la défaite du roi Jean Sans Terre d'Angleterre face au roi Philippe Auguste. Les barons anglais en profitèrent pour arracher à la Couronne plus de privilèges. « Dès cette époque, une élite avide, revendicatrice et orgueilleuse est née. »(10) Si l'élite des autres partage les mêmes tares, l'anglaise a pris de l'avance où le meilleur ne pouvait côtoyer que le pire. C'est le premier pays qui a compris qu'il fallait conquérir les mers. C'est ainsi que l'Amérique, fabuleux continent quasi inhabité, lui tomba dans les bras. Signalons qu'à l'époque, la Chine impériale avait plus de moyens pour lui damer le pion, mais son élite, imprégnée par la sagesse de Confucius-Bouddha, souffrait d'une pénurie d'avidité. Il a fallu la guerre de l'Opium pour la tirer de sa léthargie. Sa rivale, avec l'invention de la machine à tisser le coton, pouvait inaugurer à l'aise l'ère industrielle. Et avec les feux d'artifice qu'elle lui a volés, célébrer la naissance de la City puis de Wall Street. Le bon pedigree ne manquait pas avec un Cecil Rhodes (1853- 1902) associé avec Rothschild (1840- 1902) dans l'industrie du diamant sud-africain. Une richesse nécessaire pour attirer les cerveaux du monde entier avec des bourses à Oxford. Quelques bénéficiaires : le Premier ministre australien Bob Hawke (1981-1993), James Wolsey, directeur de la CIA (1993-1995), Wesley Clarke patron de l'OTAN, Bill Clinton (promotion 1968) etc. En 1928, H.G. Wells écrit «Open Conspiracy» (conspiration ouverte) où il décrit un Etat mondial sans classe qui contrôle tout et qui encourage une diminution drastique de la population. Ce n'est qu'en 1940, que l'auteur de l' «Homme invisible », de la «Guerre des mondes» et de «la Machine à remonter le temps», publie le Livre du 21eme siècle : «Le Nouvel Ordre Mondial» (N.O.M.) Au sommet, le monde est petit.

Le professeur de Wells n'est autre que Thomas Huxley, le grand-père de l'auteur du « Meilleur des mondes »(1931) où la population est soumise par la drogue et les manipulations génétiques. Signalons qu'Aldous Huxley inspira la psychopharmacologie (l'utilisation des drogues en psychiatrie) donnant naissance au phénomène hippie et à la nouvelle religion du L.S.D. 25 jusqu'à ébranler le sénat américain : « C'est notre bien le plus précieux qui est menacé : notre jeunesse.»(11) N'oublions pas le rôle de la société Fabienne, créée à Londres en 1884, pour former une nouvelle jeunesse si bien représentée par un H.G.Wells. Son but : une l'hyperdictature maquillée en hyperdémocratie dirigée par une hyperclasse, paraphrasant Attali. A l'origine, nous dit Hillard, son symbole était un mouton recouvert de la peau d'un loup avant d'être remplacé par une tortue. Le choix de fabien vient du général romain Fabius vainqueur du général Hannibal en employant l'implacable méthode de la guérilla : se mouvoir en douceur tel un félin pour atteindre la proie. Son principe, une société sans classe grâce au duo hybride : socialisme (Etat providence) et capitalisme (les lois du marché). Quelques acteurs influents formés par l'institut Fabien : Romano Prodi (ancien président de la Commission européenne), le président John Kennedy, la reine du Danemark (Margarethe II), Pierre Trudeau (Premier ministre canadien), le financier George Soros (fondateur des instituts Open Society)… jusqu'aux conseillers de Mitterrand. Pourquoi a-t-on si peu résisté, s'est demandé, Soljenitsyne. La Cité idéale de Platon a besoin plus d'obéissance que de résistance, n'importe quel parent nous le confirmera. Pour cela, Socrate (architecte de la République) nous précise que le roi doit être un philosophe, c'est-à-dire dans le vrai. Dans son livre « les Bâtards de Voltaire », John Saul note que les philosophes refusent de faire de la politique. Les Indiens Zuni sont tellement philosophes qu'ils sont obligés de battre l'un des leurs jusqu'à ce qu'il accepte le poste de chef. S'il n'y a rien à gagner, la couronne ne trouve pas preneur. Et s'il y en a trop, elle ne tiendra pas longtemps sur une tête. L'Anglais Thomas More, semble avoir résolu l'énigme avec son livre « Utopie » paru en 1516. Ce juriste, théologien, politicien et historien inspira beaucoup Marx et nombre d'économistes. En dénonçant les injustices de l'Angleterre du 16eme siècle, il répond, 5 siècles plus tard, à nos « comment » et nos « pourquoi » d'un N.O.M (Nouvel Ordre Mondial) : « …afin qu'une industrie honnête soit capable d'occuper utilement cette masse oisive, ceux dont la misère a déjà fait des voleurs et ceux qui ne sont encore à présent que des valets aux bras croisés.

Car les uns et les autres, n'en doutez pas, voleront tôt ou tard. Si vous ne remédiez pas à ces maux-là c'est en vain que vous vanterez votre façon de réprimer le vol…vous laissez donner le plus mauvais pli et gâter peu à peu les caractères depuis la petite enfance et vous punissez les adultes pour des crimes dont ils portent dès leurs 1eres années la promesse assurée. Que faites-vous d'autre, je vous le demande, que de fabriquer vous-même les voleurs que vous pendiez ensuite ? » Dans son livre, un roi, Utopus, amena « une foule ignorante et rustique à un sommet de culture et de civilisation qu'aucun autre peuple ne semble avoir atteint... » Après avoir conquis à la force de son bras un territoire, ce souverain s'empressa de le rendre inaccessible à toute invasion extérieure. Traduction : rendre sa victoire impossible à d'autres. Un peu comme Boumediene, boosté par le succès de son coup d'Etat militaire, jurant de cumuler à vie le poste de chef de la Régence et celui de l'Armée. Mais Utopus était, en sus, un sage convaincu qu'à l'impossible, seul Dieu est tenu. La sécurité de tous doit être l'affaire de tous.

C'est ainsi qu'il mit en place deux obligations pour tous les Utopiens, hommes et femmes : le service militaire et le service agricole. « La valeur d'une civilisation se mesure à la sécurité qu'elle offre aux hommes » (Bernanos). A l'ère de l'agriculture made Monsanto, du viol des femmes et des enfants, du terrorisme, du chômage, de la drogue,… on rêve d'un Utopus pour sultan. Comme la religion est souvent à l'origine des conflits, il décréta la liberté des croyances. Pour prévenir la corruption et assurer une justice égale pour tous, la monnaie ne pouvait qu'être virtuelle et les métaux tels que l'or et l'argent sans valeur dans l'ile d'Utopie. Pour chaque Utopien, un métier, un travail, un toit, des loisirs pour jardiner, faire de la musique, s'instruire… Pas de clé aux maisons bordées de jardins communs et de rues construites même pour protéger du vent. Le mariage est sacré, monogame et à vie. A moins d'une faute grave comme l'adultère, sévèrement puni. Pas de sexe avant le mariage sauf, qu'avant l'acte, chacun doit montrer sa nudité à l'autre pour éviter toute mauvaise surprise la nuit de noces… Le système actuel préfère sacrer le divorce pour le bonheur de la famille comme il a sacré l'industrie des armes pour préserver la paix. Un monde où il n'y a plus que : «…course au profit…doublée par la course aux orgies ; et à l'immense accumulation des marchandises, dont parlait Marx, s'ajoute l'accumulation des coïts…la pornographie actuelle de la morale, comme la pornographie est la morale du monde post-historique. »(12) Au parlement d'Utopie siègent les représentants des villes qui élisent le prince à vie avec la possibilité de le destituer s'il lui venait des envies de faire le tyran. Les réunions au sommet se font tous les 3 jours. Toutes les 72 heures, le prince et les élus se rencontrent pour s'assurer de l'absence de grain de sable. En Utopie, même les esclaves sont heureux. Généralement des criminels étrangers condamnés dans leur pays et qu'on rachète en les sauvant de la sentence. Parfois des pauvres qui préfèrent quitter leur pays pour servir dans l'ile d'Utopie ou des autochtones qui n'ont pas respecté les lois. Ils s'occupent des basses besognes et peuvent être graciés par le prince ou un vote populaire. Signalons que les enfants d'esclaves naissent libres. En Utopie, on préfère la diplomatie à la guerre. En cas où cette dernière est inévitable et afin de minimiser les pertes humaines, on recrute des mercenaires payés avec l'or et l'argent qui ne servent même pas comme ustensiles de cuisine. Des étrangers, issus d'une race sauvage, capable de tout supporter qui ignore l'agriculture et vit de chasse et de razzia. Doués uniquement pour tuer et dépenser à tort et à travers l'argent.

Cela nous rappelle le couple Lawrence d'Arabie et les Bédouins saoudiens contre l'Empire ottoman. Idem pour les USA, le pays le plus puissant dans tous les domaines surtout militairement, ne trouvant pas mieux que de puiser dans la jeunesse arabe, à l'indice humain le plus bas au monde, pour combattre l'URSS en Afghanistan . Autre point commun entre les mercenaires des Utopiens et le monde arabe, l'utilisation de l'argent. En ces temps de grande incertitude, en ce siècle où les catastrophes humaines/naturelles sont plus meurtrières et plus fréquentes même en Europe, on ignore dans quel investissement sauveur vont les pétrodollars. On sait que la Norvège possède un fonds souverain de plus de 1000 milliards déposé dans sa banque centrale avec la promesse d'en faire profiter les générations futures. De plus, elle possède une banque génétique pour stocker plus de 10000 échantillons de plantes afin d'assurer, on ne sait jamais, la survivance de ses 5,3 millions de Norvégiens et plus (13). Avec 8 fois plus d'habitants, l'Algérie avait, parait-il, aussi 1000 milliards. Comme d'habitude, on vire au passé conditionnel et aux probabilités du 1 égal 0. On peut parler de l'autoroute, mais elle a beau être la plus chère au monde, elle est aussi la plus moche et la plus sanguinaire. En cas de « sauve-qui-peut », il faut la fuir à toute vitesse.

Quant à la Grande Mosquée, dont le prix, dit-on, est plus raisonnable, le résultat semble plus réussi, mais combien auront la chance d'y trouver refuge ou du moins d'y faire leur dernière prière …? Plus visible et moins raté, c'est le choix du phénomène MBS, le prince héritier saoudien. En achetant à la France la maison la plus onéreuse au monde et à la Russie, le plus grand yacht privé au monde (275 et 425 millions d'euros), sans oublier, le tableau le plus cher au monde (450,3 millions de dollars). Sans parler de la ville futuriste NEOM, 250 fois Paris pour 500 milliards de dollars. Sans parler du pèlerinage qui rapporte environ 20 milliards, 2eme source de revenus. Sans oublier les concessions faites aux femmes pour attirer les investisseurs étrangers afin de diversifier l'économie de son pays avant 2030, année de sa quarantaine à peine entamée si Allah lui prête vie… En cas de famine, les Saoudiens ont plus de chances de survivre que les Algériens. Ils peuvent contraindre leur prince, sans le ruiner, à échanger quelques barakas personnelles contre du pain. On voit mal manquer de preneur le château de Louis XIV ou le tableau d'un Leonard de Vinci. Qu'importe qu'un journaliste saoudien peut rentrer dans une ambassade saoudienne et en sortir en pièces détachées.

Liquider un opposant, tous les gouvernements le font plus ou moins, notamment la Turquie d'Erdogan qui joue les vierges effarouchées. Quant à la mutilation, depuis l'an 0, l'Arabie saoudite en a fait sa spécialité sans le cacher. A Utopie, il y a peu de lois et parmi elles, une que le roi Utopus n'a pas ratée : toute personne qui parle de politique en dehors du parlement est passible de la peine capitale. Il faut dire qu'un opposant à Utopie n'a aucun sens puisqu'à tous les niveaux, l'élection est de règle. Et, s'il vous plait, le prince est choisi par les grands électeurs dans une liste écrite par la base en toute transparence et en public. Pourquoi enlever Zid pour mettre Bouzid quand il n'y a pas de prêtre, pas d'imam, pas de mendiants, pas d'oisiveté, pas de riches, pas de pauvres, pas de femmes au foyer, pas d'enfants abandonnés, violés, kidnappés, pas de drogués, pas de voleurs, de corrompus, d'amuseurs de foule, de forts, de faibles,… Dans la Cité idéale, tous pareils, chacun s'occupe de son sort. Et qu'est-ce que la politique sinon s'occuper du sort de la société. La mécanique politique utopienne ne peut que fonctionner puisque tenue par tous. À moins qu'on veuille s'en débarrasser. Basculer de 1/1 à 1/10000…0. Imaginons une telle loi de nos jours. Personne ne parlerait de l'affaire Khashoggi qui sent la politique interne saoudienne à plein nez. Au lieu de s'apitoyer sur cet homme dont la majorité d'entre nous n'a jamais entendu parler avant, on serait obligé de nous occuper d'autre chose. S'inspirer des arbres, qui, nous dit-on, communiquent, s'échangent des secrets et des informations utiles pour leur survie. On les imagine mal jacassant pour rien, pour perdre du temps et de l'énergie notamment quand ils ont en bien besoin d'en gagner. D'après Machiavel, l'auteur de la bible des politiciens, 3 principes dirigent la politique : la force, le respect des lois et la ruse. More a imaginé un pays où la ruse est bannie. Rappelant qu'il a inventé le mot utopie pour designer le « nulle part » ou le « lieu du bonheur ». De nos jours il est synonyme de rêve, chimère, mirage, illusion…Interrogé sur l'état du monde, à 93 ans, Edgar Morin réplique qu'il lui est impossible d'avoir une idée avec des medias qui relatent tous la même chose et en même temps. Et comme Cornelius, il constate la montée de l'insignifiance...

(1)- Serge Bièvre

(2)- Après la Démocratie (Emmanuel Todd)

(3)- Said Mekbel, Dix ans déjà…

(4)- L'Amérique désenchantée (Too Much magic James Howard Kunstler, critique Michel Drac)

(5)- La Liberté, pourquoi faire ? (Bernanos, Suisse, janvier 1947)

Nouvel Ordre Mondial (H.G.Wells, préface de Pierre Hillard)

(6) – L'Institution Imaginaire de la Société ( Cornelius Castoriadis)

(7)- Cash Instigation 2014, France2

(8)- The Power and the Glitter, The Hollywood connection (Ronald Brownstein)

(9)- ARLIE HOCHSCHILD Sociologue à l'université de Californie à Berkeley, auteure de Strangers in Their Own Land: Anger and Mourning on the American Right, The New Press, New York, 2016, dont ce texte est adapté.

(Causeur)

(10)-Globalisation : Histoire du Nouvel Ordre Mondial (Pierre Hillard , site Voltaire)

(11)- Sénateur L.B. Johnson (Je veux regarder Dieu en face, Michel Lancelot)

(12)- Festivus Festivus (Philippe Muray)

(13)- Tribune.fr 12/09/17