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Graceland, appropriation culturelle et BDS

par Paris : Akram Belkaïd

Il y a quelques jours, la chaîne de télévision Arte diffusait un excellent documentaire à propos du vingt-cinquième anniversaire de la sortie de l'album Graceland(1986) de l'auteur et compositeur américain Paul Simon (oui, celui du duo Simon and Garfunkel)*.

Accompagné par une caméra, ce fut l'occasion pour lui de retourner en Afrique du sud, là où, un quart de siècle plus tôt, il était allé à la rencontre de musiciens et chanteurs noirs locaux. L'album qui résulta de cette collaboration constitua à la fois une réussite artistique majeure, un énorme succès commercial et une source de polémiques politiques.

Comme Peter Gabriel, Paul Simon a été l'un des pionniers de la « world music », cette fertilisation multiple des genres musicaux avec une nette mise en avant des sons, des mélodies et des instruments d'Afrique. En se rendant à Johannesburg puis en invitant les artistes rencontrés sur place à le rejoindre à Londres et à New York, il a aussi renouvelé sa musique et retrouvé l'inspiration après un album plutôt raté (Hearts and Bones) lequel à l'origine avait été enregistré avec Art Garfunkel mais les sempiternelles disputes entre les deux ex-duettistes poussèrent ce dernier à retirer ses contributions.

Le problème de Graceland, c'est qu'à l'époque de sa composition l'Afrique du sud vit sous le règne d'airain de l'apartheid et que ses opposants, à l'intérieur comme à l'extérieur, demandent l'application stricte du boycottage de ce pays, qu'il soit politique, économique, artistique ou même sportif.        

Pour qui n'a pas connu cette période, il faut savoir que les polémiques étaient alors nombreuses. Ici, c'est une délégation de parlementaires américains qui se rend sur place et qui essuie de virulentes critiques à son retour au pays. Là, c'est une équipe de rugby française qui effectue une tournée en Afrique du sud et qui déclenche une tempête médiatique en France et en Europe. Rappelons d'ailleurs que le rugby, sport roi en Afrique du sud, fut aussi la raison indirecte du boycottage des Jeux olympiques de 1976 à Montréal par tous les pays africains (à l'exception du Sénégal et de la Côte d'Ivoire). Les boycotteurs avaient réclamé en vain du Comité international olympique (CIO) des sanctions contre la Nouvelle-Zélande coupable de soutenir le régime raciste de Pretoria en autorisant les All Blacks à jouer sur place.

Dans le documentaire, Paul Simon explique qu'il s'est rendu en Afrique du sud malgré les mises en garde de certains de ses amis, parmi les quels le chanteur et acteur engagé Harry Belafonte. Ce dernier lui avait même conseillé de prendre attache avec l'African National Congress (ANC) pour expliquer le sens de sa démarche. En bon « sale gosse » new-yorkais – trait qui apparaît parfois dans le documentaire - Paul Simon ne demanda l'autorisation de personne et à la sortie de son album il fut ainsi accusé de ne pas avoir respecté le boycottage imposé par les Nations Unies et donc, d'avoir, d'une certaine manière, donné du crédit au régime du président Pieter Willem Botha. Le chanteur se défendit contre ces accusations en avançant qu'en aucune occasion il ne rencontra des officiels sud-africains. Plus tard, lors de sa tournée mondiale de concerts, il fit chanter l'hymne « Nkosi Sikelel' iAfrika » (« Dieu sauve l'Afrique »), alors interdit par Pretoria, et fit appel à deux artistes sud-africains exilés : la chanteuse Myriam Makeba et le trompettiste Hugh Masekela. De quoi faire taire les critiques qui relevaient, à juste titre, qu'aucune chanson de l'album n'attaque de front l'apartheid.

Cette histoire de Graceland résonne étrangement aujourd'hui. En premier lieu, c'est parce qu'à l'époque Simon fut aussi accusé d'appropriation culturelle comme le montre de brèves images d'archive du documentaire. Cela passa au second plan en raison de la controverse à propos de son respect ou non du boycottage culturel. On peut se demander si la vigueur de l'accusation ne serait pas plus importante aujourd'hui. L'appropriation culturelle ou le fait qu'une culture s'accapare les éléments d'une autre, souvent dans un contexte de déséquilibre en matière de développement, de démographie ou de puissance économique, politique ou militaire, est un thème de plus en présent. Aux Etats-Unis les controverses sont nombreuses à ce sujet et les minorités sont de plus en plus vigilantes sur cette question. Bien sûr, Paul Simon a permis à un groupe comme Ladysmith Black Mambazo d'atteindre une célébrité mondiale. Il n'empêche, Graceland, son album, est le résultat de l'adaptation du matériau d'autrui à ses propres vues artistiques. C'est tout le problème de la « world music » qui, aussi « mondiale » soit-elle, est obligée de respecter les standards occidentaux pour être diffusée et s'imposer.

En second lieu, il est impossible de ne pas penser à la situation en Palestine. On sait que le mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) contre Israël ne cesse de progresser dans le monde. Dans certains cas concernant directement les Palestiniens qui vivent sous occupation, cela peut créer des situations inextricables. Un artiste occidental ou arabe se rendant à Ramallah pour enregistrer un album avec des musiciens palestiniens (et uniquement des musiciens palestiniens) enfreint-il le BDS ? Question identique pour un cinéaste, un universitaire out tout un chacun allant à la rencontre de ses homologues palestiniens.

A cela certains répondent par la négative. D'autres, disent au contraire que le fait d'aller en Palestine oblige d'abord à passer par un contrôle israélien des frontières ce qui revient à enfreindre le boycottage d'Israël. La question serait plus simple à résoudre si l'Autorité palestinienne prenait une position plus claire sur le BDS.

Quoiqu'il en soit, si Paul Simon ne s'était pas rendu en Afrique du sud, il n'aurait jamais écrit la chanson Graceland qu'il considère comme la plus belle de sa carrière : « The Mississippi Delta was shining / Like a National guitar /I am following the river / Down the highway / Through the cradle of the civil war /I'm going to Graceland ». Autrement dit « Le delta du Mississippi brillait / Comme une guitare nationale / Je longe la rivière / En contrebas de l'autoroute / À travers le berceau de la guerre civile /Je vais à Graceland ». Lumineux…

(*) Paul Simon, « Graceland », Retour aux sources africaines, Joe Berlinger, 2011 (disponible en ligne jusqu'au 8 juin