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L'Europe va mal

par Pierre Morville

L'Union européenne traverse une crise longue, sérieuse, grave. Et de surcroît, sous des formes multiples

Après deux conflits mondiaux extrêmement violents et très coûteux en vies humaines, l'idée dans les années cinquante, d'une «grande alliance» entre les principaux pays européens traditionnellement les plus belliqueux (notamment l'Allemagne, la France et l'Angleterre) était apparue comme un projet très novateur et porteur d'espoir. La construction fut évidemment laborieuse mais la forte reprise économique mondiale à partir du début des années 60 qui fut particulièrement sensible dans l'Europe de l'Ouest a largement permis de réduire les difficultés, même si les rivalités économiques et politiques inter-étatiques, des divergences sur la conduite diplomatique et de profondes différences culturelles continuaient à subsister. L'envie, l'aspiration à une unité européenne étaient alors partagées autant par les différents peuples que par leurs gouvernements. La Communauté économique européenne (CEE), ancêtre de l'UE naît en mars 1957. (60 ans ! Tiens ! C'est curieux, personne en Europe n'a fêté cet anniversaire…) !

De 6 à 28 Etats membres de l'UE

En 1962, interviennent les premiers règlements d'une politique agricole commune. Le 1er juillet 1968, intervient la suppression des droits douaniers entre les six Etats membres. En 1973, l'Europe des six passe à l'Europe des neuf. En 1981, à l'Europe des dix. En 1985, les accords de Schengen (applicables en réalité que dix ans plus tard) instituent la libre circulation des citoyens dans l'ensemble des Etats membres. En 1986, l'Europe passe à douze Etats membres avec l'arrivée de l'Espagne et du Portugal qui sortent tous deux de longues dictatures. En février 1992, le traité de Maastricht crée l'Union européenne.

Le 1er janvier 1999, l'euro devient la monnaie unique de 11 des États membres qui forment à cette date la «zone euro» : Autriche, Belgique, Espagne, Finlande, France, Irlande, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Portugal et RFA. L'euro devient alors officiellement la monnaie légale de ces États.

16 avril 2003 : vers une Europe à 25. Un traité d'adhésion à l'UE de dix nouveaux États est signé à Athènes. Il s'agit de Chypre, de l'Estonie, de la Hongrie, de la Lettonie, de la Lituanie, de Malte, de la Pologne, de la République tchèque, de la Slovaquie, de la Slovénie.

Et c'est là que les difficultés commencent à s'aggraver sérieusement. L'élargissement aux pays de l'Est de l'Europe est a priori une excellente idée. Tout d'abord parce que l'ensemble des peuples, nations, ethnies qui vivaient sous le joug soviétique aspiraient à plus de libertés, y compris économiques, davantage de sécurité, y compris sociales et d'une amélioration sensible de leur niveau de vie. Côté Union européenne, l'effondrement soviétique apparaissait comme une sorte de «jack-pot» : le «Vieux continent» dans une alliance européenne forte de 28 membres, redevenait de façon incontestable une vraie puissance mondiale.

Problèmes

La première difficulté fut l'irruption de la crise économique mondiale de 2008-2009. Publiquement sous-estimée, elle fut équivalente, voire pire, dans ses effets que la célèbre crise de 1929. Elle a en tous cas effondré la croissance européenne : de 3,2% / 3% sur l'ensemble de la zone euro en 2006/2007, le PIB chute à - 4% en 2008 et à -4,5% en 2009. Rechute en 2012 avec -0,9%, le tout sur une croissance générale sur dix ans inférieure à +1% (c'est-à-dire insuffisant aux exigences dues à la démographie) avec un léger mieux en 2016 avec +1,9%. Mais ce taux de croissance ne permet évidemment pas de régler l'une des maladies organiques de l'UE, le chômage chronique : le taux de chômage s'établissait à 10,4% dans la zone euro en décembre 2015 et à 9% dans l'ensemble de l'Union européenne à 28 (27 après le Brexit).

Dans ces conditions de sévère régression économique de la croissance européenne, l'intégration rapide de pays pauvres de l'est ou du sud de l'Europe fut rendu d'autant plus difficile que l'Union européenne leur a imposé plus de contraintes budgétaires que d'aides financières. Le cas de la Grèce fut dans ce domaine, particulièrement exemplaire d'une réelle brutalité européenne.

Une véritable union entre différents peuples ne peut exister que sur une égalité de traitement entre ses différents citoyens. Si l'on regarde les récentes statistiques sur les revenus des ménages par habitant recensés par l'INSEE en 2015, on constate des écarts grandissants ; si les Luxembourgeois reçoivent en moyenne 35.000 euros par individus, si les pays nordiques flirtent autour des 30.000 euros, les Français et les Allemands ne sont qu'autour de 20.000 euros, la moyenne de la zone euro s'établissant un peu au-dessus de 15.000 euros par an et par habitant.

Un peu plus de 10.000 euros en Espagne, beaucoup moins de 10.000 euros au Portugal. Mais, malheur ! Si l'on regarde le reste de l'Europe, c'est la misère : en bas du classement, moins de 5000 euros annuel par habitant (voire la moitié !) pour les Hongrois, les Bulgares ou les Roumains. Les Polonais se situant à 5500 euros en moyenne de revenu par habitant et par an. Et l'on parle ici des revenus moyens et évidemment pas des salaires moyens, beaucoup plus bas.

Les écarts dans chaque pays et sur toute la zone européenne continuent de s'accroître : les riches de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres…

Tout cela fait que l'unification sociale de l'Union européenne, c'est-à-dire une harmonisation à terme des conditions de vie des citoyens européens devient un objectif à très long terme, de type distance astronomique. Ou relève de l'aimable plaisanterie électorale.

Brexit

Le jeudi 23 juin 2016, les Britanniques ont voté à 51,9% en faveur d'un Brexit (Britain exit), une sortie historique de leur pays de l'Union européenne. Une défaite pour l'ex-Premier ministre britannique, David Cameron, organisateur du référendum qui militait pourtant pour rester dans l'UE. Lui succédant au 10 Downing Street, Theresa May active le 30 mars 2017 l'article 50 du traité de Lisbonne, entamant officiellement le divorce avec le bloc des 27 autres pays réunis.

Londres et Bruxelles disposent en théorie de deux ans pour boucler ces négociations inédites de sortie avant d'entamer celles de leur futur partenariat commercial. «Exposant la position de Londres, trois mois plus tard, la Première ministre prend l'option d'un «Brexit dur», avec sortie du Marché unique européen et fin de la libre circulation de nouveaux travailleurs européens», nous rappelait l'Express.

Plus d'un an plus tard, rien n'est réglé : la Première ministre britannique semble affaiblie dans son camp comme son propre parti, en perte sensible de vitesse dans les sondages.

Comment en est-on arrivé là ?

Le Royaume-Uni qui comprend notamment l'Angleterre, l'Ecosse et le Pays de Galles, était la troisième grande puissance européenne avec l'Allemagne et la France. Ces trois pays appartenaient à «l'Union européenne». Rappelons une fois de plus que ces trois pays se sont lourdement affrontés militairement au cours du XXème siècle (quelques millions de morts). Leur alliance et leur unité était donc bien plus que symbolique. Elle exprimait une volonté de paix durable sur le «Vieux continent». Le Brexit a donc surpris, révélant peut-être des secrets enfouis.

L'Angleterre est a toujours été le principal allié des Etats-Unis mais avec la France, elle représentait les deux forces alternatives continentales à toute agression contre l'OTAN. Il n'était pas donc dans l'intérêt de la puissance américaine, alors représenté par Barak Obama, de créer ou soutenir un conflit intra-européen. Le Brexit est pour l'essentiel une décision populaire avec référendum : les Britanniques ne supportaient plus l'idée de l'Europe et surtout de l'Union européenne telle qu'elle était. L'indépendance totale et peut-être un rapprochement avec les Etats-Unis.

Fut-il un bon ou mauvais choix ? Qu'importe, mais cette rupture pro-atlantiste s'est effectuée au moment où le grand allié américain a choisi comme président la pire personne que l'on puisse imaginer, même dans la tête de stratèges de la CIA : Donald Trump ! Un fou furieux qui n'en a rien à foutre de ses alliés historiques, du Mexique (contre lequel on va bâtir un mur surréaliste) et pas plus de l'Angleterre. Mauvais timing donc pour Madame May, Premier ministre. Mais on peut la rassurer : la crise européenne lui donnera quelques arguments. Mais même si elle tient jusque-là, sa majorité parlementaire locale est sérieusement menacée.

Montée des séparatismes régionaux

Un autre effet spectaculaire de l'Union européenne, union des peuples proclamée et surtout accord politique entre certaines nations, a été paradoxalement la formidable montée du régionalisme et du séparatisme nationaliste. Un précédent : l'Écosse.

Le référendum sur l'indépendance de l'Écosse s'est déroulé le jeudi 18 septembre 2014, conformément à l'accord d'Édimbourg signé le 15 octobre 2012 par le Premier ministre britannique David Cameron et le Premier ministre écossais Alex Salmond. La question posée aux Écossais était «should Scotland be an independent country?», c'est-à-dire en français «L'Écosse devrait-elle être un pays indépendant ?».

À l'issue de la nuit de dépouillement, la victoire du «non» est annoncée le 19 septembre au matin : il obtient 55,3% des suffrages exprimés contre 44,7% pour le oui. Si le vote avait été favorable, l'indépendance aurait été proclamée le 24 mars 2016, soit 413 ans jour pour jour après la mort d'Élisabeth 1ère d'Angleterre et l'accession au trône d'Angleterre de Jacques VI, roi d'Écosse, qui scella alors l'Union des Couronnes d'Angleterre et d'Écosse. L'Ecosse est donc restée de justesse rattachée au Royaume-Uni et a donc quitté l'Union européenne à laquelle les Ecossais étaient très attachés.

Catalogne

Mardi dernier, des centaines de milliers de Catalans (300.000 selon la police locale) ont défilé à Barcelone. Des dizaines de milliers ont fait de même dans las autres villes de cette région espagnole. Outre les manifestations, les syndicats et les organisations civiques de la Catalogne avaient appelé à une grève générale. Et celle-ci a été largement suivie. Les manifestants ont protesté contre les conditions dans lesquelles s'est déroulé le vote qui devait décider du maintien ou non de la Catalogne dans l'Etat espagnol.

Mariano Rajoy, le chef du gouvernement espagnol avait en effet tout fait pour bloquer ce scrutin d'autodétermination : fermeture des centres de vote, attaques massives des forces de police contre les électeurs…

La réponse du gouvernement espagnol, dominé par les conservateurs, a été de toute évidence largement disproportionnée. Mais ses craintes étaient réelles et à la hauteur des enjeux.

La Catalogne est la plus riche des régions espagnoles et l'indépendance et donc la séparation aurait fait passer l'Espagne du 5ème rang des plus riches pays européens à la 14ème place. Le risque est surtout qu'une indépendance de la Catalogne pouvait entraîner d'autres régions, le pays basque, la Galicie.., à faire de même.

Pourtant, l'examen des résultats de ce scrutin devenu très aléatoire au regard de son déroulement, montre une opinion catalane très divisée : 90% des votes ont certes répondu «oui» à l'indépendance mais 6 électeurs sur 10 se sont abstenus.

La montée des régionalismes, voire des indépendantismes n'est pas sans rapport avec l'Europe : si l'Union européenne devient l'autorité principale, à quoi servent les Etats traditionnels ? Mais que dirait-on en France si la Corse, le Pays basque français ou l'Alsace réclamerait leur autonomie ou leur indépendance ?

Dans la réalité, l'autorité des instances de l'Union européenne, son exécutif, la Commission européenne, et le Parlement européen, est largement auto-proclamée. Les Etats ont conservé les principaux domaines régaliens : les choix budgétaires, la fiscalité, la politique étrangère, la défense nationale, l'éducation, l'environnement..

Mais l'affaire se complique d'autant qu'après la sortie de l'Angleterre, le possible éclatement de l'Espagne, l'horizon politique de deux autres grands pays est devenu incertain : Angela Merkel sera certes réélue chancelière de l'Allemagne pour la 4ème fois mais elle aura beaucoup de mal à monter une alliance solide de partis qui la soutienne et le jeune et sémillant Macron a subi en quelques mois la plus rapide décrue de popularité qu'un président de la Vème République française ait connue.