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La Catalogne, le casse-tête de Madrid...

par Chaâlal Mourad

«Après avoir assuré un espace de droit et des libertés qui neutralisa substantiellement les mouvements armés séparatistes dans le vieux continent ; l'Europe est appelée, tôt ou tard, à prendre en charge les aspirations politiques de ses composantes ethniques.

Sauver des États polyethniques, comme l'Espagne qui, malgré le formidable chemin de la reconnaissance des droits historiques de ses communautés et de la construction des autonomies élargies qu'elle a entrepris, peine à faire face à des revendications qui vont crescendo.

Cette prise en charge européenne, devra adopter, une approche de l'union et du droit naturel des peuples et non pas uniquement celle du droit national des États, souvent restrictif et coercitif! Un droit qui oppose, bien souvent, la légitimité à la légalité et noie ses revendications dans le réceptacle national, sujet à discorde. Par cette attitude, les Etats ne font qu'exacerber les revendications des plus ultras, fomenter le paroxysme du victimisme et du désespoir chez les communautés.

Un autre modèle d'État, plus intelligent s'impose donc, et une autre Europe, mieux représentative doit être pensée. L'Europe actuelle est le fruit d'une volonté politique d'États fondateurs pour défendre des valeurs communes qui, apparemment, transcendent leurs propres souverainetés et frontières nationales, d'où le dilemme, d'où le défit».

«Nous sommes Espagnols et non pas des sujets du Roi», cette assertion était celle de la plupart des Catalans jusqu'aux années 2010. Le référendum du 1er octobre 2017 a, semble-t-il, confirmé cette rupture. La donne a vraiment changé en Catalogne. «Volem Votar», nous voulons voter et «Visca Cataluña», vive la Catalogne, ont été criés sur tous les toits. La grande peur de Madrid s'est faite réelle. L'indépendantisme catalan est un rêve cultivé depuis des lustres. L'intégration de l'Espagne à l'EU, en 1986 n'a fait que l'atténuer. Avec «l'Europe des régions», l'Europe a permis une meilleur reconnaissance des communautés historiques de chaque pays.

Elle contribua à modérer les tensions communautaires revendicatrices au Pays basque et en Catalogne, notamment. Modifier les lignes de force traditionnelles des Etats, en créant, par-dessus les frontières officielles, des synergies, que le politique, l'économique et les institutions devront, désormais, tenir compte. Nonobstant, le rêve catalan est resté vif. Il défend l'idée que la nation catalane n'atteindra pas sa plénitude culturelle, sociale et économique tant qu'elle reste sous l'égide de l'Espagne.

La question économique est l'une des problématiques soulevée par les Catalans, depuis fort longtemps. Il faut savoir que lors de la révolution industrielle, en Europe, seule la Catalogne s'est industrialisée, en se démarquant du reste du pays. Avec 16% de la population, les Catalans produisent environ 20% du PIB espagnol. En 2014, un quart des exportations espagnoles est sorti de la Catalogne. La région table sur une croissance moyenne de 2,7% annuelle. Art, Culture, Industrie et situation géographique, la Catalogne possède en fait, tous les ingrédients d'une vie prospère et riche. Mais il n'en demeure pas moins que le coût politique et économique de l'indépendance serait énorme pour cette région et pour l'Espagne.

Bien avant l'emblématique et le très controversé Jordi Pujol i Soley (Convergence Union : 1980-2003), à l'actuel président de la «Generalitat de Cataluña», Carles Puigdemont i Casamajó (Convergence démocratique de Catalogne), tous ont travaillé pour arriver à cet événement. Madrid et le gouvernement du PP semble ne rien comprendre dans ce qui se passe en Catalogne. Il a été pris au dépourvu non pas par l'événement lui-même qui était annoncé bien avant, mais par la volonté des Catalans d'aller jusqu'au bout.

L'intervention manu-militari de la police nationale et de la Garde civile espagnole a donné l'effet contraire. Cette situation de forcing n'a fait qu'exacerber, encore plus, le sentiment séparatiste.

Le président de «la Generalitat de Cataluña», Carles Puigdemont, vient de solliciter une médiation internationale entre Madrid et la Catalogne. «Il nous faut la présence d'un tiers, elle doit être internationale pour être efficace».

Dès le début, la nation espagnole s'est constituée de composants historiques souvent antagonistes (Islam, Judaïsme, Chrétienté). Au 16ème siècle, après la Reconquête, la Castille unie à l ‘Aragon, entreprend la construction de l'unité nationale. Le comté de Catalogne était, depuis longtemps, lié à l'Aragon. La Navarre et le Pays basque s'inscrivaient dans la mouvance castillane. Mais chaque entité gardait ses propres institutions, ses privilèges et bien-sûr, sa culture! Ces efforts de centralisation, perçus comme une volonté de domination de la couronne de Castille, n'allèrent pas sans résistance de la part des autres parties du royaume.

Au fur et à mesure que le pouvoir politique «Castillan» s'affirmait au centre du royaume, les régions centrales voyaient leur poids économique propre se réduire, au bénéfice des régions périphériques. La typologie des régions autonomes, via leurs potentialités et dynamisme économique, place Madrid en tête, la Catalogne et l'Andalousie sont boostées par les Jeux Olympiques de Barcelone et l'Exposition universelle de Séville de 1992. Suivis par le Pays basque et Valence. Des perspectives sérieuses de développement peuvent être perçues, ailleurs. Hormis dans les deux Castilles et l'Estrémadure qui demeurent les parentes pauvres de cet élan économique. Ajoutée à cela, le ressort mobilisateur d'une conscience culturelle forte.

Ces inégalités entre les régions imposaient des Communautés autonomes à adopter, de concert avec le pouvoir central de Madrid des régulations et de solidarité. Cette dynamique originale vaut à l'Espagne une place singulière au sein de l'Europe des régions en construction.

Durant la guerre civile espagnole, la région catalane, devint l'un des bastions principal de la résistance légaliste républicaine à la rébellion franquiste. Avant même le triomphe total du franquisme, celui-ci, qui a conquis la Catalogne et le Pays basque. Il entreprit de dissoudre les autonomies. Pendant près de quarante ans, Franco, exerça son pouvoir, il s'attacha à détruire toute trace de décentralisation. Son régime, un «État vertical», sous l'égide d'un seul homme, «El Caudillo». Décentralisation et autonomie étaient pour lui, synonymes de projets politiquement et socialement subversifs. En Catalogne comme au Pays basque, la répression était particulière. La politique régionale de Franco, proscrivait toute spécificité politique. Ces deux régions avaient entretenu de véritables gouvernements en exil pendant cette période.

La transition démocratique vint, suite à la mort de Franco en 1975. Dès le 15 décembre 1975, le nouveau gouvernement se déclara partisan de la «reconnaissance institutionnelle de toutes les régions, et, en général, des autonomies locales». Puis vint la Constitution de 1978 qui affirma la reconnaissance du droit des Communautés autonomes à gérer leurs propres affaires, dans l'échange et la solidarité, sans choisir, pour autant, la voie du fédéralisme. Depuis lors, l'Espagne est tiraillée entre la tentation fédéraliste et l'affirmation unitaire.

Avec ses 17 communautés autonomes, disposant chacune d'un régime, plus ou moins, large d'autonomie par rapport à l'État central. Grâce à la Constitution de 1978 et son article 147, notamment, dont l'approbation est régie par une loi organique, l'Espagne a su fonder un statut des Communautés autonomes, complexe mais bien adapté aux réalités régionales à cette époque.

Pour préserver son intégrité territoriale et son unité nationale ; d'un royaume traditionnel, l'Espagne en est devenu donc un «État des Autonomies» (Estado de las Autonomias), notion qui jouera un rôle essentiel dans la vie sociale, économique et politique de ce pays.

Le fédéralisme restait, néanmoins, une revendication à minima qui cachait en arrière-plan, une fervente volonté d'indépendance «ontundente», nette, qui tient à cœur aux plus ultras et qui a fini par contaminer toute une génération de rêveurs catalans. Pour rappel, la principale différence entre la notion de communautés autonomes (à l'Espagnole) et l'État fédéré, réside dans le fait que les communautés autonomes espagnoles ne disposent pas de l'indépendance judiciaire (art.149 de la Constitution alinéa 5 et art.150). En plus d'une préséance de police nationale, à chaque point de frontière aérien, terrestre et portuaire de la Catalogne, et bien-sûr, d'une armée nationale. Malgré la création, en 1983 de «los Mossos d'Esquadra» (agents d'escadron). Police de la Generalitat de Catalunya. Datant des 14èmes siècles, c'est la plus ancienne d'Europe.

L'Espagne, est malgré le statut élargi de las «autonomias», accordée aux communautés historiques du pays, qui est un exemple mondial, peine à assurer la cohésion sociale et ethnique. Le statut communautaire doit donc être revu pour plus d'autonomie, voire emprunter, carrément, la voie de la fédération, estime l'historienne Gracia Dorel-Ferré. Pour éviter le risque de démantèlement, ce que personne ne le souhaite vraiment.

Le vote du 1er octobre 2017, non reconnu par Madrid et par l'Europe officielle, aurait réuni, selon les officiels catalans: 2,2 millions d'électeurs et aurait donné une large victoire du ‘Oui', à 90%. Les Catalans auraient, donc, massivement voté ‘Oui' à la séparation. La déclaration d'indépendance suivra sous peu par la déclaration du «parlement Català', le parlement de la Catalogne, selon le président de «la Generalitat de Cataluña», don Carles Puigdemont.

Bruxelles retient son souffle et observe, avec prudence, ce qui se passe dans ce pays. La dernière déclaration met en garde les Catalans : «si un État catalan devait voir le jour, il ne serait pas membre de l'Union européenne et devrait suivre une démarche d'adhésion». Cela n'empêche pas la Commission d'appeler toutes les parties au dialogue, en insistant sur le fait que la violence n'est jamais une solution. Tout en apportant son soutien entier au «leadership du Premier ministre, Mariano Rajoy.» En rappelant qu'il s'agit d'affaires intérieures espagnoles et que la crise doit être gérée «en conformité avec le cadre institutionnel espagnol», en s'alignant à la posture de Madrid. L'ONU, quant à elle, et à travers le Haut-commissaire des Nations unies aux droits de l'Homme, Zeid Ra'ad Al Hussein, disait être «très troublé» par les violences qui ont eu lieu, dimanche, en Catalogne, lors du référendum sur l'indépendance, interdit par le gouvernement espagnol. Mariano Rajoy, président -PP- du gouvernement qui a longtemps professé la passivité, n'envisageait pas le problème que sous un angle judiciaire.

Il dénonce, aujourd'hui, un attentat à la légalité. Fort de la légitimité que lui confère l'Etat de droit, dit-il, et la Constitution de 1978, il a jugé, donc, à bon droit mobiliser tous les moyens à sa disposition pour affronter le mouvement sécessionniste qui menace l'unité de l'Espagne, dit-il. La classe politique espagnole reste, quant à elle, mitigée à ce sujet et peu influente. Chacun cherche à utiliser, politiquement, à bon ou à mauvais escient, cet événement et c'est navrant.

Il est à noter que la police locale catalane ; «los Mossos d'Esquadra» a refusé de s'interposer entre les Catalans et cet événement. Elle a été, durement, critiquée par Madrid et accusée de manquements graves au devoir. Le gouvernement local catalan appelle à une grève générale, en Catalogne, pour protester contre la violence injustifiée, exercée par le gouvernement central, sous Rajoy, qui causa plus de 800 blessés civils, au sein d'un espace européen, supposé être celui du droit, de la démocratie et de la paix, disent-ils. Ce qui est sûr! À travers la crise catalane et celles qui restent latentes encore, la démocratie espagnole est mise à rude épreuve.

Dans une intervention télévisée, le soir du mardi 3 octobre, le roi Felipe VI, se dirigeant aux Espagnols et aux Catalans en particulier, rappelle la fierté d'être Espagnol et les règles démocratiques de ‘convivencia' (cohabitation) qui a permis à toutes les composantes de la nation de vivre en paix, d'assumer la diversité et de faire valoir leurs droits dans le cadre de la légalité. Que cette histoire de référendum catalan pour l'indépendance a mis l'Espagne dans une situation délicate.

Que «les dirigeants catalans se sont mis en marge du droit et de la démocratie», «Qu'avec leur conduite irresponsable, ils peuvent même mettre en danger la stabilité de la Catalogne et de toute l'Espagne», «ils ont porté atteinte à la législation et montrent une grande déloyauté face au pouvoir de l'Etat et c'est inadmissible», «Ils (les indépendantistes) ont bafoué tout l'Etat démocratique et ils ont également attaqué l'harmonie et la cohabitation dans la société catalane et malheureusement ils ont réussi à diviser la société. Aujourd'hui, la société en Catalogne est fracturée», estime le roi d'Espagne. Il a promis faire siens tous les problèmes des Catalans, dans le cadre de la légalité. Discours perçu et jugé par l'autre camp comme non apaisant du tout, voire provocateur.

C'est vraiment navrant de voir ce beau pays que nous aimons et nous respectons, vivre une telle agitation. En effet, l'Espagne s'est entretuée de 1936 à 1939 dans une guerre civile fratricide et meurtrière. Suivie d'une dictature musclée qui a duré 35 années, mais le pays vit, aujourd'hui et depuis 1975, un développement prospère et soutenu. Le spectre d'une autre guerre civile plane, actuellement, sur ce beau pays.

Me concernant, je suis sûr que la sagesse espagnole, le dialogue et l'Etat de droit qui reconnaîtra à tous, leur droit naturel d'être ce qu'ils sont et ce à quoi ils aspirent dans le cadre de la paix civile, des règles démocratiques, du respect des libertés de tous et des intérêts majeurs de toutes les composantes de ce pays, finira, au bout du compte par l'emporter.