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Affaire Fillon : mieux vaut en rire qu'en pleurer

par Pierre Morville

« L'affaire Fillon » est à pleurer. Mais il vaut mieux en rire. Avec l'aide d'Alphonse Allais (1854-1905), très grand humoriste français.

L'affaire Fillon ? Assez simple. Elle a deux aspects, l'un parfaitement connu aujourd'hui, l'autre sous les enquêtes policières et judiciaires. Ce qui est connu : François Fillon est candidat de la droite et d'une partie du centre pour la prochaine élection présidentielle française (avec un premier tour dans moins de trois mois). Cet ancien Premier ministre a été élu député à 27 ans et depuis n'a été, ou élu, ou ministre. Ce qui donne un rapport, disons, un peu particulier au monde réel, une vision pour le moins éloignée des réalités parfois difficiles du travail salarié, de la pauvreté, des contraintes quotidiennes.

Révélation du Canard Enchaîné : François Fillon a embauché pendant de nombreuses années comme assistants parlementaires sa femme Pénélope et pendant un temps plus court, deux de ses enfants. Pratique un peu surprenante, jugée par beaucoup immorale, celle de payer sur fonds publics des membres de sa famille. Pratique scandaleuse pour certains, mais néanmoins légale. Les députés et sénateurs qui font les lois n'ont jamais voulu réglementer ce curieux dispositif qui semble sorti tout droit du régime féodal. Mais il est vrai que 20% des députés français emploieraient comme assistant parlementaire un membre de leur famille… De même, nos chers élus disposent d'un régime fiscal plus qu'avantageux. Ce qui ne les empêche pas au nom de la sacro-sainte vertueuse Austérité, d'augmenter chaque année la contribution fiscale de leurs électeurs.

« Une fois qu'on a passé les bornes, il n'y a plus de limites » (Alphonse Allais)

Embaucher sur fonds publics des membres de sa famille, c'est donc légal même si ce n'est pas très moral. Le candidat Fillon après deux semaines de dénégations, l'a reconnu lundi dernier lors d'une conférence de presse : l'embauche de sa femme et de ses deux enfants comme assistants parlementaires ? « C'était une erreur, je le regrette profondément et je présente mes excuses aux Français ». Il a même reconnu que ces « pratiques anciennes » sont devenues « intolérables » aux yeux de ces concitoyens. Mais de façon inébranlable, il veut toujours devenir le chef incontesté de la nation française.

« Le comble de la politesse : s'asseoir sur son derrière et de lui demander pardon » (A.A.)

Plus grave et c'est ce qui fait l'objet des enquêtes policières et judiciaires est la seconde révélation de l'excellent et très déchainé Canard enchaîné : non seulement François Fillon a embauché ses proches sur fonds publics, et notamment sa femme pendant une quinzaine d'années, mais … ces emplois auraient été très largement fictifs ! Pénélope et les deux marmots n'étaient pas plus assistants parlementaires que le Pape François n'a été électricien, même si ce vénérable ecclésiaste a dû certainement remplacer quelques ampoules cassées dans sa longue vie sacerdotale.

« C'est curieux comme l'argent aide à supporter la pauvreté... » (A.A)

S'il est immoral mais légal d'embaucher et payer des proches sur fonds publics, il est profondément illégal de payer du travail fictif sur fonds publics. Près d'un million d'euros généreusement distribués. Dans une interview réalisée au Sunday Télégraphe , Pénélope Fillon, citoyenne galloise d'origine, avait affirmé en mai 2007 « je n'ai jamais été l'assistante de mon mari » ! Qui donc ment, François Fillon ou Pénélope ? Dans un sondage paru mardi dernier, 65% des personnes n'ont pas été convaincus par les explications du candidat Fillon et seulement 26% des Français ont accepté ses arguments.

« La calomnie, ce n'est pas mauvais... contre l'hypocrisie » (A.A)

François Fillon crie évidemment au complot. Et il veut en apporter les preuves : sa femme l'aurait quotidiennement aidé : tenue de son agenda, tri du courrier, discussions, représentations dans des manifestions locales dans son fief électoral dans la Sarthe… Il est même fort possible que Pénélope lui ait fréquemment apporté son café. Mais cela valait-il le paiement de 831 440 euros ?

François Fillon a hurlé à la calomnie. Tout est faux ? On tente d'éliminer le futur sauveur de la République française ? L'enquête judiciaire seule, infirmera ou confirmera cette redoutable accusation complotiste. A la décharge du candidat Fillon, il est certain que quelques soient les infinies qualités d'investigation des journalistes du Canard enchaîné, ils ont bénéficié de sources extrêmement bien informées. Et les informations continueront peut-être à couler dans les semaines qui viennent. François Fillon accuse la gauche et des manœuvres de l'état socialiste. Peut-être. Mais les connaisseurs verraient plutôt les informateurs dans son propre camp.

« Ne remets pas à demain ce que tu peux faire après-demain » (A.A)

François Fillon a demandé la semaine dernière à ses proches, quinze jours pour faire la preuve de sa totale innocence, s'engageant à retirer sa candidature en cas d'inculpation, de « mise en examen » dans le nouveau vocabulaire juridique français. Vaste rigolade. Ce type d'enquête dure plusieurs mois voire plusieurs années et c'est le 17 mars prochain que le Conseil constitutionnel officialisera les candidatures, leurs 500 parrainages d'élus ainsi que les revenus fiscaux et patrimoniaux des candidats. Face à un à « un tribunal médiatique » qui « l'a lynché et assassiné politiquement », l'engagement d'un retrait en cas de mise en examen, réitéré par François Fillon, a donc par son hypocrisie au regard des délais juridiques, tous les aspects d'un second acte de cette vaste farce électorale.

« Le tic-tac des horloges, on dirait des souris qui grignotent le temps » (A.A)

Le calendrier, voilà ce qui angoisse aujourd'hui le camp de la droite. A trois mois d'une élection présidentielle annoncée par tous les sondages comme un échec de la gauche et d'un retour triomphale de la droite à la tête de l'Etat français, après des élections primaires où 4,5 millions d'électeurs de droite avaient ovationné la candidature de François Fillon, voilà que celui-ci tombe dans un fait-divers indéfendable. Damned ! Il y a fort à parier qu'aucun élu ou responsable de la droite ne croit en « l'innocence » de François Fillon dans cette affaire. Mais intervient une seconde question : par qui le remplacer et surtout dans des délais si courts ?

« La logique mène à tout, à condition d'en sortir » (A.A)

Dans un climat aussi délétère, la logique aurait été le retrait immédiat de François Fillon, au bénéfice du second de la primaire de la droite, Alain Juppé. Mais ce dernier, par fatigue, vindicte après l'humiliation de sa défaite ou peut-être par doute sur la suite des évènements, a tout de suite décliné la proposition. Refaire des primaires ? Impossible dans le calendrier actuel. Et il ne faut pas oublier que des élections législatives suivront de près l'élection présidentielle française. Et que de nombreux députés et candidats députés de droite, forts des sondages favorables encore aujourd'hui, attendent ce scrutin avec impatience.

Il n'y a pas de « plan B », espéré par certains. « B comme Bérézina » a martelé François Fillon qui s'agrippe à son poste comme un forcené.

Du coup, tout le monde se rallie au maintien de la candidature Fillon en priant chaque soir pour que de nouvelles révélations ne viennent pas transformer l'affaire en Titanic story.

« Il ne faut jamais faire de projets, surtout en ce qui concerne l'avenir » (A.A)

La droite qui, il y a quelques semaines était donnée hyper-gagnante après un quinquennat plutôt décevant de François Hollande, se réveille brutalement dans une situation ubuesque. Elle est contrainte de soutenir un candidat très fragilisé. Celui-ci peut être éventuellement élu de justesse mais il est très peu probable qu'il disposera d'une majorité parlementaire. Car dans ce genre de contexte, les électeurs français s'avèrent souvent très retors.

Beaucoup d'élus de droite se font insultés ces jours-ci sur les marchés et autres lieux publics par les électeurs, y compris par ceux de leur propre camp. Beaucoup de ces élus, qui sont profondément honnêtes, sont intimement navrés des errements répétés de leurs différents dirigeants nationaux : alors que l'affaire Fillon explosait, Nicolas Sarkozy s'est enfin fait rattrapé, mardi, par la justice sur un autre scandale de financement de sa précédente campagne présidentielle, l'affaire Bygmalion où il est convoqué en procès. Pas marrant, tout ça, non ?

« Partir, c'est mourir un peu, mais mourir, c'est partir beaucoup » (A.A)

Il est évident que François Fillon n'a guère de choix. S'il renonce, sa carrière politique s'arrête définitivement. Et pour ce très sourcilleux personnage qui se croit un destin historique, tout cela serait assez difficile à avaler. Le risque qu'il prend pour son camp, c'est que même élu, l'affaire ne s'arrête pas là. Auquel cas, hélas fort probable, c'est l'autorité de l'état français qui en souffrirait mais surtout le prestige international de la France qui en pâtirait.

Mais l'animal semble avoir d'abord opté pour sa survie personnelle.

« Il faut prendre l'argent là où il se trouve, c'est-à-dire chez les pauvres.

Bon d'accord, ils n'ont pas beaucoup d'argent, mais il y a beaucoup de pauvres » (A.A)

L'un des éléments curieux de cette affaire est évidemment la mécanique perverse des « primaires ». Présentées comme une grande invention démocratique, elles invalident les partis politiques et favorisent une montée crescendo des différents candidats qui rivalisent en positions les plus ultras pour se distinguer de leurs rivaux. De ce point de vue, le candidat Fillon n'y est pas allé de main morte. Principale cible : les fonctionnaires. Alors que depuis son plus jeune âge, François Fillon n'a été que parlementaire ou ministre, il hait les fonctionnaires, beaucoup trop nombreux à ses yeux. Il veut supprimer 500 000 postes de fonctionnaires français. Outre le caractère un peu surréaliste de ce point de son programme, on se demande pourquoi un « fonctionnaire élu permanent» de la représentation publique d'état déteste autant les agents de la fonction publique. Autre attaque démesurée, sa proposition à demi-murmurée d'une privatisation de la sécurité sociale. Mais peut-être cette réforme ne s'appliquerait pas aux assistants parlementaires ?

Derniers points, une remise en cause des garanties liés au contrat de travail et une très forte augmentation de la fiscalité par une hausse de deux points de la TVA (taxe sur la valeur ajoutée ) qui frappe tous les objets de consommation ou de services, uniquement payés par les utilisateurs finaux, c'est-à-dire les consommateurs, quels que soient leurs revenus. Bref, l'impôt le plus injuste que l'on puisse imaginer.

« Il ne faut jamais faire de projets, surtout en ce qui concerne l'avenir » (A.A)

Pour ce qui concerne les éventuels résultats des futures élections françaises, très fin analyste de la situation politique nationale et de ses différents acteurs, je n'en sais absolument rien.

« La logique mène à tout, à condition d'en sortir » (A.A)

Mais il faudra, que sur une question essentielle, le futur gouvernement et son éventuelle majorité deviennent intransigeants sur une question essentielle, stratégique au niveau de nos intérêts internationaux. La France doit garder de façon incontestable le monopole du rire. Nous constatons avec tristesse depuis plusieurs décennies que les blagues de rue dans le monde arabe, les soap-opéras indiens, les comédies italiennes, un gros morceau du cinéma américain, l'élection du comique-troupier Donald Trump, l'humour britannique viennent contester notre industrie ironique et rogner ce qui doit rester, de façon incontestable un monopole de la Nation française. Ce droit incontestable doit se concrétiser bien sûr par un accord international, validé par l'ONU. Dans le cas contraire, nous serons en devoir de ce point de vue, d'envisager des mesures protectionnistes résolues et surtout de renforcer, éventuellement sur fonds publics, de façon spectaculaire les formidables capacités créatrices de notre peuple dans ce domaine. Et dans le cas précis, bravo, François Fillon, tu as ouvert la voie !

« Les gens qui ne rient jamais ne sont pas des gens sérieux »(A.A)