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Exportations hors hydrocarbures ou fuite de capitaux officialisée ?

par Mourad Benachenhou

Les toutes récentes statistiques officielles indiquent que l'Algérie possède des réserves de change équivalant à 114 milliards de dollars, et que le déficit de la balance commerciale pour l'année 2016 est estimé à 17 milliards de dollars.

Des projections pessimistes sur la situation financière extérieure de l'Algérie

Si on ajoute à ce dernier montant la somme de 15 milliards de dollars qui refléterait les payements effectués à des opérateurs étrangers pour les services de tous types exécutés sur le territoire national, ainsi que pour les transferts liés aux bénéfices et rapatriement de capitaux étrangers dans notre pays, la balance des payements pour 2016 aurait connu un déficit de 32 milliards de dollars, en augmentation de 2 milliards de dollars par rapport à l'année 2015.

Un déficit est par définition une différence négative entre les recettes et les dépenses, ou plus précisément, entre les sommes en devises reçues de l'étranger, d'un côté, et de l'autre, les payements effectués en devise au profit d'opérateurs étrangers. La réduction des réserves de changes indique que ce déficit de la balance des payements a été comblé par une ponction sur ces réserves.

Les projections de recettes d'exportation des hydrocarbures, qui, malgré les multiples promesses et déclarations volontaristes des plus hautes autorités politiques et financières du pays, continuent à représenter plus de 95 pour cent des rentrées de devises, pourraient, au cours des prochaines années, s'établir à un niveau en deçà des dépenses en devises nécessaires non seulement pour les besoins de consommation de la population, mais également pour les besoins en matières premières, produits semi-finis, et équipement de tous types pour les activités de production et d'investissement nationaux.

L'Année 2020, tournant funeste

La question qui se pose est la suivante : au rythme actuel d'évolution négative de la balance des payements, en combien d'années les réserves de change arriveront-elles à un niveau exigeant soit le recours aux emprunts extérieurs, qu'ils soient de type financier, ou directement liées à des activités commerciales, soit la réduction des dépenses en devises au niveau des recettes d'exportations, avec les conséquences périlleuses qu'une telle austérité causerait ?

Pour effectuer cette projection, on peut partir des hypothèses suivantes, qui apparaissent réalistes au vu de l'histoire récente de la balance des payements algérienne, et des prévisions d'évolution des prix du pétrole sur les marchés internationaux :

-On pourrait se baser sur un chiffre d'importation incompressible de 55 milliards de dollars sur les quatre années à venir, auquel on ajouterait les quelques 15 milliards de dollars de payements extérieurs pour les services facteurs et autres sorties de devises liées aux investissements étrangers en Algérie.

Donc, chaque année, la Banque centrale algérienne aurait une facture de 70 milliards de dollars à payer pour toutes les dépenses engagées sur des biens et services fournis par des opérateurs économiques étrangers.

On prendrait ainsi comme hypothèses supplémentaires :

-que les importations resteraient stables et qu'elles suffiraient à couvrir les besoins de consommations comme de production, sans excès de tension ou pénuries, et sans effets négatifs sur la croissance économique du pays,

-que le taux de change du dollar par rapport à la monnaie principale d'importation, qui est l'euro, resterait suffisamment stable pour ne pas aboutir à l'augmentation de la facture des payements extérieurs, et

-que les prix des biens et services achetés à l'étranger resteraient eux aussi relativement stables pendant la période de projection.

D'autre part, on pourrait, face à ces dépenses, tenter d'effectuer une projection aussi réaliste que possible du prix moyen du pétrole brut permettant d'évaluer le montant approximatif des recettes en devises qui pourraient être attendues.

On pourrait choisir l'hypothèse optimiste d'un prix moyen du baril de pétrole à 65 dollars, qui est dans la fourchette acceptée d'évolution de son prix, établie entre 55 dollars et 70 dollars, au cas où aucun évènement majeur ne vienne soit réduire ce prix projeté, soit aboutir à son augmentation.

Avec toutes ces hypothèses, aussi réalistes les unes que les autres, on arriverait à des recettes d'exportation des hydrocarbures, arrondies à 43 milliards de dollars sur la période de calcul. Ajoutons à ce montant 1 milliard de dollar pour les recettes provenant réellement de biens et services hors hydrocarbures.

Des exportations hors hydrocarbures dont la moitié est constituée par des dérivés des hydrocarbures !

Car il faut noter que dans ces recettes, on inclut actuellement des dérivés des hydrocarbures, qui ont représenté, au cours de ces derniers années, en moyenne 50 pour cent des « exportations hors hydrocarbures, » alors qu'elles devraient s'ajouter en toute spécificité, aux recettes en hydrocarbures, ne constituant que des sous-produits dépendant de la production de ces hydrocarbures, et dont difficilement séparables d'eux à la fois techniquement et commercialement.

Donc, dans la meilleure des hypothèses, la balance des payements algérienne connaitrait un déficit annuel de :

70 milliards – 44 milliards = 26 milliards de dollars annuellement.

Un simple division indique que les réserves en devises actuelles s'épuiseraient en 4 années et quatre mois, et qu'il faudrait, après cet épuisement, et en supposant que la règle de bonne gestion suivant laquelle on doit maintenir en permanence des réserves de changes égales à au moins 6 mois de dépenses d'importations commerciales, c'est-à-dire pour l'Algérie approximativement 28 milliards de dollars, ce qui ramènerait les réserves de change disponibles à 114 milliards – 28 milliards = 86 milliards de dollars, et ramènerait à 3 années et 4 mois la période où les autorités publiques pourraient être placées devant le choix risqué soit d'une brutale réduction des importations et de la production nationale ,soit d'un recours massif à l'emprunt extérieur avec ses aléas politiques et financiers imprévisibles.

L'optimisme est-il possible ?

Les autorités publiques disposeraient-elles d'éléments permettant un plus grand optimisme que celui qu'invoquent les projections proposées ici ? Est-il possible qu'il y ait une inversion dans le marché pétrolier international ramenant les prix des hydrocarbures à leur niveau maximum de 110 dollars le baril ? Ou les mesures actuelles de réduction des importations de produits de seconde nécessité vont-elles avoir un effet bénéfique sur la balance commerciale, et donc sur le déficit de la balance des payements ? Verrait-on une chute brutale des produits importées, ou même une sensible réévaluation du dollar par rapport à l'euro, ce qui réduirait encore les dépenses en devises du pays ? Va-t-on vers une brusque découverte par les investisseurs étrangers que leur nouvel Eldorado serait l'Algérie, sur laquelle ils déverseraient des milliards de dollars pour tirer avantage des bénéfices fiscaux et autres promis par son code de l'investissement ?

On pourrait multiplier les hypothèses les plus optimistes qui pourraient conforter les autorités publiques dans leur approche quelque peu gradualiste au problème des équilibres financiers extérieurs auxquelles elles sont confrontées et qu'elles attaquent par une politique de coups d'épingle. Ces hypothèses n'ont, hélas ! aucune base réaliste et palpable, et ne pourraient être que des rêveries d'un « promeneur solitaire. »

Gouverner, c'est maintenir l'espoir, et on ne peut pas blâmer ces autorités de diffuser un message d'optimisme, à condition qu'elles évaluent avec réalisme la situation dangereuse dans laquelle l'Algérie est placée, du fait que sa structure économique s'est détériorée depuis son ouverture et l'expansion des activités du secteur privé, qui a été loin de répondre aux espoirs de voir émerger une classe de vrais entrepreneurs, non de gagnes-petits plus moins inféodés au système politique, et en tirant des profits à la fois immérités et immoraux.

Compter sur le secteur privé pour diversifier les exportations ? Une illusion futile et irresponsable prouvée par les chiffres !

Bien sûr, reste le « serpent de mer, » qui est constitué par les « exportations hors hydrocarbures » dont la moitie est représentée, comme il a été rappelé plus haut, par des produits dérivés des hydrocarbures, et le reste par un inventaire digne du poète humoriste français Jacques Prévert. Quant à la rubrique « sucre » dans ces exportations,- qui représente en moyenne 240 millions de dollars par an- elle ne peut être considérée comme une exportation hors hydrocarbures, car, comme tout un chacun le sait, et il suffit de faire une recherche simple sur l'internet pour constater que, si l'Algérie « exporte » du sucre, elle ne le produit pas, ou plutôt, elle ne le produit plus depuis la disparition de la culture de la betterave sucrière dans la région de Khémis-Miliana et la fermeture de l'usine de traitement de la betterave en 1970, c'est-à-dire il y a déjà 46 années de cela.

Proclamer que l'Algérie produit du sucre est au moins une contre-vérité, et, au plus un mensonge dangereux, car délibéré.

On peut classer dans la spéculation boursière cette exportation, qui est en fait de la réexportation d'un produit boursier brut, après son raffinage, qu'ont revend comme produit boursier raffiné, en jouant du coût moins élevé de ce raffinage, en termes de main d'œuvre, et surtout d'énergie, par rapport aux raffineurs d'autres pays , et en gardant à l'extérieur du pays, une partie des devises ainsi gagnées.

Il faudrait ,évidemment, plus qu'une simple constatation du fait qu'il s'agit là essentiellement d'une exportation à but spéculatif sans impact positif sur l'équilibre de la balance commerciale comme sur la balance des payements, et destinée à alimenter , au vu et au su de tout le monde, une fuite de capitaux présentée comme une contribution positive à la diversification des exportations. Seule une analyse comptable approfondie de cette « exportation » permettrait de mieux en cerner l'impact sur les équilibres financiers extérieurs du pays. On voue aux gémonies « l'opacité de l'Etat, » certainement à juste titre dans le domaine de la politique économique, quelque peu vague et pleine d'incohérence.

Mais, cela n'empêche nullement de proclamer, en particulier dans cette phase cruciale, qu'il est probablement temps que l'on exige du secteur privé, et plus spécifiquement de ceux qui naviguent dans son océan à pleines voiles, la transparence dont l'absence est tant décriée dans la gestion de l'administration publique !

En conclusion

Peut-on compter sur l'apparition miraculeuse d'industriels qui se consacreraient corps et âme à la création d'une industrie exclusivement exportatrice, à l'exemple des industriels japonais après la seconde guerre mondiale, ou des groupes industriels coréens, qui, partant littéralement de zéro après 1962, concurrencent les pays industriels ayant plusieurs siècles d'avance sur eux ?

Serait-on à la veille d'une révolution industrielle, -dont aucun signe n'apparait dans le mode de conduite des affaires à « l'algérienne, » -permettant d'espérer que ce déficit de la balance des payements pourrait voir sa solution dans une multiplication par 15 des exportations hors hydrocarbures pour les 4 années cruciales à venir ?

Pour l'instant on ne voit rien venir et on a même l'impression que nos privés algériens, profitant de l'évident vide politique et de la paralysie que connait le système de prise de décision au sommet, deviennent encore plus cupides, et voudraient élever d'un cran leur appétit, en jouant de leurs muscles politiques pour s'emparer d'une plus grande partie de la rente pétrolière et assurer leur main mise tant sur l'économie que sur le système de gouvernance du pays.

Vouloir dépasser cette phase en s'appuyant sur le secteur privé, et en comptant sur l'initiative et les forces du marché, c'est aller tout droit vers la même situation que celle qui a causé les évènements de 1988 et a jeté les fondements des évènements sanglants de la décennie noire, dont on continue à vivre, même marginalement, les effets.

Ainsi, dans cette phase où des décisions urgentes sur le plan économique doivent être prises, avant l'échéance cruciale de 2020, qui viendra plus rapidement qu'on ne pense, on constate que la rhétorique de la classe politique au pouvoir n'a pas changé, et que l'on continue à suivre la méthode « Coué, » tout en prenant des mesures marginales et bien en deçà de celles dictées par la gravité de la situation économique et financière du pays.