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RECHERCHES IDENTITAIRES

par Belkacem Ahcene-Djaballah

Livres

Les grandes figures de l'Islam. Essai de Malek Chebel. Editions Sedia, Alger 2016 (Editions Perrin, Paris 2011), 163 pages, 900 dinars.



L'Islam ! Une aspiration à l'universel née sous l'impulsion d'un homme singulier, «révolutionnaire», le prophète Mohamed. Il luttera pour l'avènement d'un nouveau monde qui lui a été dicté, un monde plus juste, ainsi qu'il fut perçu par les tout nouveaux musulmans. Durant un siècle, les défenseurs de la prédication armée imposeront leur seule façon de voir. Une fois l'expansion réalisée, l'épée rangée dans les fourreaux, l'Islam, stabilisé dans sa doctrine et clair dans son dogme, allait se lancer d'autres défis : ceux de la civilisation en particulier, en rassemblant une armée de concepteurs, d'ingénieurs et autant de rêveurs utopistes. Ce sera au tour de figures de proue qui firent, en fait, rayonner l'Islam par-delà le conquêtes. Les Compagnons du Prophète d'abord, des femmes aussi :Abu Bakr as-Saddiq, Umar ibn al-Khattab,Uthman ibn Affan, Ali ibn Abi Taleb, Zayd ibn Thabit..., Khadidja, Fatima Azzahra, Aïcha...

Des généraux et des califes meneurs d'hommes ainsi que des hommes politiques avisés : ‘Amr ibn al-‘As,Haroun er-Rachid, Al-Mansûr, Salah ad-Din al-Ayyubi, Timur Lang, Soliman le Magnifique, Méhémet Ali, Mustafa Kemal Attatürk...

Des théologiens, des mystiques et des grands maîtres soufis : Al-Ghazali, Ibn al-aridh, Naqchabandi, Hassan al-Basri, Al-Muhassibi, Rabi'a al-‘Adawiyya, Farid al-Din Attar, Hussayn ibn Mansûr al-Hallaj, Muhyi-ad-Din ibn Arabi, Jalal ad-Din Rûmi...

Des philosophes et des médecins :Abul Qassim az-Zahwari, Ibn Miskawayh, Al –Mutanabi, Abu al-‘Ala al-Maari, Mohamed ibn Mûsa al-Khuwarizmi, Al-Kindi, Al-Razi, Al-Farabi, Ibn Sina (Avicenne), Ibn Tûfayl, Umar al-Khayyam, Ibn Rochd (Averroès), Ibn al-Haytham,...

Des géographes, des sociologues et d'autres découvreurs : Ibn Muhammad al-Qazwini, Al-Jahiz, Al-Muqadassi, Ibn Fadlan, Al-Biruni, Ibn Joubayr, Ibn Battouta, Ibn Khaldoun, Al-Wazzan al-Fassi (Léon l'Africain)...

Des bâtisseurs et des créateurs :Nizam l-Mûlk, Sinan, Zahir al-Din Mohamed Babur, Akbar...et Mohamed Abdouh, Jamal ad-Din al-Afghani... Mohamed Iqbal, Nasser, Oum Kalsoum, Malek Bennabi, Allal al-Fassi...

Des noms qui firent de l'«Orient» une destination extrêmement captivante, voire euphorisante, avec un Islam qui ne faisait pas encore «peur»... C'était avant l'ère actuelle, à la fois idéologique et manichéenne, présidant désormais aux rapports entre Orient et Occident...

L'Auteur : Il est décédé en France, samedi 12 novembre 2016, à l'âge de 63 ans. Malek Chebel, universitaire et chercheur, est l'intellectuel et penseur algérien (il a toujours refusé la nationalité française) dont l'œuvre est devenue, peu à peu, «une référence pour les musulmans et les non-musulmans»... tout particulièrement ceux d'Europe et de France où il a résidé, depuis le début des années 80. Défenseur de «l'Islam des Lumières» (titre d'un manifeste de 27 propositions, paru en 2004), il récusait ce qu'il appelait «le détournement de l'Islam par ceux qui ont alimenté sa dérive sectaire». Il sera inhumé à Menzel el Moudjahid (ex-Bissi), le hameau très haut perché d'origine de la famille. Il est l'auteur d'une quarantaine d'ouvrages (un seul édité, celui ci-dessus présenté, en Algérie).

Extraits : «Le constat est pourtant extrêmement positif : les faits historiques contredisent, clairement, le dogme de l'incapacité juridique féminine, régulièrement brandi par ceux qui veulent les empêcher d'atteindre les plus hauts sommets de la hiérarchie d'un pays» (p 38), «Aujourd'hui, en dépit de quelques avancées notoires, le combat des Lumières est, en Islam, à l'endroit même où Voltaire l'avait laissé pour l'Europe : conservatisme de la société, place prédominante de Dieu, mainmise de la mosquée sur les consciences. Depuis lors, et jusqu'à nos jours, les droits de l'Homme et du citoyen, l'autonomie du sujet et sa responsablitié politique et, d'une certaine façon, la liberté, sous toutes ses formes, sont encore à construire» (p 90), «La religion du Prophète a fini par perdre son message originel, pour se replier dans un conservatisme contre-productif... Les pays se réclamant de l'Islam ne pourront progresser dans le domaine de la science et de la haute technologie qu'au prix de très grands efforts, et affranchis de toute vision «extatique» de Dieu» (p 157).

Avis : Clair, précis, complet, quoi de mieux pour comprendre l'Islam, sa force, ses faiblesses et les problèmes à résoudre.

Citations : «Si l'islam est ce qu'il est aujourd'hui, c'est en partie aux femmes qu'il le doit» ( p 27), «Pour peu qu'elles soient glorieuses, les grandes épopées sont oublieuses de leur passé. La mémoire des hommes est ainsi faite qu'elle ne se souvient que de quelques faits, plus ou moins avérés, pour ne privilégier du fatras des rumeurs que leur côté honorable et sibyllin» (p 56), «Il reste au monde arabe à réussir cette mutation gigantesque : construire non pas la cité de Dieu , mais la cité des hommes «(p 159).



L'identité au Maghreb. L'Errance. Essai de Noureddine Toualbi –Thaalibi. Casbah Editions, Alger 2016(3e édition revue, corrigée et complétée. Préface de Youcef Nacib), 259 pages, 800 dinars



La crise identitaire qui se joue (aujourd'hui) au Maghreb contemporain n'est ni fortuite ni passagère. Selon l'auteur, elle puise ses racines loin, autant dans une histoire mouvementée d'une région, plusieurs fois, agressée par des cultures coloniales hégémonistes (des cultures arabo-musulmane et française) que dans l'expectation inachevée que ces pays, qui furent, de tout temps, partagés entre l'option authenticitaire et les enjeux vitaux d'un modèle de développement moderniste, continuent de manifester face à des sollicitations identitaires disparates, contradictoires et au bout du compte conflictuelles.

D'où la constrution continuelle d'une identité au moyen d'une stratégie hasardeuse, celle du «double culturel»... une sorte d'amalgame formée des valeurs de la tradition et celles de la modernité culturelles. En empruntant à la psychologie sociale et religieuse, l'auteur va, d'abord, consacrer tout un chapitre à l'analyse du concept d'identité, dans ses différentes acceptions psychologiques et sociologiques. Un autre chapitre est consacré à une rétrospective, à propos des études et recherches sur l'identité, entreprises ces dernières décennies au Maghreb .

La deuxième partie a un caractère plus actuel, orientée vers l'analyse des identités saisies dans la dynamique des situations sociales et symboliques, avant de s'achever sur d'autres qui révèlent, parfois, leur fragilité compte tenu de leur versatilité ou de leur maladie... Et, pour finir, montrer ce qui semble indiquer (parfois) une grave dysfonction de l'identité (l'islamisme, par exemple), celle-ci trouvant, en effet, dans le religieux et l'ontologie, le continuum psychoculturel nécessaire à son unité, à sa cohérence et complétude.

Conclusion : Le nœud du problème identitaire au Maghreb pourrait, donc, tenir dans une sorte d'impasse idéologique... avec une identité (à des degrés divers, selon les pays) «rétractée» et en «mal de dynamisme», freinant les changements et ne semblant pas toujours disposée à les assumer.

L'Auteur : Professeur aux Universités (anthropologie psychanalytique et psychologie de l'interculturel), ancien recteur de l'Université d'Alger, représentant l'Algérie, durant plusieurs années, auprès d'organismes intergouvernementaux, médaillé d'or (2004) de l'Alecso, auteur de plusieurs ouvrages (dont «L'ordre et le désordre» qui met en exergue le vécu culturel de l'Algérien, coincé entre son appétence pour la modernité et la culpabilité permanente éprouvée en face du sentiment de la transgression de l'ordre ancien)

Extrait : « Partout dans ces pays post-coloniaux (Maghreb et depuis peu en Afrique sub-saharienne) et contre la volonté des princes qui s'entêtent à se poser en véritables artisans du «bonheur» des populations déshéritées et qui, au besoin, vont même jusqu'à se muer en chantres tardifs des libertés démocratiques, se dessinent, inexorablement, des cultures mortifères de substitution, à vocation eschatologique : le monde n'a de sens que dans l'accomplissement des valeurs qui préparent sa fin.» (p17)

Avis : Ouvrage de valeur universitaire et scienfique indéniable. Destiné surtout aux chercheurs et aux étudiants.

Citations : «La modernité, ce vieil épouvantail de la conscience arabe» (p 21), «Se réinventer une identité de valeurs dans le culte exclusif des normes religieuses et de l'ancien système culturel, semble finalement tenir d'une entreprise d'exorcisme collectif» (p 234), «La nouvelle configuration du monde ne prévoit aucune place aux «particularismes» encombrants et ce, bien que les pays maghrébins, d'un pathétisme incorrigible, continuent d'en revendiquer le statut auprès des nations riches « (p 242)



Histoire de la presse indigène en Algérie. Des origines jusqu'à 1930. Etude historique de Zahir Ihadaden. Anep Editions, Alger 2016 (1ère édition, Enal 1983, 2è édition, Edition Ihadaden 2003 et 3è édition,Anep 2010), 416 pages, 900 dinars.



Tous les historiens (avec tout le respect qui leur est dû) ont pu dire et écrire bien des choses sur la naissance et le développement du nationalisme algérien, mais les théories sont restées bien incomplètes lorsqu'elles n'ont pas tenu compte du rôle important, sinon majeur, de la presse algérienne «indigène» de langue arabe et de langue française.

Les historiens l'ont ignoré pour deux raisons : Ils ont surtout voulu faire l'histoire de la colonisation, de son développement et de son déclin. Le comportement des indigènes n'avait aucune importance pour eux, quand il présentait un caractère marginal et n'influait pas sur l'évolution immédiate de la colonisation (ex : la période de 1870 à 1900, qui avait vu un «repli» du peuple sur lui-même). D'autre part, il y a le fait qu'une partie de cette presse était rédigée en langue arabe. Ainsi, «l'idée de l'existence d'une nation algérienne n'est perceptible, dans la «presse indigène» de langue française qu'à partir de 1926, avec «L'Ikdam» de Paris, alors que dans la presse indigène de langue arabe, elle fut exprimée par Omar Ben Kadour et Omar Racim, dès 1907»... la période de 1852 à 1881, présentant beaucoup de lacunes, les «indigènes» n'ayant laissé aucun témoignage écrit.

Grâce au Pr Ihadaden, on sait, désormais, avec précision et de manière scientifique, le développement de la presse «indigène» ; un développement qui s'est fait, durant toute l'occupation coloniale, à travers trois régimes successifs : Le régime de liberté surveillée de 1881 à 1925 (la période étudiée) et une presse d'abord souhaitée, puis tolérée et enfin persécutée. Le régime dualiste, fondé sur la discrimination à l'égard de la presse en langue arabe de 1925 à 1947. Le régime répressif, dont le souci était de supprimer toute propagande nationaliste de 1947 à 1962.

Durant toutes ces périodes, la loi française du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse était bien loin d'être appliquée à l'Algérie, pourtant «Département français». Elle ne profitait qu'aux organes de presse appartenant (et destinés) aux colons.

Il faut, cependant, reconnaître que si, à la fin du XIXè siècle, la presse indigène paraissait, encore, incertaine, à la recherche d'une formule, et dépourvue de tous les moyens techniques, financiers et humains, en 1930, elle se présentait avec une tradition et des moyens qui allaient lui permettre de survivre aux difficultés qu'elle allait connaître par la suite : une tradition journalistique, une adaptation (un accomodement) aux exigences du régime juridique, en vigueur, et elle fit prendre conscience de la nécessité de la renaissance nationale. Et, en 1926, «L' Ikdam» était créé à Paris... très vite interdit parce qu'il réclamait l'indépendance. En novembre 1930, «El Ouma» naissait... toujours à Paris, mais tranféré par la suite à Alger. Sa diffusion, en Algérie, allait changer le carctère de la presse «indigène». La presse venait d'acquérir la dimension nationaliste.

L'Auteur : Né en 1929 à Sidi Aïch (wilaya de Bejaïa), Zahir Ihaddaden milita au sein du Ppa, à partir de 1947, puis il rejoint le Fln, dès 1954. Membre de la rédaction du journal «Résistance algérienne» puis celle d' «El Moudjahid» (historique). Il occupe de hautes fonctions dans différents ministères après l'Indépendance. Docteur d'Etat en sciences politiques (Paris 2), ancien directeur de l'Institut des Sciences de l'Information et et de la Communication (Université d'Alger), il a, à son actif, plusieurs publications sur l'histoire du pays

Extrait : «La presse nationaliste a une signification précise. Elle a existé, en Algérie, après 1930. Sa revendication essentielle est l'affirmation de l'existence de la nation algérienne distincte de la nation française et pouvant exister en dehors d'elle, sous la forme d'un Etat libre et indépendant. Or, cette revendication n'a jamais été exprimée par la presse «indigène» avant 1930... Le nationalisme s'est développé après l'échec des revendications «indigènes» (pp 19- 20).

Avis : Très utile aux étudiants en journalisme et en histoire... mais pas seulement. En fait, utile à tous les citoyens qui veulent conaître un pan méconnu de notre histoire.Très accessible.

Citation : «La presse «indigène» contribua, dans une large mesure, à rendre le problème indigène comme une donnée familière de la vie politique, en Algérie. Aux masses «indigènes», elle fit prendre conscience de la nécessité d'une renaissance nationale... Elle réussit à donner à la lutte du peuple algérien une formulation politique» (p 405)



PS : -Selon le Centre Arabe de Développement (2013) , «un enfant arabe lit en moyenne 6 minutes par an avec une moyenne de 6 feuillets annuels, un jeune arabe lit en moyenne une demi-page à un demi-livre et la moyenne générale de lecture d'un citoyen arabe ne dépasse pas 10 minutes, en comparaison avec 12.000 minutes de lecture pour le citoyen européen..

400 livres sont publiés en moyenne, annuellement, pour l'enfant arabe, tous pays confondus, tandis qu'un enfant américain dispose de plus 13.260 ouvrages et qu'un enfant anglais dispose de 3.837 livres et le Français de 2.118 et le Russe de 1.458 !

Le citoyen britannique lit en moyenne 7 livres par an, en comparaison, 20 citoyens arabes lisent un livre ce qui équivaut à 140 fois moins ! L'Américain lit, de son côté, 11 livres par an (220 fois) !

Les Arabes produisent seulement 1,1% des livres édités dans le monde pour une population qui représente, quand même, 5,5 % de la population mondiale. Ils dépensent seulement 0,2% de leur PNB pour la Recherche scientifique (les USA y consacrent 3,1%).» Les chiffres ne sont guère mieux pour les pays de l'O.C.I, voire pire encore. Très en-deçà des standards internationaux. On ne traduit quasiment rien comme on ne produit quasiment rien non plus, 13 articles en moyenne pour un million de musulmans, 137 pour le reste du monde.