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KIEV N'EST PAS SI LOIN !

par K. Selim

Les Algériens, occupés par leurs affaires, n'ont pas suivi avec toute l'attention voulue les événements qui s'accélèrent en Ukraine. Les thèses sont, comme d'habitude, tranchées sur un pays situé sur une ligne de fracture géopolitique ancienne mais toujours vivace. Les uns, et pas seulement en Russie, y voient un coup d'Etat orchestré par l'Europe qui prend appui sur une contestation interne que l'on amplifie et l'on soutient. A l'opposé, se développe la thèse d'une révolution en marche qui tenterait de bousculer une dictature… Sauf que les contextes et les événements n'ont rien de simple.

Le président Viktor Ianoukovitch a bien été élu et n'a été imposé ni par Moscou ni par l'armée. Le pays compte ses pro-russes comme ses pro-occidentaux. Ces derniers sont aujourd'hui à l'assaut du pouvoir par des moyens qui n'ont rien à voir avec la démocratie. Que ce mouvement de contestation ait le soutien actif et offensif des Occidentaux, c'est un fait ! Ils n'en font d'ailleurs pas mystère. Mais ceux qui ont donné une majorité à Ianoukovitch sont également une réalité qui ne peut être niée. La combinaison des polarisations internes et des interventions extérieures crée une situation de blocage avec risque de débordement dans la guerre civile.

Ce que l'on peut observer dans cet enchaînement est que les Ukrainiens ont perdu la main au profit de puissances étrangères. Un compromis, précaire, semble s'être mis en place prévoyant la tenue d'élections présidentielles anticipées avant la fin de l'année. La partie de bras de fer géopolitique qui se joue n'est pas terminée pour autant et l'Ukraine risque d'en payer le prix fort. Les événements actuels se solderont-ils par un vainqueur et un vaincu ? Ou alors le pays va-t-il sombrer dans une guerre civile avec à terme sa partition ? Il est clair que la situation économique de ce pays l'a fragilisé au point de ne plus être en mesure de stopper l'exacerbation de la crise. Et comme l'Ukraine se trouve justement sur la ligne où se poursuit, sous d'autres formes, la vieille confrontation glaciale, les forces politiques ont naturellement tendance à se positionner en fonction d'alliance extérieure.

A défaut d'une capacité de circonvenir la crise et de créer des consensus dynamiques pour la dépasser, le champ des possibilités pour les manœuvres extérieures s'élargit irrésistiblement. En Ukraine, il ne s'agit plus de débat «national», mais d'une bataille en bonne et due forme entre pro-occidentaux et pro-russes. Jusqu'où cela mènera-t-il est sans doute une question importante. Mais on peut se demander si désormais les camps en lice dans ce pays ne sont pas transformés en simples supplétifs, en fantassins de forces extérieures. Tout simplement parce qu'incapables de trouver des réponses satisfaisantes à la crise, celle-ci les dépasse totalement.

 A l'heure où en Algérie tout va dans le sens de la reconduction du statuquo derrière le discours lénifiant de la préservation de la «stabilité», l'Ukraine nous rappelle que l'incapacité nationale à dégager des issues aboutit au désastre. L'Algérie n'est pas en crise depuis les déclarations de Saadani. Elle l'est au moins depuis octobre 1988 et comme une pathologie dont on n'a traité superficiellement que quelques symptômes, le mal se propage et s'aggrave. Irrémédiablement ? Le statuquo entretenu par les moyens sécuritaires et la redistribution clientéliste devient intenable. L'incapacité nationale, entre incompétence croissante et aveuglement patent, à dégager une issue ne signifie pas que des solutions ne nous seront pas imposées de l'extérieur, et dans les pires conditions. Si la sortie par le haut et par le compromis est fermée, il ne restera que les refondations par le bas alimentées par une situation politique et sociale particulièrement préoccupante.