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LE MOMENT OU JAMAIS

par K. Selim

L'Algérie baigne depuis deux décennies au moins à l'ombre de la rente, mais sans débat aucun sur le nécessaire renouvellement de son projet national. On a marqué le cinquantenaire de l'indépendance dans la commémoration routinière sans aucun effort d'introspection, sans même l'esquisse d'un bilan. En surface, le pays est stable, des laudateurs le répètent à l'envi : il ne faut pas que ça change. En off pourtant, des responsables ne se privent pas de dire qu'il y a un grave problème de gouvernance, que la compétence avérée des individus est totalement incapable de surpasser la formidable inertie du système. Aime-t-on vraiment son pays quand on discourt de manière creuse alors que l'on sait, depuis au moins 1988, qu'il y a crise et qu'elle est profonde, structurelle et non conjoncturelle ?

A deux mois de l'élection présidentielle, la charge anti-DRS aussi inattendue que «radicale» d'Amar Saadani a été la manifestation «clinique» de l'exacerbation de cette crise. Même si le débat a dérapé parfois dans la grossièreté, des questions essentielles sont désormais posées. On ne doit pas oublier qu'au sens étymologique la crise renvoie au mot grec de krisis, de «jugement» et de «décision». On est bien dans ces «moments clés» où l'avenir peut se décider pour le meilleur, c'est-à-dire le mouvement, le changement, l'élan, ou le pire, c'est-à-dire le statuquo, la stagnation, la régression. L'enjeu est tellement important qu'aucune sommation de se taire n'est acceptable. Il ne s'agit pas d'incriminer, de régler des comptes mais de se décider, sérieusement, à ouvrir les yeux.

On peut même concéder qu'il existe une «menace extérieure» et que l'Algérie est l'objet «d'appétit de forces voraces », mais on se doit de se répéter que nous vivons dans un monde avec ses dangers, ses menaces. Et que ces menaces externes présumées ou fantasmées ne doivent pas servir à brider le débat citoyen. On ne se protège pas quand on bâillonne les citoyens, on s'affaiblit. On a vécu, en live, l'effondrement de l'Union soviétique, l'effritement du bloc de l'Est, la disparition de l'URSS, l'occupation de l'Irak, la pulvérisation de la Syrie et la clochardisation de la Libye dans le bonheur des milices… et cela suffit amplement pour apporter la démonstration de l'incapacité des systèmes autoritaires à protéger les pays qu'ils étouffent. Le risque extérieur grandit avec nos faiblesses intérieures. Nos moyens financiers et humains ne sont pas négligeables, nos rendements sont terriblement limités.

Il faut bien accepter d'en débattre et se demander, prosaïquement, pourquoi cela ne marche pas. Au niveau de l'économie, avec des moyens beaucoup moins importants, d'autres pays font beaucoup mieux que nous. Les Algériens sont privés d'un champ politique ouvert, ils n'ont pas les institutions qui permettent de contrôler, de corriger et de réorienter. Cela ne les empêche pas de faire des comparaisons. La plus grande imposture consiste à présenter ce qui s'est passé en Irak, en Syrie ou en Libye comme un argument en faveur d'une fumeuse «stabilité». On sait tous que c'est bien la «stabilité» de Saddam, de Kadhafi et de Bachar qui sont en bonne partie la cause du malheur de ces peuples. On désarme les gens quand on agite la peur de l'extérieur pour justifier une privation des droits et des libertés.

La crise des années 90 en Algérie n'est pas séparable de l'impasse générale de l'autoritarisme dans le monde arabe. Cette crise n'a pas été traitée. Le pays a été politiquement gelé depuis le début des années 2000. On arrive clairement à une fin de cycle. Ce gel peut, bien entendu, être reconduit, les citoyens n'ayant pas les moyens, dans l'immédiat, de peser contre. Mais on sait tous, citoyens comme «décideurs», que son coût sera exorbitant. La crise cela veut dire le «moment ou jamais». Or, même si cela est tardif, c'est encore le «moment» de changer, dans l'ordre, pour le meilleur, pour éviter le pire. Et c'est bien pour cela qu'aucune «fin de partie» n'a de sens.