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ABUS DE MONOPOLE

par M. Saadoune

Eepad a cessé d'être fournisseur d'Internet en 2009 lorsqu'Algérie Télécom a décidé de lui couper le jus en raison de dettes impayées. Il y avait un litige entre les deux parties sur le montant de la dette, Algérie Télécom l'estimant à 3,8 milliards de dinars, Eepad l'estimant à moitié moins. Quatre ans plus tard, on apprend, à l'occasion du passage, hier, de Nouar Harzallah, PDG de l'entreprise, sur la Radio de Maghreb Emergent, que la Cour suprême a définitivement tranché sur le litige en donnant raison à Eepad. On est devant un cas exemplaire d'abus de monopole. Un litige commercial sur le montant de la dette dont la justice est saisie devait-il entraîner une rupture de la fourniture de service ?

Le principe de la continuité de service avait été contesté, en son temps, par le groupe public qui estimait qu'il ne pouvait prévaloir en cas de non-paiement des dettes. On observait déjà le glissement vers la désinformation : l'entreprise privée ne refusait pas de payer sa dette, elle en contestait le montant. Avec bonne foi - et sur la base des informations disponibles - l'affaire avait été présentée par des journalistes comme un cas d'exploitation du secteur public par le privé. Aujourd'hui que la Cour suprême a confirmé qu'Eepad avait raison de contester une facturation excessive de la part du groupe public, il faut bien rétablir les faits. Eepad a été indûment privée d'un service - l'interconnexion dont Algérie Télécom a le monopole - qui l'a étranglée et a menacé sa pérennité.

L'entreprise existe toujours, elle ne fait plus dans la fourniture Internet mais dans son premier métier, le contenu. Mais ces quatre ans de privation de service ont eu un coût : Eepad employait 400 personnes, elle n'en emploie qu'une cinquantaine. Elle a été pratiquement obligée de s'expatrier en Tunisie pour survivre… Aujourd'hui, l'entreprise est fondée de relancer la procédure judiciaire en réclamant des dommages et intérêts pour une décision qui l'a gravement affectée. On ne sait pas si Eepad le fera. Mais ce qu'il faut en retenir surtout est le très mauvais usage qui est fait d'une situation de monopole. Le groupe public pouvait choisir de continuer à maintenir l'interconnexion de l'entreprise - et éviter de mettre son existence en danger - en attendant que la justice tranche. C'est un autre choix qui a été fait qui se révèle, à la lumière de la décision de la justice, totalement aberrant.

Le capitalisme privé algérien n'est pas très vertueux en général - il correspond bien au contexte affairiste ambiant - mais il donne parfois des entreprises porteuses utiles pour l'économie algérienne. Au lieu de chercher des solutions pour éviter des cessations d'activités - quitte à «nationaliser» ! -, on préfère «liquider» et faire le vide. Cela a été le cas avec les entreprises du groupe Khalifa où, encore, la joint-venture Brown Roots and Condor (BRC) liquidée après le rachat des parts de Haliburton. Tonic Emballage a été récupérée presque in extremis après des années d'abandon. Dans le cas d'Eepad, il n'y a pas de disparition, mais un élan a été cassé. Une entreprise a été arrêtée à tort pendant quatre ans, des centaines d'emplois ont été perdus… Eepad existe toujours, en plus petit et dans son métier originel, mais les choses auraient pu aller autrement… si la tendance facile «à liquider» ne l'a pas emportée.