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La liberté avant même… la libération

par Kamel Daoud

Manifester est contre la Charia et l'Islam. C'est la dernière trouvaille de la monarchie saoudienne contre la levée du vent du changement dans le royaume. Le " Vous manifestez contre Dieu en manifestant contre moi " est l'équivalent du " Ceux qui sont contre moi sont contre la nation ". Passons donc sur ce que l'on sait des fourberies des dictatures et allons vers ce que l'on ne veut pas savoir : les révolutions et les demandes de démocratie touchent même les pays qui n'existent pas encore ou les pays qui ont cessé officiellement d'exister.

 En premier exemple, l'Irak : ce pays, que l'on croyait enfermé dans un jeu d'intestins entre chiites, sunnites, Kurdes et Américains, vient, soudainement, de prouver que son peuple existe et qu'il veut avoir lui aussi un pays et des mains et des poumons. Soudainement, les Irakiens se sont soulevés partout dans les grandes villes du pays pour demander eux aussi la démocratie, des élections propres, une lutte contre la corruption et des droits humains. La dictature de Saddam, plusieurs guerres et une destruction programmée du pays et sa " confessionnalisation " n'ont pas réussi à effacer les Irakiens ! Ils existent et le disent. On a de la peine, même aujourd'hui, à les distinguer derrière les grilles agréées des clichés des médias et ils sont pourtant là. D'un seul coup, en deux ou trois jours, " Facebook ", les Irakiens ne sont plus des gens d'El Qaïda, des milices, des kamikazes, des séparatistes, des chiites ou des cadavres. D'un seul coup, ils sont là, nombreux, unis, dépassant le nombre des morts par le nombre des vivants malgré un traitement médiatique tiède. C'est dire que la demande de démocratie dans le monde arabe casse les myopies qui ont enfermé les " Arabes " dans les rôles subalternes des immigrés clandestins ou des islamistes agités ou des soumis culturels.

 Un autre exemple ? Le Liban. Là aussi, le pays se réveille et veut… un pays. Des marches ont été lancées la semaine dernière contre " l'Etat des confessions ", les milices, les clans et les " familles ". Invraisemblable dans un pays qui existe à peine et que l'on réduit vite à des bombes et des ethnies et à des partis religieux. Reste que le meilleur exemple est celui du Sahara Occidental. Le cas d'un pays qui n'existe pas encore mais qui est déjà une dictature. Son Président y est Président depuis… 1982 et pour longtemps encore !

 Des jeunes " Facebook " y ont appelé donc à la démocratie contre la corruption, le népotisme et le clientélisme. Là aussi, on a de la peine à admettre que les Sahraouis existent en dehors du cadre strict de leur parti unique, de l'ONU, des décomptes et des tensions entre les pays voisins. Bien sûr, cette lettre ouverte de jeunes Sahraouis pour un peu plus de liberté avant la libération sera " mangée " par les adversaires : le Maroc en fera la joie de ses propagandes, le RASD y dénoncera une manipulation, les amis de la RASD y verront une manœuvre, etc. Dans tous les cas, rares seront ceux qui admettront que derrière la " cause " existe un peuple et des jeunes qui veulent ce que tous leur refusent : une vie digne, une démocratie, une liberté et le choix d'avoir des choix. Ce pays qui n'existe pas encore enferme les siens au nom de la lutte contre ceux qui l'enferment dans leurs propres programmes coloniaux. Rares seront ceux qui admettront que le vent du changement n'est pas une manœuvre, un complot, une " opération noire ", une tentative de coup d'Etat ou une " main étrangère ". C'est la ligne de partage entre une époque morte qui veut tuer et une époque nouvelle qui veut naître.

 Chez nous, en effet, les dictatures n'ont même pas besoin d'avoir un Etat ou un pays : les dictateurs sont là avant la naissance des pays, pendant et même après qu'il ne reste plus rien du pays comme le prouve le cas de la Libye. Les dictatures ont beaucoup de prétextes : la menace du chaos, " la stabilité de la nation ", l'Islam ou l'impératif de la lutte pour la libération. Les jeunes Sahraouis ont peut-être compris, au spectacle des autres indépendances, qu'il vaut mieux avoir la liberté avant la libération car, après, c'est trop tard et cela peut mal tourner et ils le savent désormais !