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L'art de la guerre au XXIe siècle: Quand la stratégie devient manipulation

par Salah Lakoues

Le conflit qui oppose les États-Unis et Israël à l'Iran est entré dans sa quatrième semaine. Sur le terrain, les frappes de missiles, les attaques en mer et les déploiements militaires continuent de faire la une de l'actualité.

Mais à y regarder de plus près, le véritable enjeu de cette guerre dépasse largement le cadre du détroit d'Ormuz ou des installations nucléaires iraniennes. Ce conflit est en train de révéler une transformation profonde des équilibres stratégiques mondiaux, une mutation de l'art de la guerre où les perceptions comptent autant que les réalités, et où les États-Unis - pourtant première puissance militaire du monde - apparaissent de plus en plus comme un acteur contraint, instrumentalisé, voire mené en bateau par des adversaires qui ont appris à déjouer leur stratégie.

Au centre de ce théâtre d'opérations se trouve une figure qui fascine et déconcerte : Donald Trump. Sa stratégie d'imprévisibilité systématique - la Madman Theory (théorie du fou)- a été théorisée comme une méthode de déséquilibre de l'adversaire. Mais l'analyse approfondie des événements révèle que cette méthode, loin de faire de Trump le maître du jeu, a été progressivement comprise, neutralisée, puis retournée contre lui par trois adversaires successifs : Kim Jong-un en Corée du Nord, Vladimir Poutine en Russie, et aujourd'hui Ali Khamenei en Iran.

La guerre américano-israélienne contre l'Iran qui en révèle bien plus qu'elle n'en résout

La révélation récente du directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme américain (NCTC), Kent, apporte une lumière crue sur cette situation. Selon lui, c'est Israël qui a entraîné Trump dans cette guerre - non pas pour les intérêts américains, mais pour ses propres intérêts stratégiques. Cette déclaration, émanant d'une source aussi autorisée, confirme ce que beaucoup soupçonnaient : Trump n'est pas le maître du jeu qu'il prétend être. Il a été instrumentalisé par son allié israélien, et cette instrumentalisation explique en grande partie les contradictions apparentes de sa politique.

Mais la révélation de Kent va plus loin. Elle met en lumière une incohérence fondamentale dans la stratégie de Trump : alors qu'il a fait preuve d'une retenue exemplaire avec la Corée du Nord, refusant de donner à Kim Jong-un l'occasion d'une guerre qui aurait dévasté la Corée du Sud et le Japon, il a exposé les pays du Golfe - qui n'étaient pas demandeurs d'une guerre - à un conflit qui ne les concerne pas directement. Cette diûérence de traitement révèle que Trump n'a pas agi en fonction des intérêts américains ni même des intérêts des alliés traditionnels des États-Unis, mais en fonction des intérêts d'Israël.

Cette analyse propose de retracer, de manière fluide et pédagogique, l'ensemble de cette chaîne stratégique : d'abord en comprenant la méthode Trump et ses limites, puis en montrant comment Kim Jong-un a été le premier à la déjouer et à « mener Trump en bateau », ensuite en analysant comment Poutine a observé et appliqué ces leçons, puis en examinant la manière dont l'Iran a hérité de cette double expérience pour mener sa propre contre-stratégie, avant de conclure sur la révélation de Kent qui éclaire rétrospectivement l'ensemble de ce dispositif.

La méthode Trump - la Madman Theory (théorie du fou) et ses limites

Analyse intégrale d'un conflit où les États-Unis ne sont plus le maître du jeu Une stratégie d'imprévisibilité systématique

La Madman Theory (théorie du fou) , n'est pas une invention de Donald Trump. Elle a été théorisée par Richard Nixon pendant la guerre du Vietnam. L'idée est simple mais redoutable : faire croire à l'adversaire que l'on est imprévisible, irrationnel, prêt à tout - y compris à des actions démesurées - pour le pousser à la prudence. Nixon expliquait à son conseiller à la sécurité nationale, Henry Kissinger

: « Je veux qu'ils pensent que je suis un fou qui pourrait devenir incontrôlable. » Face à un adversaire

qui ne sait jamais quelle sera la prochaine décision, la tentation est grande de geler ses propres actions pour éviter une erreur d'appréciation fatale.

Trump a élevé cette méthode au rang d'art politique. Son usage des réseaux sociaux, ses déclarations en apparence impulsives, ses volte-face soudaines - tout cela participe d'une mise en scène de l'imprévisibilité. Dans le conflit avec l'Iran, cette stratégie se déploie sur plusieurs fronts :

Sur le plan militaire : en annonçant un retrait tout en envoyant des renforts, Trump brouille les cartes de l'état-major iranien. Téhéran doit désormais envisager deux hypothèses contradictoires : soit les États-Unis préparent une frappe chirurgicale suivie d'un départ rapide, soit ils posent les bases d'une intervention plus durable. Dans le doute, l'Iran hésite à engager ses forces majeures. Les 2 500 Marines supplémentaires déployés constituent une unité expéditionnaire conçue pour des débarquements amphibies rapides - une capacité qui peut aussi bien servir à une opération limitée qu'à une intervention plus large.

Sur le plan économique : la levée temporaire des sanctions sur le pétrole iranien est un signal puissant. Elle signifie à Téhéran : « Je peux vous étrangler un jour, et vous financer le lendemain. Votre principale source de revenus dépend désormais de mon bon vouloir quotidien. » Cette incertitude permanente complique la planification économique de l'Iran.

Sur le plan diplomatique : en déclarant que les États-Unis pourraient se retirer du détroit d'Ormuz sans le stabiliser, Trump envoie un message à ses alliés asiatiques. La sécurisation de cette voie maritime stratégique pourrait leur incomber. Cette menace implicite vise à les pousser à assumer davantage de responsabilités.

Des contradictions qui en disent long

En l'espace de quelques heures, l'administration Trump a émis des signaux en apparence inconciliables: D'un côté, Trump déclare envisager un « retrait progressif » des troupes, aûrmant que les objectifs sont atteints. De l'autre, le Pentagone annonce l'envoi de trois navires de guerre supplémentaires transportant 2 500 Marines. Alors que les sanctions pétrolières étaient présentées comme une arme de pression maximale, Washington lève celles qui frappent le pétrole iranien déjà expédié. Trump suggère que les États-Unis pourraient se retirer sans stabiliser le détroit d'Ormuz, tout en aûrmant qu'ils apporteront leur aide si on le leur demande. À première vue, ces signaux contradictoires donnent l'impression d'une administration désorganisée, voire chaotique. Pour les détracteurs de Trump, c'est la preuve qu'il n'existe aucune stratégie claire et cohérente. Mais une autre lecture est possible : celle qui voit dans ces contradictions l'application délibérée d'une méthode.

Les limites de la méthode

Cependant, la Madman Theory (théorie du fou), comporte des risques considérables que Trump semble parfois sous-estimer.

D'abord, le risque d'escalade accidentelle. Un commandant iranien, convaincu qu'une frappe américaine est imminente, pourrait ordonner une riposte préventive qui déclencherait une guerre que personne ne souhaitait.

Ensuite, le risque pour la crédibilité alliée. Israël et les monarchies du Golfe, confrontés à un allié dont les signaux sont contradictoires, pourraient être tentés d'agir seuls, brisant ainsi la cohésion stratégique.

Enfin, le risque pour la cohésion politique intérieure. La critique de la républicaine Nancy Mace - « bombarder l'Iran d'une main et acheter son pétrole de l'autre » - montre que même dans son propre camp, la méthode suscite des interrogations.

C'est précisément sur ces limites que les adversaires de Trump ont appris à jouer.

Kim Jong-un - le maître du «mener en bateau»

Le laboratoire nord-coréen

Pour comprendre comment les adversaires de Trump ont appris à déjouer sa méthode, il faut remonter à ce qui a été le laboratoire stratégique de cette confrontation : la relation entre Trump et la Corée du Nord entre 2017 et 2019.

Quand Donald Trump entre à la Maison-Blanche en janvier 2017, la situation dans la péninsule coréenne est à son point de tension maximal depuis des décennies. Kim Jong-un a accéléré les essais nucléaires et balistiques. Les missiles nord-coréens survolent le Japon. Les menaces de destruction mutuelle fusent des deux côtés.

Trump adopte d'emblée une posture maximaliste. Il qualifie Kim de «petit homme-fusée» (Rocket Man), menace de déchaîner «le feu et la fureur» (fire and fury) sur la Corée du Nord, et promet une destruction totale si Pyongyang ose attaquer les États-Unis ou leurs alliés. Les tweets s'enchaînent, les déclarations se contredisent. La Madman Theory (théorie du fou) , est déployée dans toute sa puissance.

Face à lui, Kim Jong-un incarne pourtant un adversaire que Trump n'a pas anticipé. Loin de céder à la pression, loin de reculer devant l'imprévisibilité américaine, le jeune dirigeant nord-coréen va déployer une stratégie en plusieurs temps qui deviendra le modèle de la résistance à Trump.

La stratégie de Kim : escalade puis saisie de l'initiative Kim comprend d'emblée deux choses essentielles :

Premièrement, Trump est un négociateur. Derrière les postures de fou, derrière les menaces incendiaires, il y a un homme qui veut des deals, qui veut des victoires à montrer, qui veut entrer dans l'histoire. L'imprévisibilité de Trump n'est pas une fin en soi - c'est un moyen de déséquilibrer l'adversaire pour obtenir une meilleure position de négociation.

Deuxièmement, Trump a besoin de spectacle. Sa stratégie repose sur l'attention médiatique, sur les images chocs, sur les moments historiques. Priver Trump de ces moments, c'est le priver de sa force.

Kim va donc jouer un double jeu :

• D'abord, une escalade spectaculaire. Les essais nucléaires et les tirs de missiles se poursuivent. La menace devient concrète. Trump est poussé à réagir, mais il n'a pas d'option militaire satisfaisante - une guerre avec la Corée du Nord ferait des centaines de milliers de morts en Corée du Sud et au Japon, des alliés américains.

• Puis, une saisie soudaine de l'initiative diplomatique. En mars 2018, Kim annonce sa volonté de rencontrer Trump. La proposition prend le président américain par surprise. Il ne peut pas refuser - l'opinion publique et les alliés verraient cela comme une faiblesse. Mais en acceptant, il entre sur le terrain de Kim, qui fixe le rythme et les conditions.

Le sommet de Singapour : l'art de la manipulation

Le sommet de Singapour, en juin 2018, est un chef-d'œuvre de manipulation stratégique de la part de Kim. Premièrement, le cadrage symbolique. Trump arrive à Singapour en se présentant comme le grand négociateur, celui qui va résoudre en une rencontre un conflit vieux de soixante-dix ans. Kim, lui, arrive avec une image soigneusement construite : celle du leader moderne, ouvert, prêt à tourner la page. Les médias du monde entier diûusent les images des deux hommes se serrant la main. Trump est conquis.

Deuxièmement, l'accord ambigu. Le texte signé à Singapour est d'une imprécision calculée. Il parle de «dénucléarisation complète de la péninsule coréenne» - une formulation qui a toujours inclus, pour Pyongyang, des concessions américaines (retrait des troupes de Corée du Sud, fin des exercices militaires). Trump, pressé de proclamer une victoire historique, ne s'attarde pas sur les détails.

Troisièmement, l'engagement minimal. Kim a obtenu le sommet sans rien céder de substantiel. Aucune inspection internationale, aucun engagement contraignant, aucune destruction vérifiable d'armes. Il a simplement suspendu les essais nucléaires - une mesure qu'il pouvait présenter comme une concession tout en sachant que son arsenal était déjà suûsant pour garantir sa sécurité.

Quatrièmement, la transformation narrative. Avant Singapour, Kim était un « homme-fusée », un dictateur paria, une menace pour la paix mondiale. Après Singapour, il devient un interlocuteur respectable, un leader avec lequel le président américain s'entretient d'égal à égal. La normalisation de son image est en soi une victoire stratégique.

Les leçons nord-coréennes

Kim Jong-un a ainsi oûert au monde plusieurs leçons essentielles sur la manière de traiter avec Trump

Leçon n°1 : Ne jamais céder à l'émotion. Trump cherche à provoquer une réaction, à déstabiliser. Kim a toujours répondu avec un calme imperturbable. Les insultes (« petit homme-fusée ») sont restées sans réponse directe. La dignité aûchée de Kim a contrasté avec l'emportement de Trump, inversant le rapport de force moral.

Leçon n°2 : Saisir l'initiative diplomatique. Trump pensait que l'imprévisibilité lui donnait l'initiative. Kim a montré qu'on pouvait reprendre cette initiative en proposant des rencontres, en imposant son propre tempo, en forçant Trump à réagir plutôt qu'à agir.

Leçon n°3 : Utiliser le besoin de spectacle de Trump. Trump a besoin d'images, de sommets, de victoires annoncées. Kim lui a oûert cela - mais à ses propres conditions. Chaque sommet a été une victoire médiatique pour Trump, mais une victoire stratégique pour Kim.

Leçon n°4 : Ne jamais faire de concessions irréversibles. Kim a gardé son arsenal nucléaire intact. Ce qu'il a oûert (suspension des essais, démantèlement symbolique) était réversible ou marginal. Il a ainsi préservé sa force de dissuasion tout en donnant l'illusion du progrès.

Leçon n°5 : Transformer la relation. Avant Trump, la Corée du Nord était un paria. Après les sommets, elle est devenue un interlocuteur que les présidents américains rencontrent. Cette normalisation diplomatique, obtenue sans concessions majeures, est un succès durable.

Poutine - l'élève attentif qui perfectionne la méthode

Le regard de Moscou sur le duel Trump-Kim

Poutine a observé les sommets américano-nord-coréens avec une attention rare. Le Kremlin dispose de services de renseignement eûcaces et d'une tradition d'analyse stratégique qui lui permet de décortiquer les interactions entre dirigeants. Il y a tout lieu de penser que les conseillers de Poutine ont produit des notes détaillées sur la méthode Trump, ses points forts et ses faiblesses, telles qu'elles se sont révélées dans la confrontation avec Kim.

Ce que Poutine a vu, c'est un Trump qui :

Est vulnérable à l'appel de l'histoire - il veut être le président qui a résolu la crise nord-coréenne. Est sensible à l'image - les sommets, les poignées de main, les moments « historiques » comptent plus pour lui que le contenu des accords. Est pressé par les échéances politiques - les sommets ont été organisés en fonction de son agenda électoral. N'a pas de stratégie à long terme - l'imprévisibilité est à la fois une force et une faiblesse, car elle empêche toute planification cohérente. Recule quand l'adversaire ne cède pas - l'échec d'Hanoï a montré que Trump préfère quitter la table plutôt que d'accepter un mauvais accord, mais il ne franchit pas le pas de l'escalade militaire

L'application à la relation avec Trump

Poutine va appliquer ces leçons dans sa propre relation avec Trump, avec un succès qui deviendra évident au fil des années.

D'abord, il refuse de jouer le jeu de l'émotion. Les tweets de Trump, les déclarations contradictoires, les menaces - Moscou répond par une constance glaciale. Les réactions russes sont mesurées, institutionnelles, dépersonnalisées. Jamais Poutine ne s'abaisse à répondre à une provocation sur Twitter. Jamais il ne donne à Trump le spectacle de l'oûense ou de la colère.

Ensuite, il saisit l'initiative diplomatique. Comme Kim, Poutine propose des rencontres, des sommets (Helsinki en 2018), des échanges. Il fixe le cadre, le tempo, les conditions. Trump, flatté d'être invité à rencontrer le « maître du Kremlin », accepte sans exiger de concessions préalables.

Ensuite, il utilise le besoin de spectacle de Trump. Le sommet d'Helsinki est un triomphe médiatique pour Trump - il apparaît comme le président qui dialogue avec Poutine, qui peut résoudre les conflits par la discussion. Mais sur le fond, Poutine n'a rien concédé. La Crimée reste russe. L'influence en Syrie est préservée. Les ingérences électorales ne sont pas abordées sérieusement.

Ensuite, il ne fait aucune concession irréversible. Les accords conclus avec Trump sont soit vagues, soit non contraignants, soit rapidement dépassés par les événements. Poutine a appris de Kim que les engagements symboliques suûsent pour satisfaire Trump - et que le temps travaille toujours en faveur de celui qui ne s'engage pas irrévocablement.

Enfin, il transforme la relation. Comme Kim, Poutine a obtenu une normalisation des échanges au plus haut niveau. Trump a qualifié Poutine de « grand leader », a minimisé les ingérences russes, a hésité à renforcer les sanctions. Le Kremlin a ainsi consolidé sa marge de manœuvre.

La guerre d'Ukraine : l'aboutissement de la méthode

L'invasion de l'Ukraine en février 2022 - après que Trump a quitté la Maison-Blanche - est l'aboutissement de cette méthode. Poutine a appliqué à Biden les leçons apprises avec Trump : l'imprévisibilité, l'initiative soudaine, le refus de céder à l'émotion. Mais surtout, il a montré qu'il avait intégré une leçon fondamentale de la relation Trump-Kim : l'imprévisibilité fonctionne quand l'adversaire ne s'y attend pas.

Poutine a laissé croire pendant des mois à une escalade diplomatique. Les exercices militaires étaient présentés comme des manœuvres normales. Les négociations continuaient. Puis, dans un retournement que personne n'avait anticipé - pas même les services de renseignement américains - les chars russes ont franchi la frontière.

La Madman Theory ( théorie du fou), que Trump avait utilisée contre ses adversaires était devenue, entre les mains de Poutine, une arme retournée contre l'Occident.

L'Iran - l'héritier qui applique la méthode à son profit

Téhéran, observateur des observateurs

Les Iraniens n'ont pas été passifs face à ces évolutions. Le régime iranien dispose d'une solide culture stratégique et d'une capacité d'analyse des relations internationales qui lui a permis d'observer, d'étudier et d'apprendre.

Le duel Trump-Kim : les sommets, les manipulations, l'art de « mener en bateau ». Les Iraniens ont vu comment un adversaire apparemment plus faible a pu neutraliser la puissance américaine par une combinaison d'escalade contrôlée et de saisie diplomatique.

L'application par Poutine : la manière dont le Kremlin a utilisé les leçons nord-coréennes pour gérer sa propre relation avec Trump. Les Iraniens, qui entretiennent une relation privilégiée avec Moscou, ont eu accès à cette analyse.

Les échecs de Trump : les sommets qui n'ont rien donné, l'incapacité à obtenir des concessions réelles, la frustration qui a conduit à des impasses.

Les Iraniens ont ainsi bénéficié d'un double héritage stratégique : la méthode nord-coréenne aûnée par l'expérience russe.

Une culture stratégique de la patience

Les Iraniens possèdent une tradition stratégique qui les prédispose à résister à la méthode Trump. Depuis la révolution de 1979, la République islamique a bâti sa survie sur une forme de résistance que les Iraniens appellent le sabr - la patience. Ce concept, d'origine coranique, désigne une forme d'endurance active, une capacité à supporter l'adversité sans céder ni à la précipitation ni au désespoir. Face à huit ans de guerre avec l'Irak (1980-1988) qui a fait plus d'un million de morts, face à des décennies de sanctions internationales, face à l'assassinat de ses généraux et de ses scientifiques nucléaires, l'Iran a toujours privilégié la constance dans la durée. Le régime a développé une capacité exceptionnelle à encaisser les coups sans s'eûondrer, à transformer chaque pression en ressource narrative.

Cette culture stratégique a permis à Téhéran de ne pas tomber dans le piège tendu par Trump. Lorsque le général Qassem Soleimani a été assassiné en janvier 2020, la riposte iranienne a été frappante par sa retenue calculée : des frappes sur des bases irakiennes, annoncées à l'avance, permettant à Trump de sauver la face et d'éviter une escalade.

La riposte pétrolière : un coup de maître stratégique

L'épisode le plus récent et le plus significatif de cette stratégie est la riposte iranienne à la levée des sanctions sur le pétrole. Lorsque l'administration Trump a annoncé cette mesure - présentée comme un geste de bonne volonté destiné à faire baisser les prix mondiaux de l'énergie - les Iraniens ont répondu avec une déclaration d'une simplicité dévastatrice : «Tout le pétrole qui était en mer était déjà vendu.»

Cette riposte concentre en une phrase tous les enseignements tirés de Kim et de Poutine :

Elle refuse l'émotion : pas de triomphalisme, pas d'insulte, juste un fait. Elle saisit l'initiative : c'est l'Iran qui explique ce qui se passe, pas Washington. Elle utilise le besoin de spectacle de Trump : le président américain avait annoncé sa mesure avec faste ; les Iraniens réduisent ce geste à une simple formalité administrative. Elle ne concède rien : le pétrole était déjà vendu, donc aucune concession iranienne n'est nécessaire. Elle expose la vanité du geste américain : Washington pensait faire un cadeau ; les Iraniens montrent qu'ils n'avaient pas besoin de ce cadeau.

Khamenei, héritier de Kim et de Poutine

Quand on analyse les déclarations de Khamenei pendant le conflit, on retrouve la patte de Kim et de Poutine. Le Guide suprême parle avec une autorité tranquille, une constance qui contraste avec l'emportement de Trump. Il se place dans une temporalité longue, celle de l'histoire, face à l'immédiateté des tweets. Il aûrme la victoire comme un fait accompli, sans attendre que les armes se taisent.

Lorsqu'il déclare que « l'Iran a gagné la guerre », il ne parle pas seulement de la résistance militaire. Il parle aussi de la victoire dans la guerre des perceptions : l'Iran a résisté non pas à la puissance américaine seule, mais à l'alliance américano-israélienne. Et il a tenu.

L'aveu de Kent - quand Washington reconnaît avoir été instrumentalisé

Une révélation qui change la donne

L'analyse de cette chaîne stratégique trouve soudain un éclairage nouveau avec les déclarations de Kent, le directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme américain (NCTC). Selon lui, c'est Israël qui a entraîné Donald Trump dans cette guerre - non pas pour les intérêts américains, mais pour ses propres intérêts stratégiques.

Le NCTC n'est pas un acteur ordinaire de l'appareil d'État américain. Créée après les attentats du 11 septembre 2001, cette agence est le cœur du renseignement antiterroriste américain. Elle coordonne l'ensemble des agences de renseignement (CIA, FBI, NSA, etc.) sur les questions de terrorisme. Son directeur a accès aux informations les plus sensibles, aux évaluations les plus précises.

Lorsque Kent parle, il ne livre pas une opinion personnelle. Il exprime, en des termes mesurés mais clairs, ce que l'ensemble du renseignement américain a conclu : Israël a entraîné Trump dans cette guerre. Ce n'est pas une simple influence, ce n'est pas un lobbying ordinaire. C'est une manœuvre stratégique par laquelle un allié a utilisé le président des États-Unis pour servir ses propres intérêts nationaux, au détriment des intérêts américains.

Les implications de cette déclaration sont profondes :

Premièrement, elle contredit le récit oûciel. Jusqu'à présent, l'administration Trump présentait la guerre contre l'Iran comme une nécessité pour la sécurité américaine. Kent révèle que l'initiative ne venait pas de Washington mais de Tel-Aviv. C'est Israël qui a poussé à l'escalade, qui a fixé le calendrier, qui a défini les objectifs. Trump a suivi.

Deuxièmement, elle explique les contradictions. Les signaux contradictoires de Trump ne sont pas seulement le fruit d'une stratégie d'imprévisibilité. Ils sont aussi le symptôme d'un président qui n'est pas pleinement maître de sa propre politique. Trump a été pris entre ses propres instincts (vouloir se retirer du Moyen-Orient) et les pressions d'Israël (qui veut l'aûaiblissement maximal de l'Iran).

Troisièmement, elle confirme l'analyse iranienne. Lorsque Khamenei déclare que « l'Iran a gagné la guerre », il ne parle pas seulement de la résistance iranienne. Il parle aussi de ce que cette révélation confirme : les États-Unis n'étaient pas vraiment en guerre pour eux-mêmes. Ils étaient le bras armé d'Israël.

La stratégie diûérenciée de Trump : Asie protégée, Golfe sacrifié

La révélation de Kent met en lumière une incohérence fondamentale dans la stratégie de Trump qui, jusqu'ici, avait été peu commentée.

Avec la Corée du Nord, Trump a fait preuve d'une retenue exemplaire. Malgré ses déclarations incendiaires, il n'a jamais franchi le pas de l'escalade militaire. Il a accepté des sommets. Il a dialogué. Il a même été « mené en bateau » par Kim. Cette retenue avait une raison : la sécurité de la Corée du Sud et du Japon. Trump a tenu compte du fait qu'une guerre contre la Corée du Nord ferait des centaines de milliers de morts à Séoul. Il a refusé de donner à Kim l'occasion d'une guerre qui aurait dévasté ses alliés asiatiques.

Mais avec les pays du Golfe, Trump n'a pas fait de même. Les monarchies du Golfe (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Koweït, Oman) sont, comme la Corée du Sud et le Japon, des alliés des États-Unis. Elles abritent des bases militaires américaines. Elles achètent des armes américaines. Mais Trump les a exposées à une guerre qu'elles ne souhaitaient pas. Selon les informations disponibles, les pays du Golfe n'ont pas poussé à l'escalade avec l'Iran. Ils craignent une guerre régionale qui menacerait leurs infrastructures pétrolières.

Trump n'a pas tenu compte de leurs intérêts. Pourquoi cette diûérence ?

La réponse de Kent est claire : parce que la guerre n'était pas décidée par les intérêts américains ou par les intérêts des alliés du Golfe, mais par les intérêts d'Israël. Or, Israël n'a pas de relations diplomatiques avec la plupart des pays du Golfe. La sécurité des monarchies du Golfe n'est pas une priorité pour Tel-Aviv.

Cette dissymétrie révèle une vérité dérangeante : Trump n'a pas de stratégie cohérente pour le Moyen-Orient, mais il a une stratégie cohérente pour l'Asie. En Asie, il a agi comme un président américain traditionnel, protégeant ses alliés. Au Moyen-Orient, il a agi comme un exécutant des intérêts israéliens, exposant ses alliés du Golfe à des risques qu'ils ne souhaitaient pas.

Les implications stratégiques d'une guerre imposée

Les pays du Golfe paient aujourd'hui le prix d'une guerre qu'ils n'ont pas choisie

Les infrastructures pétrolières sont menacées. Le détroit d'Ormuz, par où transitent leurs exportations, est devenu une zone de conflit. Les attaques iraniennes perturbent l'ensemble du trafic maritime. Les assurances maritimes explosent. Les coûts de transport augmentent.

Les investissements étrangers sont en baisse. La perception d'insécurité régionale éloigne les investisseurs. Les projets de diversification économique (Vision 2030 de l'Arabie saoudite, projets émiratis) sont compromis par l'instabilité.

La stabilité politique est fragilisée. Les monarchies du Golfe doivent gérer des populations qui s'interrogent sur l'opportunité de leur alliance avec Washington. Pourquoi se ranger du côté des États-Unis si ceux-ci ne les protègent pas ?

Une victoire stratégique à risque pour l'entité sioniste

Israël a obtenu ce qu'il voulait. Tel-Aviv a toujours considéré l'Iran comme la menace existentielle numéro un. En entraînant Trump dans cette guerre, Israël a atteint plusieurs objectifs :

Les capacités militaires iraniennes ont été aûaiblies par les frappes, l'Iran est contraint de consacrer ses ressources à la guerre plutôt qu'à l'aide à ses proxies, les États-Unis sont engagés aux côtés d'Israël

dans un conflit qui, sans cela, aurait pu rester bilatéral, la perception de la puissance israélienne est renforcée.

Mais Israël a aussi pris des risques. Une escalade incontrôlée pourrait attirer le Hezbollah dans le conflit. Les frappes iraniennes sur le territoire israélien se sont multipliées. Et surtout, l'utilisation de Trump comme instrument pourrait avoir des conséquences à long terme sur la relation américano-israélienne.

La confirmation d'une analyse : «cette guerre n'est pas une guerre américaine, c'est une guerre israélienne menée par procuration»

La révélation de Kent confirme ce que l'Iran n'a cessé de dire depuis le début du conflit : cette guerre n'est pas une guerre américaine, c'est une guerre israélienne menée par procuration.

Pour Khamenei, c'est une validation. Lorsqu'il déclare que « l'Iran a gagné la guerre », il ne parle pas seulement de la résistance militaire. Il parle aussi de la victoire dans la guerre des perceptions : l'Iran a résisté non pas à la puissance américaine seule, mais à l'alliance américano-israélienne. Et il a tenu.

Pour le régime iranien, c'est une preuve de sa lecture du monde. L'Iran a toujours dit que les États-Unis étaient sous l'influence d'Israël. Cette aûrmation, longtemps considérée comme de la rhétorique anti-américaine, est aujourd'hui confirmée par une source oûcielle américaine. C'est un triomphe narratif. Pour la stratégie iranienne, c'est une justification. Si la guerre est une guerre israélienne, alors la stratégie de résistance asymétrique - frappes par procuration, guerre en mer, menaces sur le détroit - est pleinement légitimée.

Trump sort paradoxalement aûaibli de cette guerre qu'il a pourtant déclenchée

Aûaibli en termes de crédibilité stratégique. La révélation de Kent montre qu'il n'est pas le maître du jeu. Il a été instrumentalisé. Sa réputation d'homme fort, de négociateur invincible, en prend un coup. Aûaibli en termes de cohérence politique. Ses contradictions apparentes ne sont plus interprétées comme une stratégie d'imprévisibilité, mais comme les symptômes d'une politique qui n'est pas la sienne.

Aûaibli en termes de capacité à protéger ses alliés. Les pays du Golfe comprennent aujourd'hui que leur sécurité n'est pas une priorité pour lui. Les Émirats, l'Arabie saoudite, le Qatar - tous savent désormais qu'ils ne peuvent pas compter sur Washington comme ils le pensaient.

Quand le maître du jeu devient un pion

L'analyse de cette chaîne stratégique - de Kim à Poutine, de Poutine à Khamenei - révèle une vérité fondamentale : la Madman Theory de Trump (théorie du fou), a été progressivement comprise, neutralisée, puis retournée contre lui par des adversaires qui ont appris à déjouer sa méthode.

Kim Jong-un a été le premier à montrer la voie. En refusant de céder à l'émotion, en saisissant l'initiative diplomatique, en utilisant le besoin de spectacle de Trump, en ne faisant aucune concession irréversible, il a « mené Trump en bateau » et transformé un dictateur paria en interlocuteur respecté. Poutine a été l'élève attentif. Il a observé, analysé, et appliqué les leçons nord-coréennes à sa propre relation avec Trump. Le sommet d'Helsinki, la normalisation des échanges, l'invasion de l'Ukraine - tout porte la marque de cette méthode.

Khamenei est aujourd'hui l'héritier de cette double expérience. Lorsqu'il déclare que « l'Iran a gagné la guerre », lorsqu'il répond à la levée des sanctions par un simple « le pétrole était déjà vendu », il met en œuvre les enseignements de Kim et de Poutine.

La révélation de Kent apporte une lumière crue sur cette situation. Elle montre que Trump n'était pas seulement confronté à des adversaires qui avaient appris à déjouer sa méthode. Il était aussi, et peut-être surtout, instrumentalisé par son allié israélien. La guerre contre l'Iran n'était pas sa guerre - c'était celle d'Israël. Et cette instrumentalisation explique en grande partie les contradictions de sa politique : tiraillé entre ses propres instincts (se retirer, protéger ses alliés du Golfe) et les pressions de Tel-Aviv (maintenir la pression, aûaiblir l'Iran), Trump a produit une politique incohérente qui a fini par exposer ses faiblesses.

Le contraste avec la gestion de la crise nord-coréenne est saisissant. En Asie, Trump a su faire preuve de retenue, protéger ses alliés, privilégier la diplomatie. Au Moyen-Orient, il a exposé ses alliés du Golfe à une guerre qu'ils ne voulaient pas, suivi l'agenda d'Israël, et perdu le contrôle du récit.

La question qui se pose aujourd'hui est simple : quel Trump l'emportera ? Celui qui a su gérer la crise nord-coréenne avec prudence et diplomatie ? Ou celui qui a été mené par Israël dans une guerre dont il ne maîtrise plus l'issue ?

Les Iraniens, de leur côté, ont tiré les leçons de cette révélation. Ils savent désormais qu'ils ne se battent pas seulement contre la puissance américaine. Ils se battent contre une alliance américano-israélienne où les États-Unis ne sont pas le chef d'orchestre mais un instrument. Et dans ce combat asymétrique, ils ont montré qu'ils pouvaient tenir.

L'Iran a gagné la guerre des perceptions. Il a imposé son récit. Il a montré sa résilience. Il a révélé les contradictions de son adversaire. Et maintenant, avec l'aveu de Kent, il dispose d'une preuve supplémentaire que sa lecture du monde était la bonne.

Quant à Trump, il reste pris dans ses contradictions. Il veut partir mais il envoie des renforts. Il veut faire baisser les prix mais il lève des sanctions. Il veut protéger ses alliés mais il expose les pays du Golfe à une guerre qu'ils ne voulaient pas. La Madman Theory ( théorie du fou), a été déjouée par Kim, puis par Poutine, puis par Khamenei. Et aujourd'hui, c'est de l'intérieur même de l'appareil d'État américain que vient la confirmation que Trump n'était pas le maître du jeu.

La guerre n'est pas terminée. Mais une bataille est déjà gagnée : celle de la clarté. On sait désormais pourquoi cette guerre a commencé, qui l'a voulue, et qui en paie le prix. On sait que Trump, malgré ses postures d'homme fort, a été un pion sur l'échiquier israélien. On sait que ses adversaires ont appris à déjouer sa méthode. Et on sait que les pays du Golfe, ses alliés, ont été sacrifiés sur l'autel d'une guerre qui n'était pas la leur.

Reste à savoir comment cette guerre se terminera - et quel Trump, le stratège ou l'instrument, sortira de cette épreuve. Une chose est sûre : la leçon de cette analyse est que l'imprévisibilité n'est une arme redoutable que tant que l'adversaire n'a pas appris à la lire. Or, les adversaires de Trump ont désormais déchiûré le code. Et ils ont trouvé la parade. Non pas en devenant prévisibles, mais en opposant à l'imprévisibilité chaotique de Trump une imprévisibilité patiente, ancrée dans une temporalité longue et une résilience à toute épreuve. Dans cette guerre des perceptions, ce n'est pas celui qui crie le plus fort qui gagne. C'est celui qui parvient à faire douter l'autre de sa propre capacité à anticiper. Et sur ce terrain, l'Iran, héritier de Kim et de Poutine, vient de marquer un point que même les alliés de Trump ne peuvent ignorer.