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La guerre du temps: Pourquoi Washington pourrait avoir mal calculé face à l'Iran
par Laala Bechetoula L'illusion
de la victoire rapide.Les guerres commencent souvent
par la confiance.Les empires, eux, appellent cette
confiance certitude.La guerre déclenchée le 28
février 2026, lorsque les États-Unis et Israël ont lancé des frappes
coordonnées contre l'Iran, semble avoir été fondée précisément sur cette certitude.La phase initiale devait être décisive.
En quelques heures : le guide suprême iranien Ali Khamenei a été assassiné ; des installations militaires majeures ont été ciblées à travers le pays ; des frappes de grande ampleur ont été menées contre des infrastructures stratégiques. À Washington et à Tel-Aviv, beaucoup pensaient qu'une telle frappe de décapitation provoquerait l'effondrement rapide du système politique iranien. Pourtant, quelques jours plus tard, l'État iranien fonctionne toujours. Sa chaîne de commandement militaire reste opérationnelle et ses forces balistiques demeurent capables de mener des frappes de représailles dans toute la région. Ce simple constat suggère que le conflit en cours pourrait ne pas suivre le calendrier imaginé par ses architectes. Il pourrait évoluer vers quelque chose de bien plus complexe.Une guerre qui ne sera pas décidée par la vitesse mais par le temps. L'erreur stratégique de la vitesse L'histoire militaire moderne révèle une erreur récurrente des grandes puissances : confondre supériorité militaire et rapidité politique. Ce schéma s'est répété à plusieurs reprises. Les États-Unis sont entrés :au Vietnam, convaincus qu'une force militaire écrasante stabiliserait rapidement l'Asie du Sud-Est ;en Irak en 2003, persuadés que la chute du régime transformerait rapidement la région ;en Afghanistan, pensant qu'une intervention limitée suffirait à démanteler durablement les réseaux insurgés. Dans chacun de ces cas, la phase militaire initiale fut un succès. Mais les objectifs politiques se révélèrent beaucoup plus difficiles à atteindre. Le politologue John J. Mearsheimer met précisément en garde contre ce biais stratégique :> « Les grandes puissances surestiment souvent la facilité avec laquelle la force militaire peut transformer les systèmes politiques étrangers. » L'Iran représente un défi encore plus complexe. Car ses structures politiques et militaires ont été façonnées précisément pour résister aux pressions extérieures. La culture stratégique iranienne : survivre, c'est vaincrePour comprendre la réponse iranienne à cette guerre, il faut revenir à l'événement fondateur de la stratégie iranienne contemporaine : la guerre Iran-Irak (1980-1988). Pendant huit ans, l'Iran a subi :des bombardements massifs ;un isolement économique international ;l'utilisation d'armes chimiques par les forces irakiennes. Malgré ces pressions, l'État iranien a survécu. De cette expérience est née une doctrine qui continue d'influencer la pensée stratégique iranienne :l'endurance constitue en soi une forme de victoire. Contrairement aux puissances expansionnistes qui mesurent le succès en gains territoriaux, l'Iran définit la victoire par la capacité de l'État à survivre sous pression. L'Iran n'a donc pas nécessairement besoin de vaincre militairement les États-Unis. Il lui suffit d'éviter l'effondrement. Comme l'explique l'historien de la stratégie Lawrence Freedman :> « Le camp le plus faible ne cherche généralement pas la victoire sur le champ de bataille ; il cherche à prolonger le conflit jusqu'à ce que les coûts politiques deviennent insoutenables pour l'adversaire plus puissant. » L'architecture de la résilience Cette logique s'est traduite dans l'organisation militaire iranienne. Le Corps des Gardiens de la Révolution islamique a développé une doctrine connue sous le nom de « défense en mosaïque », fondée sur la décentralisation des structures de commandement afin de maintenir la capacité de combat même en cas de frappes contre la direction centrale. Cette stratégie repose sur :des zones opérationnelles autonomes ;des capacités balistiques dispersées ;des plans d'action préautorisés. L'objectif est clair : empêcher qu'une attaque contre la direction politique ne paralyse l'ensemble du système militaire. La guerre comme duel de volontés Le théoricien militaire Carl von Clausewitz décrivait la guerre comme « un duel de volontés». Dans les conflits asymétriques, l'endurance politique devient souvent plus décisive que la supériorité technologique.La stratégie iranienne semble refléter cette logique. Plutôt que de chercher une confrontation décisive immédiate, Téhéran privilégie une stratégie de pression progressive. Des frappes de missiles et de drones visent différents points de la région sans provoquer un affrontement unique et massif. L'objectif paraît être de transformer progressivement le conflit en guerre d'attrition. L'économie de l'attrition. Les guerres ne se livrent pas seulement avec des armes.Elles se livrent aussi avec des budgets.L'asymétrie des coûts entre les systèmes iraniens et occidentaux est frappante. Les drones iraniens coûtent quelques milliers de dollars. Les missiles d'interception capables de les neutraliser peuvent coûter plusieurs millions de dollars .Cette asymétrie transforme progressivement le conflit en équation d'attrition économique. Comme le souligne l'analyste géopolitique Amir Nour, cette logique rappelle une formule célèbre des guerres asymétriques :> « You have the watches, but we have the time.» Cette phrase, souvent attribuée aux combattants talibans durant la guerre d'Afghanistan, résumait une stratégie simple : face à une puissance technologiquement supérieure, la patience stratégique peut devenir une arme décisive. Selon Amir Nour, la dynamique actuelle du conflit pourrait suivre une logique similaire :> « Dans une guerre asymétrique, la technologie ne suffit pas toujours à garantir la victoire. Celui qui peut prolonger le conflit finit souvent par déplacer l'équilibre stratégique. » Dans le contexte actuel, l'Iran pourrait ainsi combiner deux variables rarement réunies : des capacités technologiques croissantes et une stratégie fondée sur la profondeur du temps stratégique. Le détroit d'Ormuz : un choc pour l'économie mondiale Au cœur de l'équation stratégique se trouve un passage maritime étroit mais crucial : le détroit d'Ormuz.Environ 20 millions de barils de pétrole par jour, soit près de 20 % du commerce pétrolier mondial, transitent par ce corridor maritime stratégique.Toute perturbation majeure se répercute immédiatement sur l'économie mondiale. Les économies asiatiques, fortement dépendantes du pétrole du Moyen-Orient, sont particulièrement vulnérables. Une leçon de l'histoire : la crise de Suez .L'histoire offre un précédent instructif. Lors de la crise de Suez en 1956, la Grande-Bretagne, la France et Israël pensaient que leur supériorité militaire suffirait à imposer rapidement un nouvel équilibre régional. Mais ce qui semblait être une victoire militaire se transforma rapidement en défaite stratégique, sous la pression économique et diplomatique internationale. Assistons-nous à une transformation de la nature de la guerre ? Il est possible que cette guerre ne soit pas seulement une nouvelle confrontation au Moyen-Orient.Pendant des décennies, les guerres ont été analysées principalement à travers l'équilibre des puissances militaires. Mais les conflits contemporains suggèrent une équation différente. Dans de nombreux cas, le vainqueur n'est pas celui qui possède l'arme la plus sophistiquée, mais celui qui parvient à maîtriser le temps stratégique du conflit. Évaluation finale : la guerre du temps .Cette guerre pourrait dépasser le cadre d'un simple affrontement régional. Elle pourrait devenir un test de la solidité du système international lui-même.Car les guerres longues ne révèlent pas seulement les limites de la puissance militaire. Elles révèlent aussi les limites de la puissance politique et économique. Les États-Unis sont entrés dans cette guerre en pensant que les missiles la décideraient. L'Iran y est entré en pensant que le temps la déciderait. Et l'histoire montre souvent que, dans les guerres longues, le temps est l'arme la plus dangereuse. |
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