Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

M. Macron offre à l'Europe la protection nucléaire de la France, tout en conservant l'exclusif et solitaire usage

par Abdelhak Benelhadj

Lundi 02 mars 2026, au moment même où le Proche-Orient est à feu et à sang, le président français réunit durant 50 minutes les médias pour les entretenir, urbi et orbi, d'un sujet stratégiquement décisif placé sous une rubrique médiatiquement alléchante de « dissuasion avancée ».

A défaut d'avoir été « impliqué » par le président américain à la curée contre l'Iran, pas plus que les autres pays européens, M. Macron organise une grande cérémonie à l'Île Longue, près de Brest (Finistère), où sont stationnés les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins français, pour faire des annonces de « dimension historique ».

Pour les besoins de la dramatisation médiatique, il ressort un mot qu'il a emprunté plusieurs fois à Machiavel sans le citer : « Dans ce monde dangereux et instable, pour être libre, il faut être craint, j'en ai la conviction ».

La « dissuasion » dont il entretient ses auditeurs, consiste en la constitution d'un « groupe de pilotage nucléaire de haut niveau qui servira de cadre bilatéral pour le dialogue doctrinal et la coordination de la coopération stratégique ».

Cette initiative est cependant assortie de réserves.

1.- « Il n'y aura aucun partage de la décision ultime, ni de sa planification, ni de sa mise en œuvre », cette décision appartient en vertu de la Constitution au « seul président de la République, comptable devant le peuple ».

2.- « Il n'y aura pas non plus de partage de définition des intérêts vitaux », a-t-il ajouté.

Ces annonces auraient eu plus de poids si M. Macron avait pris soin de s'entourer des chefs d'Etat auquel la France offre une si précieuse protection.

Malheureusement, aucun de ses voisins, allemands en premiers, n'a ni confirmé, ni approuvé, ni même commenté la si généreuse proposition française.

Alors que la plupart des exécutifs visés s'abritent derrière des porte-parole anonymes qui débitent des généralités diplomatiques, Espen Barth Eide, le ministre norvégien des AE dont le pays n'est pas membre de l'UE, été très clair sur l'idée d'accueillir des bombes françaises sur son territoire : « Nous sommes prêts à discuter de ces questions dans le cadre des travaux relatifs à un accord de partenariat », à l'instar de ceux déjà conclus avec le Royaume-Uni et l'Allemagne. Mais « En même temps, je tiens à préciser que la politique norvégienne en matière d'armes nucléaires demeure inchangée : il n'y aura pas d'armes nucléaires sur le sol norvégien ». (AFP, mardi 03 mars 2026). CQFD.

Invité par D. Trump, le jour même, le chancelier allemand a pris l'avion pour Washington où il avait des tractations plus importantes et plus urgentes pour son pays à conduire.

Notons au passage cette incorrigible tendance qu'ont les chefs d'Etat de l'Union à négocier avec les puissances extra-européennes (le chancelier allemand rentre à peine de Pékin où M. Macron l'avait précédé) individuellement avec concertation préalable optionnelle.

Et quand un Accord est signé avec un tiers par la Commission conformément aux traités, il peut alors être dénoncé, même si la dénonciation est purement décorative. Ainsi en est-il (du Mercosur) signé avec les pays d'Amérique du sud, célébré en Espagne et en Allemagne, mais contesté par la France.

M. Merz a exprimé un accord formel avec la proposition française, sans plus. Mais, dans le communiqué commun après sa rencontre avec D. Trump, il est précisé que la « coopération franco-allemande viendra compléter, et non remplacer, la dissuasion nucléaire de l'Otan et les accords de partage nucléaire de l'Otan, auxquels l'Allemagne contribue et continuera de contribuer ». (Idem)

Ces passages que nous soulignons montrent les limites et la portée de la proposition française.

Pour faire bonne mesure, M. Macron dans son discours à l'Île Longue en ajoute une autre.

3.- Il décide que désormais, la France ne communiquera plus à l'avenir ‘ à propos de la taille de son arsenal nucléaire qui se monte aujourd'hui 290 ogives et dont le maintien coûte 5,6 milliards d'euros par an. Notons que Russes et Américains en comptent autour de 6 000 chacun.

De quoi faire exploser plusieurs fois la planète.

A quoi sert l'OTAN ?

Les auditeurs du président français n'ont peut-être pas été attentifs aux contraintes qui surplombe ses propos et la logique implacable dans laquelle ils s'inscrivent : quel que soit le nombre de sous-marins et d'avions, quel que soit le nombre d'ogives qu'ils transportent, quelles que soient les dispositions de la Constitution française, tout cela est chapeauté par une seule décision qui engage la France et sa défense : le retour unilatéral décidé par N. Sarkozy en juin 2008 des forces françaises ainsi placées sous le parapluie de l'OTAN, confirmé par M. Macron ce même 02 mars 2026, après le président F. Hollande dix ans plus tôt.

E. Macron assure que la dissuasion française reste « parfaitement complémentaire » de l'Otan. Or, il n'est nul besoin d'être expert pour savoir que, depuis sa naissance en avril 1949 (bien avant le Pacte de Varsovie -mai 1955- contre lequel la propagande anachronique prétendait devoir se protéger), avait été fondé bien plus pour s'assurer de la docilité des Européens que de leur sécurité.

Une évidence : le Pacte de Varsovie est dissout en juillet 1990 et l'OTAN est toujours là.

1.- L'OTAN est le garant stratégique, politique et économique des intérêts américains en Europe ;

2.- Aucun pays européen n'est en capacité et ne cherche à s'y substituer (le communiqué germano-américain ci-dessus le rappelle) ;

3.- L'OTAN, depuis sa naissance, est dirigée (discrètement) par un général américain ;

4.- Tout lien avec le Royaume-Uni (cf. Traité de Lancaster House signé par N. Sarkozy en 2010) ne réduit en rien (bien le contraire) la dépendance du couple franco-britannique envers les Etats-Unis. Londres est complètement sous domination technologique et militaire américaine (via la « double-clé » impliquée par les vecteurs américains Trident en remplacement des Polaris au début des années 1980) et ne peut décider souverainement de l'usage de ses bombes sans l'aval (plus exactement, sans les ordres) de Washington.

Ainsi en est-il de l'illusoire retrait américain de l'Europe qui l'obligerait à se défendre seule face à la Russie, servie régulièrement par des médias complices d'une vaste escroquerie politique destinée à berner les citoyens expressément invités à venir sur les plages de Normandie tous les « 06 juin » afin d'exprimer leur infinie gratitude pour avoir été « libérés » par les troupes yankees sans lesquels (le vice-président américain le rappelait en les humiliant et en les tançant le 15 février 2025 à Munich), les Européens parleraient tous allemand ou russe.1

Jamais les Etats-Unis ne quitteront le « vieux continent » qui lui sert de vache-à-lait et de pion sur un échiquier qui dépasse désormais les antiques Empires des siècles passés. La « rupture transatlantique » est un os à ronger, jeté par/aux médias et aux citoyens frileux en mal de protection.

Macron présente ainsi sous les dehors d'une « évolution majeure de la dissuasion nucléaire, ouverte sur l'Europe » la reprise de vagues hypothèses très anciennes et sans lendemains : un élargissement utopique de son armement nucléaire en garant de la défense européenne.

Chacun sait que cet armement n'est ni suffisant, ni facile à partager, et encore moins apte à contourner la puissance tutélaire américaine en Europe, que ses membres soient ou non membres de l'Union.

Personne ne veut d'un éventuel « déploiement de circonstances » d'avions français équipés de la bombe chez des alliés européens. Belges, Néerlandais, Allemands et Italiens (pays « occupés » depuis 1945) ont suffisamment de bombes américaines sur leur territoire. Des armes qu'ils n'ont jamais réclamées et qui les obligent à acheter des F-35 pour les porter et surtout pour accroître leur dépendance à l'égard du complexe militaro-industriel américain.

En 2020, Emmanuel Macron avait invité ses partenaires européens à l'examen de ces questions « stratégiques ». Son initiative n'avait alors guère suscité l'enthousiasme à l'époque. Elle n'en suscitera pas davantage aujourd'hui, ainsi que le montre un exemple tiré de la brûlante actualité.

28 février 2026. Au début des bombardements israélo-américains, E. Macron se saisi du micro pour reconnaître benoîtement que la France n'avait été « ni prévenue, ni impliquée » dans ` les frappes menées par les Etats-Unis et Israël. Les autres membres de l'Union ne semblent pas l'avoir été non plus. Exceptés les Britanniques peut-être… C'est dire à quel point Israël et l'Amérique ont besoin d'une assistance supplétive européenne…

Son pays et l'Europe à l'évidence demeurent loin des espaces de négociation où se joue le sort du monde et de leur propre continent.

A l'évidence, ils ne sont ni à la table, ni au menu.

Cela n'a pas empêché la France d'offrir ses services à des belligérants qui n'en demandent pas. La générosité des pauvres sert quelques fois à cacher leur mauvaise fortune. Mieux vaut être envié qu'envieux et de faire mine d'offrir ce que l'on ne possède plus.

En vérité, de charité, il n'en est rien et n'a jamais été question. La volonté des Français de forcer les portes d'un conflit dans lequel personne ne les a invités ne sert peut-être pas les intérêts de leur pays mais sert ceux des industriels de l'armement pour lesquels ils jouent le rôle de VRP. La question essentielle est de savoir si les ventes d'armes dès lors que les entreprises qui le fabriquent sont désormais privées, consolident ou non la défense de la France. Ce n'est évidemment pas à l'auteur de ces lignes d'y répondre.

On peut cependant observer une tendance longue. A la sortie de cette malheureuse guerre, il est probable que Paris se retrouvera, ici comme ailleurs, sans alliés : ni en Israël, ni à Washington, ni dans une région où la plupart des portes lui sont de plus en plus fermées.

Où veut en venir E. Macron ?

Mais alors qu'y a-t-il donc de si nouveau dans le discours élyséen ? A quoi sert ce « groupe de pilotage » qui ne pilote rien et qui ne semble intéresser personne ? Est-ce pour appâter l'Allemagne (à défaut d'obtenir de Dassault un partage de ses secrets de fabrication dans des projets qui menacent d'être abandonnés) lui faire avaler l'ardoise salée des déficits budgétaires et commerciaux que Paris va présenter à Bruxelles et aux marchés après les prochaines échéances électorales ?

Après avoir vendu la plupart de ses grandes entreprises et ouvert son espace à la dérégulation, comme l'a fait depuis longtemps la « Perfide Albion » qui a soldé tous les bijoux de la reine, la France met-elle son arsenal nucléaire sur le marché ? Cela dit, rien de fâcheux ne lui arrivera tant qu'à sa tête les dirigeants s'alignent sur les positions des puissants de ce monde à Washington, Berlin, Francfort et Bruxelles.

Les déficits et la dette ont une vertu : la domestication des récalcitrants. L'Elysée a acheté une très relative paix sociale en sacrifiant ses équilibres financiers, tout en préservant les plus fortunés de tout « impôt confiscatoire ».

Exagérer la menace de LFI et du RN permet de jouer la dette contre la stabilité politique et sociale de la France et de l'Europe dans un monde dangereusement fragile.

Mais cela ne saurait durer. Il faudra bien un jour ou l'autre en payer le prix.

Les créanciers n'ont-ils pas obtenu de la Grèce le départ de Tsípras et de Syriza, l'application stricte des « réformes structurelles » avec la docilité in fine de la « rue » et le retour progressif vers l'équilibre budgétaire (si cela continue ainsi, bientôt les taux grecs seront inférieurs à ceux dont devra s'acquitter la France) ?

Certes, les plats réchauffés ne coûtent pas trop chers à resservir et, les taux de popularité présidentiels étant au ras des pâquerettes, protégé par une Constitution très accommodante, l'Elysée peut encore se permettre une mise en scène hollywoodienne et discourir devant un parterre d'officiers de marine au garde-à-vous.

En mai 2027, il sera en congé de la République et la facture sera avancée à son successeur.

Cela dit, malgré un matraquage médiatique intense, les « sans-culottes » demeurent imprévisibles et le souffle de 1789 réserve toujours des surprises aux dirigeants imprévoyants. Régulièrement, les Français se rebiffent au moment où les apprentis-sorciers intoxiqués par leurs propres discours, les croient définitivement domestiqués.

« Aujourd'hui, plus que jamais, l'indépendance ne peut être la solitude », devise avec conviction le président français.

« Mieux vaut rester seul que mal accompagné » recommandait Pierre Gringore (XVème siècle).

Notes

1- Parade à laquelle le général de Gaulle s'est toujours refusé de se conformer, lui qui n'avait été informé du « débarquement » qu'après qu'il ait été engagé. Ce ne sont pas les 177 soldats du commando Kieffer (embarqués sous commandement britannique) qui sauveront la face. Est-ce sans doute la raison pour laquelle les commandos survivants ne reçoivent la Légion d'honneur que soixante ans plus tard.