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Hakoum, ce que les trophées ne disent pas

par Toufik Hedna

  Il y a des joueurs qu'on résume à une armoire à coupes. Et puis il y a ceux qu'on reconnaît avant même de les nommer. Abdelhakim Serrar, dans les articles, c'est souvent une liste de titres. Pour nous, c'est d'abord un surnom. Hakoum. Une appellation amicale, presque immédiate, qui dit mieux qu'une biographie ce qu'il a toujours été. Un homme populaire. Un homme de terrain. Un homme qu'on croise avant de l'annoncer.

Aujourd'hui, il traverse une épreuve qui peut l'éloigner, peut-être durablement, de ce monde du football où il a grandi. Alors j'écris autrement. Avec cette proximité assumée. Avec la mémoire d'un ami. Avec une part de parcours partagé, avant que les stades ne deviennent des chapitres et que les micros n'installent une distance.

Avant l'ESS, il y avait le quartier. L'enfance, puis l'adolescence, et cette manière très locale de fabriquer des matchs. Le Qat'cent. Un bout de terrain tracé à l'instinct, des corps engagés, un enjeu parfois dérisoire, et une intensité qui, elle, ne l'était jamais. On jouait pour gagner. Sinon, la colère vous suivait toute la journée.

Jouer contre Hakoum, mieux valait éviter. Pas parce qu'il était un artiste, mais parce qu'il ne cédait pas un mètre. Peu importe le terrain, il a toujours été défenseur. Défenseur, ou plutôt faucheur au sens ancien. Celui qui coupe. Qui stoppe. Qui protège la première ligne avant le gardien. Il n'était pas le plus élégant. Il n'était pas le plus applaudi. Mais il avait ce talent brut, souvent sous-estimé, et pourtant décisif. Tenir la ligne. Et quand il gagnait, il fallait encore l'éviter. Il avait l'ironie facile, l'aiguille au bout des mots, la petite phrase qui tourne dans la tête plus longtemps que le match.

Je me souviens aussi du jour où son frère aîné l'a littéralement arraché au quartier pour le pousser vers le club, vers l'Entente Sportive de Sétif. On raconte souvent ce passage comme une ascension naturelle. En réalité, c'est d'abord une coupure. Le quartier forge les jambes. Le club impose une discipline. Et dans le cas de Hakoum, il a fallu encadrer, canaliser, polir. Après son départ, nos matchs n'avaient plus la même saveur. Il manquait quelque chose. Le tensiomètre Hakoum.

Il n'a jamais emprunté les chemins académiques classiques. Mais le football, lui, n'a jamais cessé de travailler dans son esprit. C'est précisément là qu'on se trompe sur lui. On l'a rangé dans la case du défenseur dur. On rate l'essentiel. Hakoum pense le jeu. Et cette intelligence se voit dans une chose très simple. La lecture. Sentir une bascule avant qu'elle n'arrive. Deviner où va le danger. Repérer où se cache la faille. Un footballeur qui lit, c'est déjà un stratège.

Plus tard, cette intelligence s'est transformée en un talent rare. Le verbe. Sur les plateaux, devant les micros, il y a chez lui une parole qui accroche, parce qu'elle ne vient pas d'un discours appris, mais d'une expérience digérée. Il parle comme il jouait. Direct. Tranchant. Avec l'angle juste. Rares sont les joueurs capables de tenir une idée, d'aiguiser une phrase, de tchatcher sans meubler. Ses analyses se trompent rarement. Et c'est précisément pour cela qu'elles dérangent.

Comme tout joueur qui pense, Hakoum a connu des périodes de rejet. Sa malice a été prise pour de la fourberie, parfois pour de la médisance. Mais le football vit de ces zones grises. Les coulisses. Les regards. Les petites phrases. Les pressions. Les récits fabriqués. Les équilibres tordus. On le voit à la CAN. On le voit dans les étages de la FIFA. Hakoum a compris tôt que le football se joue aussi là. Dans la psychologie. Dans le tempo. Dans ce qu'on laisse croire.

Il a aussi ce goût du vertige, cette manière de faire monter l'adrénaline chez les autres. À jouer avec le feu. À installer le doute là où tout le monde attend une certitude. On m'a rapporté une scène devenue presque légendaire. Une demi-finale africaine. Un penalty à tirer. Au moment d'y aller, il se retourne vers son entraîneur, feu Laribi, et lui glisse calmement « Et si je rate ? »

Une phrase, et l'angoisse s'installe. L'entraîneur. Les coéquipiers. Le banc. Les aficionados. Hakoum savait ce qu'il faisait. Il prenait la pression, la retournait, la redistribuait. Certains appellent cela du vice. D'autres du sang-froid. Dans le football, les deux se confondent souvent.

Bien sûr, il y a les faits. Et ils comptent. Hakoum appartient à cette génération qui a offert au club et au pays des pages majeures. Champion d'Algérie avec l'ESS. Vainqueur de la Coupe d'Algérie. Vainqueur de la Ligue des champions africaine. Vainqueur aussi de la Coupe afro-asiatique des clubs, ce trophée rare qui disait à l'époque une chose simple. Le football algérien savait voyager, gagner, imposer son nom au-delà de sa carte. Puis champion d'Afrique avec l'Algérie en 1990. Ces titres ne décorent pas un parcours. Ils font partie d'une mémoire.

Et il y a l'autre Hakoum. Celui du bureau. De la stratégie. Des décisions qu'on ne remercie pas. Dans un football algérien souvent instable, il y a eu sous sa présidence une période où l'ESS redevient une machine à gagner. Des titres nationaux. Des campagnes africaines. Des victoires qui redonnent au club une stature, et aux supporters une fierté durable.

Au milieu de cette trajectoire, il y a un symbole que beaucoup oublient de replacer dans son contexte. La Coupe arabe. Arrivée à un moment précis. Un moment où l'Algérie traverse une crise profonde, où le pays se replie, où le football connaît une longue disette. Ce trophée-là, on peut le relativiser. Mais dans la chronologie émotionnelle d'un pays, il a compté. Il a réveillé quelque chose. Il a rappelé que le football pouvait encore respirer. Et dans cette séquence, Hakoum, président, a incarné un rôle rare. Redonner au jeu une fonction collective.

C'est peut-être cela, au fond, qui fait de lui une forme d'Algérie du football. Pas un symbole propre. Un symbole vivant. Avec ses contradictions. Le terrain et les coulisses. La parole et la ruse. L'instinct et le calcul. L'amour du club et la dureté des choix. Hakoum n'est pas un saint. Mais il est vrai. Et dans un football saturé de poses et de récits creux, cette vérité-là pèse.

Aujourd'hui, alors qu'il affronte une épreuve plus intime, plus silencieuse, il mérite qu'on parle de lui avec justesse. Avec la simplicité de son surnom. Hakoum. Un homme de terrain, jusque dans la mémoire des autres. Un homme qui a fait trembler des stades, et qui, même loin des pelouses, continue de faire battre quelque chose de collectif.