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Oran, souveraine de lumière, gardienne de mémoire

par Laala Bechetoula

Sous la pierre de Santa Cruz, dans l'épaisseur du Murdjajo, court un passage que peu de visiteurs connaissent encore. Un tunnel ancien, creusé à une époque où la ville devait survivre autant qu'exister, permettait de circuler hors de vue, de surgir ailleurs, de disparaître pour mieux tenir. Il est là, discret, enfoui. Peu d'Oranais l'ont parcouru. Mais tous pourraient le comprendre.

Car Oran n'a jamais été une ville de surface.

Elle se vit en profondeur.

Elle garde sous ses pierres ce que d'autres exposent.

Elle sourit sans jamais se livrer entièrement.

Avant les forteresses, avant les canons, avant les sièges, il y eut un nom : Wahrân.

Un nom ancien, dense, chargé de relief. On raconte que la ville serait née sous le regard de deux lions. L'image est belle, et elle est restée. Mais la langue rappelle un fond berbère ancien, lié au lion, à la force, à la présence. Oran serait ainsi, littéralement, la terre des lions. Non comme une fable décorative, mais comme une trace du réel, d'un paysage habité où l'on a appris très tôt à tenir.

Ce double héritage - légende et précision - ne contredit pas la ville. Il la définit. Oran n'a jamais eu besoin de simplifier son identité pour être aimée. Elle peut porter la poésie et l'archive, la mémoire orale et la recherche savante. Elle peut être populaire sans être superficielle, lumineuse sans être naïve. Et dès que l'on prononce son nom, on entend déjà sa vocation : une ville qui tient, une ville qui garde, une ville qui résiste.

La baie d'Oran n'est pas un décor.

Elle est une scène.

Une ouverture vers le large, mais aussi un miroir de mémoire. Ville carrefour, ville portuaire, ville frontière, Oran a connu les occupations et les reconquêtes. Prise en 1509, fortifiée comme un verrou méditerranéen, elle devient pendant des siècles un point stratégique convoité. Mais la ville n'est jamais digérée : elle est tenue, jamais possédée. En 1708, elle est reprise. En 1732, elle retombe. En 1792, elle est définitivement libérée. Ces dates ne sont pas des notes de bas de page : elles sont des preuves. Oran est algérienne par reconquête, par obstination, par continuité humaine.

La mémoire moderne prolonge cette profondeur.

Ahmed Zabana, premier martyr guillotiné de la guerre de libération nationale, appartient à cette géographie morale. Son nom traverse la ville avec gravité. Il rappelle que la souveraineté n'est jamais abstraite : elle a des dates, des visages, un prix. Oran a donné au pays l'un de ses premiers martyrs modernes ; la ville en porte la trace avec sobriété.

Oran a donné des combattants, mais elle a aussi adopté des écrivains.

Yasmina Khadra - Mohamed Moulessehoul - n'est pas né à Oran, mais la ville l'a accueilli comme l'un des siens. Certaines villes adoptent par convenance ; Oran adopte par affinité. Elle reconnaît les temperaments, les fidélités, les regards. Khadra appartient à cette famille élargie que la ville se compose au fil du temps.

Oran est aussi une architecture.

Une ville qui se regarde autant qu'elle se traverse.

Le musée d'Oran conserve les traces visibles.

La gare ferroviaire, avec ses lignes élégantes, rappelle une époque où l'architecture accompagnait le mouvement.

L'hôtel Royal demeure une silhouette digne.

Et là-haut, Santa Cruz veille. Depuis le Murdjajo, la baie s'ouvre comme une respiration. On comprend alors qu'Oran n'est pas seulement construite : elle est disposée, presque orchestrée.

Mais la ville ne s'arrête pas à ses monuments. Elle se déploie.

De Bethioua à Arzew, poumon énergétique de l'Ouest algérien, l'espace oranais respire par ses artères industrielles et portuaires. Puis la route longe la mer, traverse Mers El-Kébir, atteint les Andalouses, s'étire jusqu'à Aïn El-Turck. La lumière y devient un quotidien. C'est cela, le Grand Oran : une constellation urbaine et humaine. Puis l'on revient vers le cœur.

Gambetta et ses façades chargées de souvenirs.

El Hamri, nerveux, populaire, essentiel.

Seddikia, contemporaine.

Maraval, plus calme.

Es Sénia, ouverte.

Chaque quartier possède une tonalité. Chaque rue une mémoire. Chaque place une conversation.

Il existe des lieux que seuls les Oranais reconnaissent immédiatement :

des cafés où l'on s'assoit sans regarder l'heure, des terrasses où l'on refait le monde sans prétention, des coins de rue où l'on échange des nouvelles avant même de commander.

Et puis il y a la karantika.

Humble, brûlante, souveraine.

Chaque Oranais a son adresse.

On la mange vite, mais on y revient toujours. Ce n'est pas qu'un plat : c'est un repère. La ville descend ensuite vers la corniche.

Canastel, ses bâtiments face à la mer.

Le vent salé qui se mêle aux conversations.

Le Théâtre de verdure, ouvert sur l'horizon, voit défiler les voix du raï.

Car Oran est une ville musicale.

Le raï en est l'expression la plus directe. Le raï est né dans les quartiers, dans les fêtes, dans les cafés. Cheikh Hamada posa les bases. Cheikha Remitti donna au genre sa parole libre. Ahmed Wahby et Blaoui Houari introduisirent une modernité musicale. Puis vinrent Cheb Khaled, Cheb Mami, Cheb Sahraoui, Cheba Fadela, Houari Benchenet, Chaba Zahouania. Le raï devint urbain, électrique, universel.

Au cœur de cette histoire se trouvait Disco Maghreb.

Son propriétaire, Boualem, accueillait les jeunes artistes, enregistrait leurs premières chansons, diffusait leurs cassettes. Beaucoup de voix majeures sont passées par là. Le lieu fut une matrice sonore pour toute une génération.

La musique circulait par des radios pirates.

À El Hamri, les cassettes se vendaient de main en main.

Des cabarets discrets permettaient de tester les chansons.

Le raï se forgeait dans le contact direct avec la ville.

Puis vint Cheb Hasni.

Sa voix douce, intime.

Sa disparition en 1994 marqua profondément la ville.

Depuis, certaines de ses chansons flottent encore dans l'air d'Oran.

La ville se souvient.

Mais Oran ne chante pas seulement.

Elle joue. Elle écrit. Elle filme.

Abdelkader Alloula, dramaturge majeur, donna au théâtre algérien une profondeur populaire et intellectuelle rare. Son assassinat en 1994 a marqué la ville. Mais son théâtre demeure une référence vivante. Le théâtre d'Oran, gardé par ses lionceaux, reste un symbole.

Le cinéma a trouvé à Oran un décor naturel.

Ses rues, sa lumière, ses contrastes en font une ville photogénique.

Sirat Boumediène, Blaha et d'autres figures culturelles ont contribué à cette scène vivante où musique, théâtre et parole se croisent.

Oran ne produit pas seulement des artistes.

Elle produit des figures.

Des sportifs, d'abord.

Le football y est une langue. Lakhdar Belloumi, figure majeure du football algérien, reste associé à cette élégance du jeu que l'on identifie à l'Ouest. Autour de lui, des générations de joueurs ont appris sur les terrains de quartier.

Des journalistes aussi, qui ont fait de la ville un espace de parole.

Des entrepreneurs, des enseignants, des médecins, des figures discrètes du service public.

Une ville se mesure aussi à ceux qui la servent sans bruit.

On parle souvent de la bonté des Oranais.

Ce n'est pas une formule.

C'est une réalité vécue.

La conversation vient facilement.

Le sourire se donne sans calcul.

La ville a appris à accueillir sans se perdre.

Aujourd'hui, Oran s'impose comme une destination majeure. Sa lumière, sa mer, son patrimoine attirent au-delà des frontières. Mais la ville ne séduit pas seulement par ses paysages. Elle séduit par son âme. On y vient pour voir ; on y reste pour ressentir.

Une ville tient par ce qu'elle écrit d'elle-même.

Oran continue de se raconter chaque jour.

Dans ses pages, dans ses rues, dans ses voix.

Elle refuse de devenir un décor figé.

Elle demeure une ville vivante.

Oran n'est pas seulement belle.

Elle est fondée.

Elle a été assiégée, prise, reprise.

Elle a caché des tunnels quand il fallait résister.

Elle a donné des martyrs, des écrivains, des musiciens.

Elle a construit des gares, des cafés, des théâtres.

Elle a regardé la mer et choisi la vie.

Et tant qu'elle continuera d'être cette ville ouverte, généreuse, profondément humaine, elle restera fidèle à elle-même.

Parce qu'ici, sous la lumière, les pierres se souviennent.

Et la ville veille.