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L'entreprise algérienne face à l'histoire : rupture et recomposition depuis 2019 !
par Cherif Ali* Avant 2019, la
gestion des entreprises algériennes se caractérisait par une forte dépendance à
l'importation et aux commandes publiques.
Cette orientation a limité la compétitivité, freiné la production locale et rendu l'entreprise nationale entravée, sous tutelle, et vulnérable aux aléas budgétaires et politiques. Durant cette période, les tripartites et les plans de relance se sont multipliés avec des objectifs ambitieux : instaurer le dialogue social, moderniser l'outil de production, développer les infrastructures, redynamiser la formation et la recherche. Un Conseil des ministres fut même presque entièrement consacré aux problèmes de l'entreprise et à son expansion. En vain. On parlait alors de « mise à niveau de l'entreprise », un programme censé concerner près de 20 000 PME publiques et privées, pour une enveloppe avoisinant 380 milliards de dinars. Dans les faits, les résultats furent très en deçà des attentes. La politique de restructuration des entreprises a laissé un souvenir amer. De nombreux travailleurs mis au chômage ont accusé la centrale syndicale d'avoir fermé les yeux sur ce qui était appelé le « plan de redressement interne », lequel se soldait souvent par la fermeture de l'entreprise, le licenciement des salariés, puis sa reprise par des repreneurs attirés par une aubaine à moindre coût. L'ère Ouyahia : méfiance, blocages et paralysie de la décision L'ex premier ministre était alors aux manettes. Beaucoup de gestionnaires estimaient qu'il nourrissait une profonde défiance envers l'entreprise. Son gouvernement avait durci et bureaucratisé les conditions d'investissement et de création d'entreprises. L'octroi des crédits bancaires était soumis à des arbitrages politiques, tandis que l'accès au foncier industriel relevait du parcours du combattant ! Les dirigeants des entreprises publiques économiques (EPE) dénonçaient une politique contradictoire : l'État accordait des ressources d'un côté, tout en publiant de l'autre des circulaires extrêmement restrictives, assimilant de nombreuses dépenses à des abus de biens sociaux. Cette approche a instauré un climat de peur généralisée. Les multiples opérations dites « mains propres » ont accentué cette méfiance. Certains gestionnaires ont payé, parfois injustement, le prix d'une criminalisation excessive de l'acte de gestion. À cette époque, nombre de patrons d'entreprises publiques étaient tétanisés à l'idée de prendre la moindre décision susceptible de les conduire en prison. Même les grands groupes se plaignaient des blocages administratifs de projets stratégiques, souvent pour des motifs obscurs. Des investissements majeurs, portés par des groupes privés, restaient des années dans les tiroirs, en attente d'un hypothétique passage devant le Conseil de l'investissement. Lors de sa dernière tripartite consacrée à l'investissement, Ahmed Ouyahia reconnut implicitement l'échec de cette politique en affirmant que les orientations économiques du pays avaient changé en faveur de l'entreprise nationale. Il admit également l'insuffisance des efforts déployés, rappelant que la Banque mondiale classait l'Algérie parmi les derniers pays en matière de climat des affaires. Les promesses non tenues de l'ère Sellal Son successeur, Abdelmalek Sellal, se voulait plus optimiste. Lors de la Conférence sur le développement économique et social, il affirmait que l'Algérie disposait du potentiel nécessaire pour atteindre une croissance de 7 % à l'horizon 2019, portée notamment par l'industrie. Il appelait à rompre avec le « pessimisme ambiant » et assurait que les performances économiques étaient positives et perfectibles. Il promettait de placer l'entreprise nationale, sans distinction, au cœur de l'amélioration du climat des affaires, de l'investissement et de la création d'emplois. Avec le recul, force est de constater que peu de ces prévisions se sont concrétisées. Beaucoup estiment aujourd'hui qu'on ne disait pas toute la vérité au peuple algérien. Après 2019 : une rupture assumée Depuis 2019, l'évolution de l'entreprise algérienne marque une rupture nette. On est passé d'un secteur privé fragile, dépendant des hydrocarbures et de l'importation, à une dynamique affichée de souveraineté économique, d'intégration locale et de diversification. En présidant les journées de l'entrepreneuriat organisées par le Conseil du renouveau économique algérien (CREA), le président Abdelmadjid Tebboune a dressé un constat sévère de l'héritage économique : Une économie laminée par la corruption, la mauvaise gestion, la surfacturation, l'évasion fiscale, la fraude et une politique d'importation massive au détriment de la production nationale. Des milliards de dollars ont ainsi été dilapidés. Rompre avec ces pratiques et ces mentalités a été difficile, mais pas impossible, a-t-il souligné, affirmant que l'Algérie avait atteint un point de non-retour dans la défense de sa souveraineté économique. Le président a insisté sur la centralité de l'investissement et sur l'amélioration du climat des affaires. Il a réaffirmé la volonté de bâtir une économie fondée sur la création de richesses, la satisfaction des besoins des citoyens et la substitution aux importations, à travers une démarche stratégique et constante. Des réformes attendues et à poursuivre L'engagement a été pris de répondre aux doléances des opérateurs économiques, notamment sur la question cruciale du foncier industriel, longtemps source de blocages. L'adoption de la loi sur le foncier économique est présentée comme une réponse définitive à ce problème. Désormais, le débat doit se déplacer sur le terrain économique, avec la mise en œuvre effective du nouveau code de l'investissement et de ses textes d'application. La relance doit passer nécessairement par la création d'entreprises publiques et privées, seules capables de soutenir la croissance et l'emploi. Il n'est plus permis aujourd'hui, d'opposer l'État aux entreprises, les patrons aux salariés ou les organisations patronales aux syndicats ; cela n'a aucun sens. Une mesure favorable aux entreprises est, par essence, favorable à l'ensemble du pays. Dix chantiers prioritaires attendent le gouvernement selon les experts 1. Réduire la dépense publique et vivre selon les moyens du pays. 2. Assainir sincèrement le climat des affaires. 3. Dépénaliser, dans les faits, l'acte de gestion. 4. Libérer les banques et les inciter à financer l'économie réelle. 5. Faciliter l'investissement et encourager l'entrepreneuriat des jeunes et des femmes. 6. Mettre concrètement le foncier à disposition des investisseurs. 7. Activer l'entrée en Bourse des entreprises éligibles. 8. Élever le niveau du management par la formation et la recherche. 9. Responsabiliser les walis avec des objectifs mesurables en matière d'emplois et de PME. 10. Trancher définitivement la question de l'adhésion de l'Algérie à l'OMC. Ces chantiers constituent désormais la feuille de route du gouvernement Sifi, d'autant plus que le président Tebboune l'a clairement affirmé : « 2026 sera une année économique ». Conclusion Aujourd'hui, la conviction progresse que l'investissement en Algérie est rentable et sûr, notamment grâce à la possibilité de transférer les bénéfices. Le président Tebboune a confirmé la volonté de renforcer les partenariats avec des pays comme le Qatar et la Turquie, dont les investissements devraient atteindre 10 milliards de dollars. La porte reste ouverte à tous les partenaires dans le cadre d'une logique gagnant-gagnant, consacrée par la nouvelle loi sur l'investissement, loin de toute idéologie. L'Algérie a besoin de toutes ses entreprises. Ce sont elles qui innovent, prennent des risques, mobilisent les salariés, répondent aux attentes des citoyens et créent la richesse. Elles doivent renforcer leur compétitivité, comme l'illustre le projet stratégique de Gara Djebilet réalisé par des compétences algériennes, tout comme l'infrastructure majeure qu'est la ligne ferroviaire minière de 950 km reliant Gara Djebilet à Béchar qui a été officiellement inaugurée par le président Abdelmadjid Tebboune le 1er février 2026. *Ancien cadre supérieur de l'Etat |
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