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L'Algérie à la croisée des mondes : chronique d'une puissance d'équilibre
par Laala Bechetoula À l'heure où l'Europe
s'affaiblit stratégiquement, où l'ordre international se fragmente et où le
Sahel s'enfonce dans l'instabilité, l'Algérie se retrouve, presque malgré elle,
à la croisée des mondes.
Dotée d'atouts géographiques, énergétiques, militaires et diplomatiques rares, elle peut devenir une puissance d'équilibre indispensable. Il y a des moments où la géographie cesse d'être une donnée neutre pour devenir un destin politique. L'Algérie vit l'un de ces moments rares. Tandis que l'Europe doute d'elle-même, que l'ordre international hérité de 1945 se fissure et que le monde glisse vers une multipolarité instable, notre pays se retrouve placé au cœur d'un jeu qu'il n'a pas cherché mais qu'il ne peut plus esquiver : celui de la médiation, de l'équilibre et de la responsabilité régionale. Il ne s'agit ni de lyrisme diplomatique ni de posture idéologique. Il s'agit d'un constat froid : l'Algérie est aujourd'hui l'un des très rares États capables de dialoguer simultanément avec Washington, Moscou et Pékin sans appartenir à aucun camp. Dans un monde de blocs, cette position n'est pas un luxe moral ; c'est un capital stratégique. L'Europe : partenaire affaibli, voisin indispensable L'Europe demeure un acteur économique majeur, mais son poids relatif s'érode depuis deux décennies. Sa part dans la richesse mondiale recule, ses industries stratégiques sont sous pression et ses fragilités démographiques ne sont plus conjoncturelles. L'essentiel n'est pas le déclin en soi, mais la perte d'autonomie stratégique qui l'accompagne. Sur l'Ukraine, l'Europe s'aligne. Sur la Chine, elle hésite. Au Sahel, elle recule. Le vide laissé en Méditerranée occidentale et en Afrique du Nord n'est pas théorique : il est déjà perceptible dans les crises sécuritaires, migratoires et énergétiques. Et ce vide appelle un acteur capable de stabiliser sans dominer. La doctrine algérienne: refuser l'alignement, organiser l'équilibre L'erreur serait de croire que l'Algérie doit « choisir son camp ». Sa force historique a toujours résidé dans le refus des dépendances exclusives. Ni satellite, ni proxy, ni sous-traitant. La coopération militaire avec les États-Unis, relancée depuis 2023, ne signifie pas une rupture avec la Russie. La poursuite des partenariats historiques avec Moscou ne signifie pas hostilité envers Washington. L'ouverture économique à la Chine ne signifie pas abandon de la souveraineté. Ce n'est pas de l'opportunisme : c'est une doctrine d'équilibre, lucide, adaptée à un monde fragmenté. Des atouts réels, mais encore sous-exploités Géographiquement, l'Algérie est une charnière naturelle entre l'Europe et l'Afrique, avec près de 1 200 kilomètres de côtes méditerranéennes- souvent évaluées à davantage selon les méthodes-, une profondeur saharienne unique et une position centrale au Maghreb. Cette géographie est une infrastructure politique en soi. Énergétiquement, l'Algérie dispose de réserves gazières majeures et d'infrastructures stratégiques reliant directement l'Europe du Sud. Pourtant, ce levier est encore traité comme un simple flux commercial, alors qu'il devrait être un outil de négociation stratégique dans un marché désormais favorable aux producteurs. Militairement, l'Algérie demeure la puissance conventionnelle la plus crédible du continent africain, avec une armée professionnalisée, aguerrie par des décennies de lutte antiterroriste, et un appareil de défense respecté par ses partenaires comme par ses voisins. Diplomatiquement enfin, l'atout le plus précieux est peut-être l'absence d'ennemis structurels parmi les grandes puissances. Dans un monde polarisé, cette neutralité active est une ressource rare. Le Sahel : responsabilité plus qu'ambition Nulle part le rôle algérien n'est plus évident qu'au Sahel. Le retrait européen a laissé une région instable, convoitée, fragmentée. Ni la France, ni les États-Unis, ni la Russie, ni la Chine ne disposent à la fois de la légitimité historique, de la proximité culturelle et de la capacité opérationnelle nécessaires. L'Algérie, si. Cela ne signifie pas une intervention militaire directe, mais une stratégie d'architecture régionale : formation des cadres, coopération en renseignement, médiation politique, intégration économique transsaharienne. Stabiliser le Sahel n'est pas un geste altruiste : c'est une nécessité de sécurité nationale. Le choix de l'histoire L'Algérie se trouve aujourd'hui face à deux chemins. Celui de la discrétion prudente, du rôle secondaire, de l'attente. Et celui, plus exigeant, de la puissance d'équilibre : pivot méditerranéen, stabilisateur sahélien, fournisseur énergétique crédible, médiateur écouté. Ce second chemin ne mène ni à l'hégémonie ni à l'arrogance. Il mène à la responsabilité. |
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