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« La
violence est le dernier refuge de l'incompétence » (H. Seldon,
I. Asimov, Fondation)
Dans la nuit du 2 au 3 janvier, les Etats-Unis ont réédité l'opération ordonnée par H.-W. Bush en 1989 contre le Panama et son président enlevé, transféré en Amérique où il a été jugé et condamné.1 Certes, Manuel Noriega était notoirement un employé tarifé de la CIA et œuvrait pour le compte de ses donneurs d'ordres à la déstabilisation des pays indociles d'Amérique Latine... Les Occidentaux ont le plus souvent peu de considération pour leurs supplétifs fréquemment jetés après usage.2 Nicolás Maduro, président élu d'un pays souverain (quels que soient les reproches que l'on peut faire à son régime), est kidnappé manu militari avec sa femme et transporté à New York où il devrait être, selon D. Trump, jugé pour trafic de drogue. Le Conseil des droits de l'Homme de l'ONU attend également, espèrent ceux qui approuvent l'opération, qu'il réponde de crimes contre l'humanité commis par son gouvernement. La scène fait écho aux images d'un Saddam Hussein retrouvé en décembre 2003, après une longue traque et aussitôt placé devant les caméras avant d'être confié à la « justice » irakienne et pendu le 30 décembre 2006. Elle fait aussi penser à la torture et à l'exécution de M. Kadhafi le 20 octobre 2011 sans autre forme de procès. Il y a là manifestement une volonté d'avilir des peuples à travers le traitement humiliant infligé à leurs chefs d'Etat. Cela n'a rien à voir avec de la psychologie à deux sous. Cela participe de l'action militaire. Devant les événements, les réactions hésitent entre l'indignation face au viol du droit et la satisfaction de l'élimination d'un dictateur. Mais peu à peu, confusément, une panique générale gagne tous les pays y compris dans le cercle des alliés les plus proches de l'Amérique. Depuis janvier 2025, tout le monde était convaincu que D. Trump était au fond une sorte de joyeux clown dont les frasques relève du spectacle. Personne ne le prenait au sérieux. Mais peu à peu, le monde prend la mesure d'un changement de plus en plus inquiétant. Trump se transforme en une sorte de Joker immaîtrisable et surtout imprévisible. N'est-ce pas cette image du « fou » que Nixon avait en son temps échafaudée, qu'il cherchait à promouvoir, pour impressionner amis et ennemis ? Toutefois, une question s'impose : le flou réside-t-il dans la conduite de la politique des pays occidentaux par les Etats-Unis ou dans le récit que leurs dirigeants ont du mal à servir à leurs opinions publiques ? Certes, Washington a imposé à ses alliés une politique contraire à leurs intérêts (on le verra plus loin sur l'énergie), il leur a imposé des droits de douane qui relève du racket, il a annexé le golfe du Mexique en en changeant le nom, il a chassé les Chinois de Panama, menacé de faire du Canada un 51ème Etat, il vient unilatéralement d'annuler la taxe imposée à ses transnationales du numérique... et menace aujourd'hui d'annexer le Groenland en l'enlevant à un membre de l'OTAN, par ailleurs client fidèle de ses industries d'armement et qui participe culturellement, comme de nombreux autres (scandinaves, Pays-Bas, Belgique... les élites politiques, scientifiques, économiques et même militaires européennes s'américanisent avec entrain), à l'identité du « patron du Monde Libre ». La première décision de la Suisse dans l'affaire vénézuélienne n'a pas été la protestation, l'indignation contre le non-respect du droit, mais la saisie rapide des fonds liés à Maduro et aux siens. Instructif, pour toutes les canailles du Tiers-monde qui pillent leurs propres peuples et qui planquent leur larcin chez les Helvètes. Questions. Qu'est-ce qui a justifié une telle intervention ? Quels enjeux ? Quelles conséquences entraîne-t-elle ? Quel nouveau paysage annonce-t-elle ? 1.- Pourquoi les Européens hésitent-ils à condamner leur puissant « allié » ? Dans un premier temps, les politiques européens font comme d'habitude et regardent ailleurs. Et, comme d'habitude, dans le désordre. L'immense majorité est aux abonnés absents. Macron tente de trouver à l'international ce qu'il a irréversiblement perdu sur la scène nationale jouant dans les pas de Trump le peuple contre son dirigeant. « Le peuple vénézuélien est aujourd'hui débarrassé de la dictature de Nicolas Maduro et ne peut que s'en réjouir », a écrit sur X le chef de l'État. « En confisquant le pouvoir et en piétinant les libertés fondamentales, Nicolas Maduro a porté une atteinte grave à la dignité de son propre peuple », a-t-il insisté, sans évoquer dans son tweet les attaques américaines qui ont abouti à la capture du président vénézuélien. (AFP, S. 03 janvier 2026) La présidente de la Commission, V. der Leyen, diplomatique, louvoie dans le même sens : « Nous suivons de très près la situation au Venezuela. Nous sommes solidaires du peuple vénézuélien et soutenons une transition pacifique et démocratique. (Reuters, S.03 janvier 2026) Bruxelles fait de même et ignore le sort de N. Maduro, considérant qu'il n'avait « aucune légitimité démocratique » et plaide pour une transition démocratique conforme à la volonté du peuple vénézuélien, sous-entendant sous direction américaine. (AFP du lendemain 04 janvier 2026) En France, certains évoquent la différence entre la réaction du président français et celle de ses prédécesseurs : de Ch. Gaulle face à l'agression israélienne en juin 1967 et J. Chirac en 2003 de l'attaque américaine contre l'Irak. Cela, même si les deux se sont peu à peu alignés, explicitement ou non, sur Washington après coup. Toutefois, la « honte » éprouvée par J.-L. Mélenchon, le Parti Communiste et de quelques socialistes, ainsi que l'illisible D. de Villepin, est minoritaire et médiatiquement inaudible. 2.- Géoéconomie de la rapine. La ruée vers l'or noir ? « Comme l'âge de pierre n'a pas pris fin par manque de pierres, l'âge du pétrole ne prendra pas fin par manque de pétrole » Sheikh Zaki Yamani, ancien ministre saoudien du pétrole. Faire croire, comme on tente de le faire, que cette opération commando au Venezuela sent le pétrole (ce qui est très partiellement vrai), est loin de la réalité. La politique de D. Trump sent très fort la poussière de l'Ancien Monde qui se désagrège sous nos yeux. L'enlèvement rocambolesque du président Maduro n'en est que la réminiscence. On ne comprendrait sans doute pas grand-chose à l'histoire de XXème siècle si on ne revenait pas sur le rôle joué par les grandes compagnies pétrolières anglo-américaines qui, avec les complexes militaro-industriels, faisaient et défaisaient les nations et les relations internationales selon leur bon vouloir. Les « Sept Sœurs » est l'ancien sobriquet par lequel Enrico Mattei en 1950 désignait les sept compagnies pétrolières transnationales, la plupart issues de l'éclatement de la Standard Oil (Rockefeller, 1870) d'avant 1911. Cet oligopole avec le cartel de l'Anglo-Persian Oil Company (1909) domina l'industrie pétrolière et le paysage politique mondial du milieu des années 1940 jusqu'au milieu des années 1970 après la naissance de l'OPEP et de l'éclatement la crise de 1973. Les GAFAM et l'économie numérique, virtuellement de moins en moins occidentale, sont en train de reléguer les D. Trump, aussi puissants paraissent-ils, au magasin des antiquités, avec les dinosaures, l'automobile et son carburant. Le pétrole du Vénézuéla (le seul membre sud-américain de l'OPEP) a une apparence : près de 20% des réserves mondiales, soit plus de 300 milliards de barils, plus que celles de l'Arabie saoudite et de l'Iran. Aujourd'hui, sous embargo, la production vénézuélienne, avec une environ 900 000 barils/j ne représente que 1% de l'offre mondiale. Un pétrole nationalisé en 1975, soit bien avant l'arrivée de Chavez (1999), passé de plus de 15% de la production mondiale en 1960 à moins de 5% à la moitié des années 1970. (Graph. Voir journal PDF) Source : Financial Times avec OPRC et AIE. Restent les incontestables réserves vénézuéliennes, les premières du monde. Mais c'est un pétrole difficile d'accès et coûteux à exploiter, avec une ascendance chargée.3 Avec un baril à moins de 60$, l'exploitation est de moins en moins rentable. Et aux Etats-Unis le pétrole et gaz de schiste le sont encore moins : après la « ruée » de la deuxième moitié du XIXème aux années 1970, le pétrole « facile » a été épuisé. (Graph. Voir journal PDF) Croire à la réversibilité de cette courbe et à un retour à un XXème siècle lucratif, pour expliquer l'initiative trumpienne, serait erroné. Actualités pétrolières incontournables : le marché connaît une surabondance d'or noir, une hausse des coûts d'exploitation, une chute des prix et des changements technologiques rapides, imprévisibles et difficiles à mesurer. Un jour, le pétrole vénézuélien s'avèrera hypothétiquement très rentable pour les machines qui l'investiront. Un jour... Les coûts d'exploitation pétrolière vont de 10$ en Arabie Saoudite à 70$ en Amérique du Nord selon les méthodes utilisées comme la fracturation hydraulique ou le forage en eaux profondes. CQFD. Il est douteux connaissant le court-termisme maladif de la décision chez des entreprises américaines, qu'elles soient tentées d'y engloutir des dizaines de milliards de dollars (on l'estime aujourd'hui à plus de 100 milliards de dollars) pour un éventuel bénéfice de nombreuses années plus tard. En attendant, il y a les faits : le Venezuela est un nain pétrolier et pour qu'il redevienne ce qu'il a été, il faudra beaucoup de temps, de dollars et des risques incalculables. Un scénario très optimiste estime la production pétrolière vénézuélienne de 1.6 à 1.8 million de barils/j. en 2028... après avoir atteint 3 millions avant l'arrivée de Chavez au pouvoir. Pour évoquer la conjoncture pétrolière dans le sens de ce qui est noté plus haut, ce dimanche 04 janvier les membres de l'OPEP+ ont décidé de suspendre les augmentations graduelles de production durant le premier trimestre de l'année en cours 2026, pour tenter de réguler les prix du marché à leur avantage. Pour mieux montrer que le pétrole vénézuélien ne joue qu'un rôle marginal dans la crise en cours, évoquons rapidement l'état de l'énergie en Europe et son évolution récente. Pour se débarrasser de l'encombrant régime poutinien, une guerre atomique étant exclue dès lors que personne ne peut se prémunir contre une seconde frappe5, les Etats-Unis sous J. Biden (cela n'a pas changé depuis sinon la com'), dans une logique reaganienne, cherchent à déstabiliser l'économie du pays et provoquer un collapsus similaire à celui qui a entraîné la fin de l'URSS à la fin des années 1980. Rien de plus évident que l'organisation de deux chutes conjointes : celle du dollar et du prix des hydrocarbures. Avec un objectif clair : la chute des recettes extérieures de la Russie. C'est ainsi que la rupture entre l'UE et la Russie fut ordonnée. Cela a en outre deux conséquences favorables : une augmentation des importations de gaz de schiste américain et une forte augmentation des coûts de l'énergie en Europe. Fini les prix bas pour les industries européennes qui vont beaucoup perdre de leur compétitivité. À cela s'ajoute la fixation des prix qui ne relèvent plus de contrats à longs termes, mais des fluctuations erratiques des marchés où les spéculateurs vont faire fortune. « Drill baby, drill ». Pour être sûr de la politique imposée aux Européens consentants, un commando dont la nationalité et la composition importent peu, va se charger de faire exploser les gazoducs Nordstream 1 et 2. Et c'est ainsi que les Etats-Unis sont devenus le premier exportateur mondial de GNL avec des exportations massives vers l'UE : passant de 22 Mds de m3 en 2021 à 56 Mds de m3 en 2022 et 65 Mds en 2023 (Les Echos, L. 29 janvier 2024). La France va devenir une entrée majeure de ce flux de GNL en Europe. (Graph. Voir journal PDF) https://reporterre.net, L. le 17 avril 2023 Pour avoir suivi attentivement le parcours des différentes administrations américaines et en particulier celle du locataire actuel de la Maison Blanche, on sait que ce n'est ni pour la liberté du peuple vénézuélien, ni sérieusement pour protéger la santé des Américains contre la drogue, ni pour la paix régionale et mondiale, pas davantage pour la morale chrétienne, ni pour toute autre cause généralement défendue par les nations... qu'il a ordonné cette attaque. Mais si ce n'est pas le pétrole qui expliquerait (pour l'essentiel) l'opération militaire américaine contre le Venezuela, qu'est-ce qui l'expliquerait ? 3.- L'intervention militaire américaine au Vénézuéla n'est pas une affaire militaire. Le défilé sur les plateaux de télévision d'anciens généraux et colonels, en vogue depuis 2022, pour commenter l'actualité est un tour de passe-passe politico-médiatique qui sert à escamoter l'essentiel en noyant le « pourquoi » dans le « comment ». L'essentiel, en cette affaire, ne relève pas des performances des cow-boys. Détailler les différentes facettes de l'opération militaire américaine, intéressant au mieux les stratèges en chambre, les futures recrues immatures pour de nouvelles Opex, n'a ici qu'une importance mineure. Nous aurons l'occasion d'y revenir en un prochain papier, mais les innovations militaires n'ont jamais déterminé le sort des conflits. Aujourd'hui, D. Trump achève les Nations Unies et le droit international et déclare ne plus en avoir besoin pour se comporter comme il l'entend sur la scène internationale. Il intervient militairement sans mandat, sans l'aval de personne. La différence entre 2003 et aujourd'hui, c'est que pour agresser l'Irak, Washington avait cherché à valider son opération par le Conseil de sécurité. Il avait échoué (on se souvient de la pitoyable prestation du secrétaire d'Etat américain au Conseil de sécurité le 14 février 2003), mais cela ne l'a pas empêché de lancer son attaque de l'Irak et de faire des centaines de milliers de victimes. Le fait est qu'il a tenté par tous les moyens de le faire parce que soucieux d'être couvert par une cosmétique juridique. Plus aujourd'hui. Trump y va franco. Le viol par une grande puissance diplomatique et militaire des règles de droit dont elle est la gardienne au sein du Conseil de sécurité des Nations Unies qu'elle héberge depuis 1946. La question est simple : si les plus grandes nations bafouent les lois, y compris celles de leur propre pays (D. Trump a superbement ignoré les lois fédérales), qu'en pourrait-il en être de la paix internationale ? Vers quel monde allons-nous ? Depuis février 2022, a été condamné et sévèrement sanctionné la Russie, cela se comprend, pour avoir outragé la Charte des Nations unies en envahissant militairement une partie du territoire de son voisin. Deux poids deux mesures ? Question : pourquoi alors toutes ces tractations, des réunions sans fin à propos de l'Ukraine pour aboutir à la signature d'un accord de cessez-le-feu que personne ne pourrait empêcher l'Amérique à tout moment d'outrager comme elle outrage le droit et se retire des accords internationaux quand cela lui convient ? Le Danemark est aux abois, les opinions publiques et les médias s'inquiètent, E. Macron se contorsionne et change plusieurs de fois de discours, l'Allemagne biaise, le Royaume-Uni est aux abonnés absents ainsi que la plupart des membres d'une Union démembrée. Même Varsovie, ordinairement très proche de l'Amérique où elle compte une communauté nombreuse et influente, s'interroge. Seule Rome soutient « courageusement » Washington. Le contrat, la séduction, l'American way of life pour tous, c'est fini. Trump bombe le torse et lance à la cantonade : « Ou tu te couches, ou je te casse les reins. » Désormais, l'Amérique ne cherche pas à américaniser le monde. Pour l'essentiel, il l'est déjà. Il tient des propos d'une vulgarité que ses prédécesseurs assortissaient pudiquement du « off the record ». Samedi 3 janvier, depuis Mar-a-Lago, il conseillait Gustavo Petro (président colombien) « de faire attention à ses fesses ». Il veut le Groenland qui relève de la souveraineté danoise et le fait avec un geste simple d'adolescent tardif : « je veux, je prends ». (Carte. Voir journal PDF) « Soon » (Bientôt), Tweet de Cathie Miller, la femme du directeur de cabinet adjoint à la Maison-Blanche, Stephen Miller. « Nous avons besoin du Groenland du point de vue de la sécurité nationale, et le Danemark ne sera pas en mesure de s'en occuper », a réaffirmé le président américain aux journalistes à bord d'Air Force One dimanche soir. « Nous nous occuperons du Groenland dans environ deux mois... parlons du Groenland dans 20 jours », a-t-il ajouté. (AFP, L. 05 janvier 2026) Il est vrai que les richesses naturelles et géopolitiques du Groenland sont bien plus opportunes et immédiatement exploitables. L'ancien président français F. Hollande fait mine de prendre conscience du danger et réagit : « C'est fini, les Etats-Unis ne se considèrent plus comme protecteurs de l'Europe » et « avec l'administration Trump, [ils] n'ont plus aucun respect pour les règles démocratiques » (AFP, mardi 06 janvier 2026). Etrange réaction. L'Europe s'étonne du comportement de son puissant allié. Comment ne pas s'étonner de l'étonnement ? Pourtant, il n'y a là rien de surprenant. Brève récapitulation. Un peu d'histoire pour amnésiques. Deux exemples récents. - Signé mardi 14 juillet 2015, l'accord sur le nucléaire iranien est dénoncé unilatéralement par Trump le 08 juillet 2018 sans autre forme de procès. - 22 octobre 2018, sous prétexte que la Russie violait l'accord depuis plusieurs années, D. Trump se retire tout aussi unilatéralement du traité INF bannissant les missiles ayant une portée comprise entre 500 et 5500 kilomètres.6 Que vaut sa signature dans ces conditions ? Qui ferait confiance à un pays qui n'inspire aucune confiance ? Les Européens, à ce jeu, se trompent-ils ou cherchent-ils à tromper ? Que vaut leur parole s'ils ne sont plus que les marionnettes consentantes, et qui n'ont jamais cessé d'en être victimes, d'un proconsul omnipotent ? Réglons vite une question qui agite les géostratèges européens. 1.- Il ne s'agit pas à propos de l'attaque du Venezuela, du kidnapping de son président et de son épouse, d'une résurgence d'une quelconque doctrine Monroe que les Américains jette en os à ronger aux commentateurs. 2.- L'isolationnisme américain dont ils nous rabattent régulièrement les oreilles est une illusion de pleutres. Question : pourquoi l'Europe ne devrait pas craindre une invasion américaine ? Réponse : Parce qu'elle a déjà eu lieu et se poursuit depuis 1945. La Guerre Froide s'est achevée en 1990 et l'OTAN justifié par la menace soviétique a été maintenu, développé et élargi bien avant qu'un Poutine ne vienne à nouveau défier le « monde libre ». À l'évidence, l'OTAN avait bien d'autres missions.7 Il s'ensuit que la crainte de certains Européens de voir les Etats-Unis quitter l'Europe et de dissoudre l'OTAN est sans fondement. Washington a besoin de rester en Europe et de conserver la direction opérationnelle de l'OTAN pour continuer de tirer le meilleur parti de l'occupation du « vieux continent ». Le centre organisateur de l'Occident s'est déplacé tout au long de l'histoire, selon les rapports de forces exercés entre les Européens : le Saint-Empire romain germanique, Venise, Madrid, Paris, Amsterdam, Londres et, depuis la Première guerre mondiale, l'Amérique du Nord, sans compter les rivalités entre les bourgeoisies protestantes, les villes hanséatiques habitées par « l'esprit du capitalisme »8 et Rome. Depuis Th. Roosevelt et W. Wilson, l'Occident réside désormais en Amérique. Et l'Amérique comme les anciennes puissances impériales européennes est un carnivore vorace et se donne toute la planète pour espace de prédation. L'Amérique Latine n'est qu'une province parmi d'autres d'où Washington veut expulser Chinois, Russes et quiconque menace les intérêts de ses transnationales en rang serré autour d'un exécutif à leur exclusif service. Washington est au cœur de ce qui rassemble l'Occident finissant. L'Union Européenne éclatée a besoin de l'Amérique pour la rassembler autour d'une colonne vertébrale commune, « quoi qu'il en coûte ». C'est pourquoi elle accepter d'en payer le prix, y compris de renoncer à la défense du droit (qu'elle a elle-même outragé dans le monde depuis la « Renaissance » pillant hommes et nature). C'est pourquoi, elle se soumet sans discuter à l'impôt que l'Amérique lui fait payer, sans sourciller. Son problème est de trouver les mots pour apaiser pour expliquer à ses propres concitoyens ses contradictions, sa reddition en rase campagne. Violences constitutives. Le désordre que fait déferler l'Amérique sur le monde est le reflet d'une violence interne explosive et irrépressible. Le moteur colonial dans ce pays est une idéologie abusive de la liberté de détruire indistinctement hommes et nature. La sauvagerie de cette société prédatrice s'est manifestée par une guerre de sécession (1861-65) opposant le « gouvernement fédéral (nordiste) aux « Etats confédérés » (sudistes) qui fit entre 700 000 et 900 000 morts, avec un nombre indéterminé de victimes civiles. La compétition interne acharnée, réputée génératrice de bienfaits collectifs est aussi une autre facette de cette violence constitutive de l'Amérique. Le capitalisme libéral ricardien privilégie le déplacement du capital selon les avantages comparatifs présentées par les nations, et prône la compétition comme source et génération de richesses pour tous. Par opposition à la coopération, la concurrence sur les marchés est une autre forme de guerre. A l'échelle internationale, la compétition fait des « morts » qu'on appelle « chômeurs », « faillites », « déficits », « endettements », pertes de marché et de compétitivité... Ruissellement pour benêts. Illusoires bienfaits collectifs (Graph. Voir journal PDF) Alternatives économiques, n°453, décembre 2024 (Voir journal PDF) Amabilités américaines. D. Trump, (LCI, lundi 22 septembre 2025). Le locataire de la Maison Blanche consacre régulièrement quelques mots à l'endroit de ses prédécesseurs. « Hussein » Obama est souvent maltraité. Mais c'est le plus fréquemment à J. Biden qu'il adresse ses plus violentes incivilités, quelques fois dans un langage ordurier. Ce fut le cas d'un discours prononcé lors d'un dîner samedi 20 septembre 2025. « Biden a toujours été un type méchant, mais jamais un type intelligent. Même si vous remontez 30 ans ou 40 ans en arrière, c'était un type stupide, mais il a toujours été un fils de p***. Ça ne marche pas très bien pour lui en ce moment. Alors quand vous commencez à avoir pitié de lui, rappelez-vous qu'il était un méchant. » Depuis la création des Etats-Unis, le pays a été en guerre 218 ans Ils ont perdu la plupart d'entre elles. - Les Américains ont mené 230 guerres depuis leur indépendance - Le Congrès a déclaré la guerre à 11 reprises, y compris sa première déclaration de guerre à la Grande-Bretagne en 1812. Le Congrès a approuvé sa dernière déclaration de guerre officielle pendant la Seconde Guerre mondiale. - Les Etats-Unis ont été en guerre 91% du temps de leur existence. Triste record : en 239 ans d'existence, les USA n'ont été en paix que durant 21 ans. De ce fait, tous les présidents qui se sont succédés peuvent être tous considérés comme des présidents « en guerre ». Les Etats-Unis ne sont donc jamais restés une décennie complète sans être en guerre, à l'exception de l'intervalle 1935-1940, durant la grande « dépression américaine ». Les dépenses militaires des USA sont de loin les plus élevées monde, la moitié des dépenses totales « Nous sommes un peuple de la guerre. Nous aimons la guerre parce que nous sommes très bons à la faire. En fait, c'est la seule chose que nous savons faire dans ce putain de pays : faire la guerre. On a eu beaucoup de temps de pratique et aussi parce que c'est sûr que nous ne sommes plus capables de construire une machine à laver ou une voiture qui vaille un pet de lapin ; par contre si vous avez plein de bronzés dans votre pays, dites-leur de faire gaffe parce qu'on va venir leur foutre des bombes sur la gueule... » George Carlin, humoriste, acteur et scénariste américain. (https://www.dhnet.be/, 24 février 2015) De Monroe à « Donroe » Reprenant ces principes bicentenaires à son compte, Donald Trump avait déclaré devant la presse que « la doctrine Monroe est très importante, mais nous l'avons dépassée de très loin ». Il ajoute : « La domination américaine dans l'hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question » « Hémisphère occidental » ? Dès le XIXème siècle, alors que la constitution territoriale des Etats-Unis n'était pas achevée, les dirigeants américains avaient déjà en tête le projet de se substituer à tous les empires coloniaux qui les avaient précédés et d'ailleurs aidé à constituer le futur empire qu'il est devenu. L'Espagne quittait une Amérique centrale en lambeaux aussitôt récupérée pour fabriquer les Etats de Californie, du Nouveau Mexique, du Colorado, du Texas... l'Amérique du sud s'offrait à la Doctrine Monroe. Le corollaire Roosevelt (ou corollaire de la doctrine que James Monroe a formalisée en 1823) est une interprétation expansionniste de la doctrine de Monroe exposée par le président américain Th. Roosevelt (Theodore le Républicain, non Franklin le Démocrate) dans un discours prononcé le 6 décembre 1904 au début de la troisième session du 58e Congrès des États-Unis.9 Ce discours ne souffre aucune ambiguïté. Il décrit en termes clairs et simples ce que tout observateur lucide peut constater tous les jours dans son suivi de l'actualité politique internationale : « L'injustice chronique ou l'impuissance qui résulte d'un relâchement général des règles de la société civilisée peut exiger, en fin de compte, en Amérique ou ailleurs, l'intervention d'une nation civilisée et, dans l'hémisphère occidental, l'adhésion des États-Unis à la doctrine de Monroe peut forcer les États-Unis, à contrecœur cependant, dans des cas flagrants d'injustice et d'impuissance, à exercer un pouvoir de police international. »10 Ce que Madeleine Albright (1937-2022) appellera, en février 1998, la « nation indispensable ». « Si nous devons utiliser la force, c'est parce que nous sommes l'Amérique ; nous sommes la nation indispensable. Nous sommes debout et nous voyons plus loin dans l'avenir que les autres pays, et nous voyons le danger pour nous tous. » Washington bombarde à tout va et intervient militairement dans un désordre apparent incompréhensible : en Iran contre la République islamique, au Yémen contre les Houtistes, en Syrie et en Somalie contre DAESH, au Nigéria à la veille de Noël contre des groupes affiliés à l'Etat islamique, voilà maintenant qu'il s'en prend aux narcotrafiquants au Venezuela protégés et encadrés par le président vénézuélien qu'il a fallu aller enlever chez lui. D. Trump prétend de surcroît qu'il a pacifié une dizaine de conflits alors que l'on sait que ses interventions sont ou bien inutiles (les adversaires se réconcilient sans lui) ou bien n'ont résolu aucun problème. Le candidat au Nobel de la paix fait tout pour mériter celui de la guerre. Les Etats-Unis en voulant récupérer le Canada et le Groenland montrent bien que l'isolationnisme qu'on leur prête, c'est du pipeau.11 L'Amérique ne se replie pas sur elle-même. Elle érige des murs pour se protéger d'un côté et repart à la conquête du monde de l'autre. Elle consolide sa forteresse avant de repartir à l'assaut. La hausse des taux de douane est une façade belliqueuse. C'est une agression caractérisée du monde et, ironiquement, ce sont ses alliés qui sont mis à contribution. D. Trump retrouve là les méthodes des seigneurs médiévaux. L'Amérique est le dernier refuge du féodalisme. La « fin de l'Empire américain » est évoquée depuis des décennies. Celle de l'Occident est, pour diverses raisons, déplorée depuis la fin du XIXème siècle. La différence avec la situation d'aujourd'hui, c'est que ce déclin ne relève plus du débat philosophique, n'est plus un jeu intellectuel entre initiés. L'Usage de la force est une démonstration de l'impuissance de celui qui en use. Avec l'attaque du Venezuela D. Trump fait une démonstration magistrale que la puissance de l'Empire américain est en déclin. Et derrière l'Amérique, c'est tout le monde occidental qui perd pied. Perd pied contre et au bénéfice de qui ? L'Amérique puissance, militaire, financière, monétaire, technologique... Plus de 300 bases militaires dans le monde, des flottes qui mettent contrôlent les principaux flux commerciaux planétaires, des systèmes militaires uniques dans l'histoire... tout cela est incontestable. Mais ce n'est plus la « nation indispensable » qui dominait pendant les 70 dernières années. Peu à peu, l'Amérique s'est érodée. D'abord en raison des progrès réalisés par ses « alliés », notamment les deux perdants de la dernière guerre, l'Allemagne et le Japon ... à l'égard desquels elle accumule les déficits commerciaux et dont elle a besoin pour couvrir ses déficits budgétaires, car elle consomme plus qu'elle ne produit, importe plus qu'elle n'exporte. Pour qu'on se rende bien compte : - En 1945, ils avaient l'exclusivité de l'armement atomique. Ce n'est plus le cas. - Ils produisaient plus de la moitié du PIB mondial. Ils n'en produisent plus que le cinquième. - Ils avaient le monopole et la maîtrise des principales technologies et dominaient la production industrielle de la plupart des biens d'équipement et de consommation. - La flambée (ancienne, qui s'accélère) de l'or montre que Bretton Wood et le règne du dollar est virtuellement enterré. La Russie, la Chine, les BRICS, le sud global ne sont plus réductibles. Poutine et Xi Jinping remercient Trump. Ils ne sont pas dupes des objectifs réels du président américain. L'opération vénézuélienne est la conséquence directe de la crise ukrainienne qui, quoi qu'il en soit dit, a affaibli et limité les marges de manœuvre et influence internationale de la Russie dans des proportions difficiles à estimer. La Chine, ayant choisi un autre terrain de la guerre (économique, commercial et technologique), ne participe pas d'une confrontation directe avec les Etats-Unis. L'initiative de D. Trump est une réaction face au jeu de go chinois en Amérique Latine (et dans le reste du monde) destiné à prendre à revers les pays occidentaux, en une circonvolution stratégique destinée à finir par les étrangler chez eux, conformément aux prescriptions de Lao Tseu, gagner sans tirer un seul coup de feu. « L'art de la guerre, c'est de soumettre l'ennemi sans combat. » Les résultats sont clairs et rapides, difficilement rattrapables. Quelques exemples. Robots industriels déployés en 2023. 276 300 en Chine 264 700 dans le reste du monde Classement des 15 meilleurs clusters d'innovation en 2025 1. Shenzhen-Hong Kong-Guangzhou (Chine) 2. Tokyo-Yokohama (Japon) 3. San Jose-San Francisco (États-Unis) 4. Pékin (Chine) 5. Séoul (Corée du Sud) 6. Shanghai-Suzhou (Chine) Les centres de recherche chinois à fort impact ont publié 65% de la recherche. 12% pour les Etats-Unis, 2.8% pour l'Allemagne. La Chine est devenue première dans les domaines suivants (LCI, L. 15 juillet 2024) : - Production industrielle - Exportations chinoises 3 380 Md$ (Banque Mondiale) - Energies vertes : 2/3 des nouvelles capacités solaires et éoliennes construites en 2024 dans le monde sont chinoises (Global Energy Monitor) - Nouvelles technologies (défense, espace, robotique, biotechnologies, IA) 37 sur 44 technologies critiques pour l'avenir (ASPI) On peut y ajouter les surprenant progrès réalisés en IA12. La liste des performances peut être très longue. C'est cela la fin de l'histoire. C'est la raison principale pour laquelle le « piège de Thucydide » restera à l'état de mythe.13 Notes 1- Extradé vers en avril 2010 vers la France d'où il sera à nouveau extradé un an plus tard vers son pays pour finir sa vie en prison, en 2017 à l'âge de 82 ans. 2- Très vieux procédé dont se souviennent leurs nombreuses victimes, encombrantes, coûteuses, inutiles... délaissés en fin de conflit : au Viêt-Nam, en Algérie, en Irak, en Afghanistan... demain probablement en Ukraine. 3- Économiste de l'énergie à l'université de Houston (Texas), Edward Hirs souligne auprès de Reporterre que la remise en état de l'appareil pétrolier vénézuélien nécessiterait « des années et des milliards de dollars » d'investissements. Les gisements souffrent en effet d'« années de forage insuffisant, d'infrastructures délabrées, de coupures d'électricité répétées et de vols de matériel », selon une étude récente du cabinet Energy Aspects, citée par le New York Times. (https://reporterre.net/, lundi 5 janvier 2026) 4- https://gabrielzucman.substack.com/p/comprendre-lintervention-americaine 04 janvier 2026. 5- M. Zelensky s'est pris à rêver dimanche 4 janvier 2026 et s'est fourvoyé devant un parterre de journalistes réunis à Kiev. « S'il est possible de traiter avec des dictateurs de cette façon, aussi facilement, alors les Etats-Unis d'Amérique savent ce qu'il faut faire ensuite », a-t-il lancé, songeant à une attaque contre Vladimir Poutine. 6- Le traité INF a été signé par les présidents américain et russe Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev en 1987, consécutivement à de la crise des « euromissiles ». 7- Rappelons que l'OTAN a été créée en avril 1946 soit 9 ans avant la naissance (mai 1955) du Pacte de Varsovie qui devait en principe (rétrospectivement) le justifier. 8- Lire. Max Weber, L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme. 1947, trad. Française, Plon, 1964.270 p. 9- T. Roosevelt élabora alors sa propre démarche dite « doctrine du Big Stick ». 10- Cf. A. Benelhadj : « Retour à la Doctrine Monroe ». Le Quotidien d'Oran, 22 février 2018. 11- Cf. A. Benelhadj : « Le mythe isolationniste américain ». Le Quotidien d'Oran, 16 janvier 2020. 12- Cf. A. Benelhadj : « Deepseek et la guerre sino-américaine ». Le Quotidien d'Oran, 30 janvier 2025. 13- Graham Allison, Vers la guerre : L'Amérique et la Chine dans le Piège de Thucydide ? Paris, Odile Jacob, 2019, 408 p. |
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