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Suite et fin Jean-Michel Apatie ne sera pas le seul à faire ce parallèle entre les crimes coloniaux et les crimes nazis. Suite aux massacres perpétrés par l’armée coloniale en 1945, le journal «Ohé Partisans !», fondé par un groupe de résistance communiste des F.T.P., titre à l’époque: «Oradour sur Glanes en Algérie». L’ancien résistant Paul Teitgen(10) torturé autrefois par la Gestapo, et donc plus lucide quant à la question du bien et du mal, n’hésita pas à comparer l’action des militaires français à celle de la police secrète du Troisième Reich. «La France risque de perdre son âme», dira-t-il en remettant sa démission à Pierre Lacoste le 24 mars 1957. Dans son dernier livre paru en Novembre 2025 «Oradours coloniaux français. Contre le roman national», le politiste et historien Olivier Le Cour Grandmaison fera plus qu’approuver les propos de Jean-Michel Apatie , pour l’historien la colonisation toute entière n’aura été qu’une longue série d’Oradours qui seront très tôt inaugurés par Bugeaud lui même. Il fera l’autopsie d’un Roman national français dont l’incroyable survivance des mythes continuent d’exercer un envoûtement néfaste sur des esprits apparemment lucides, à induire en eux ce sentiment d’impeccabilité rétif à toutes formes de critique de remise en cause et in fine à expliquer ce Déni pathologique et ce délire narcissique français Haut du formulaire Au micro de France Inter, Benjamin Stora a notamment déploré que «des générations entières» soient «passées sur les bancs du lycée et de l’université sans même savoir ce qu’était la colonisation, la guerre d’Algérie.» (11) On avait misé sur le système éducatif français avec le remaniement des ses programmes scolaires pour assurer la mise en place d’un enseignement (revisité) du Fait Colonial. Dans ses recherches sur l’enseignement du fait colonial mis en place depuis1980, (12) l’historienne et essayiste Laurence De Cock fera mention des difficultés et des antagonismes qui minent l’enseignement du fait colonial « Comment convaincre du caractère universel des valeurs et des principes républicains en donnant à voir leur violation légitimée par cette même République ? » (p.14). L’historienne s’intéressera également à la tension entre l’universalisme républicain et la pluralité culturelle sur le traitement de la « question coloniale ». Pour l’historienne, le « fait colonial » est un sujet éminemment sensible pour l’Éducation nationale puisqu’il renvoie directement la République française à ses contradictions. L’enseignement des valeurs universalistes de la République, telle que l’égalité en droit des Hommes, se heurte à la réalité de l’empire colonial et des inégalités de fait et de droit entre colonisateurs et peuples colonisés. L’historienne Suzane Citron portera les mêmes critiques (13) « L’histoire des autres est toujours absente. La légitimité des conquêtes n’est pas mise en question (P.101) La Raison d’Etat est toujours légitime (P.103) L’histoire de la colonisation reste ambigüe, même si s’amorcent les éléments d’une historiographie critique(P.109). « Une histoire totalitaire (…) Mémoire de l’Etat à l’exclusion des autres mémoires » (P.112) Les massacres de masses ont perduré de 1830 jusqu’à la fin du 19ème siècle. Les psychopathes de l’armée coloniale ayant disparu entre-temps [Bugeaud, Lamoricière, Changarnier, Pélissier, Saint Arnaud, Cavaignac, Montagnac]. La France pensait que sa satanée pacification arrivait à son terme. C’était sans compter sur cet extraordinaire esprit de résistance nationale des Algériens. Les massacres de masses reprirent de plus belle pour étouffer un nationalisme grandissant : 1945 [ Setif, Guelma , Kherrata], 1955 [ le Nord Constantinois]. Avec le déclenchement de la révolution algérienne en 1954, la mécanique coloniale criminelle commence à s’emballer, le crime de masse se réinstalle avec des moyens modernes et sophistiqués. En votant la mise en place des Pouvoirs Spéciaux, la France coloniale déchainera les enfers parmi les algériens ( systématisation de la torture, exécutions sommaires, disparitions, Justice d’exception-Tribunaux militaires, création de Centres de triage et de transit , Centres d’hébergement, Camps de regroupement , Lieux d’interrogatoires et de tortures innombrables ), espaces de non-droit ou aucune personne ne pouvait y accéder. Aucune information ne pouvait être publiée sans que ses auteurs n’encourent les représailles prévues par un Loi française ultra répressive et liberticide. (14) Cette guerre finale sera menée par une nouvelle portée d’assassins, rescapés de l’Indochine [Salan, Bigeard, Massu, Aussaresses, Godart, Trinquier ]. Une nouvelle page allait s’ouvrir, la plus sanglante et la plus déshonorante pour la France. C’est le temps des pouvoirs spéciaux, une créature bizarre qui allait opérer en dehors de toute légalité et de toute humanité. Les massacres d’octobre 1961seront gérés par un assassin d’une autre trempe, ancien collaborateur qui n’aura aucun compte à rendre pour les Algériens balancés dans la Seine et tabassés à mort mais qui sera condamné pour crime contre l’humanité dans une autre affaire. La France s’en servira assez longtemps quand elle en avait besoin. Drôle de République. Il est plus aisé deHaut du formulaire comprendre que le Maréchal Soult ait cautionné en 1845 les crimes du Général Pélissier que de voir la 4ème République se laisser aisément compromettre au point de couvrir des atrocités innommables liées à la guerre d’Algérie : La systématisation de la torture : Les historiennes françaises Sylvie Thénault et Raphaëlle Branche, en parlant de cette bestialité consubstantielle à l’ordre colonial, ne feront que confirmer ce phénomène étrange et permanent dans l’Histoire du colonialisme, Frantz Fanon écrira à ce sujet « La torture en Algérie n’est pas un accident ou une erreur ou une faute. Le colonialisme ne se comprend pas sans la possibilité de torturer, de violer ou de massacrer. La torture est une modalité des relations occupant-occupé» (15) Le célèbre avocat Pierre Vidal-Naquet affirmera que «Dans la guerre d’Algérie la torture n’était pas un accident, il s’agissait d’un système dans lequel l’Etat tout entier s’était trouvé engagé» (16) Camps de regroupement : Il y aura plus de 2000 Camps de regroupement pour enfermer définitivement 2,5 à 3,5 millions d’Algériens (soit entre un tiers et la moitié de la population rurale). Des centaines de milliers d’Algériens y périront dans ces Camps de l’enfer que la France essayera de présenter comme des villages modèles construits pour réaliser le développement économique et social de la paysannerie algérienne. « Rien, dans la guerre d’Algérie, n’est aussi important que le problème des regroupements. Rien aussi n’a été plus tardivement et plus mal connu de l’opinion française » 17 Le 17 février 1959, Michel Rocard, jeune énarque Inspecteur des Finances remet au délégué général en Algérie un rapport sur la situation plus qu’alarmante, voire même quasi-génocidaire, sur les fameux Camps de regroupements algériens. (18) On essayera en vain de cacher ce rapport et de limoger son auteur. Les journaux « France Observateur » et « Le Monde » (16 /17 avril 1959) arriveront, quand-même, à publier de larges extraits du rapport en soutenant sa vision alarmiste du sort des populations algériennes. Cet événement soulèvera la terrible question au sujet de l’ignorance totale de l’opinion publique et de l’indifférence scandaleuse des autorités civiles et militaires. A partir de 1955, le C.I.C.R (Comité International de la Croix Rouge) effectuera sept missions en Algérie dont le but était de s’enquérir du sort des personnes détenus (Camps de transit , Camps de regroupement , prisons , centres d’hébergement ) , il aura énormément de mal à obtenir les autorisation nécessaires et on ne peut pas dire que le résultat de ses rapports auront radicalement changé grand-chose, ils n’ont fait qu’effleurer l’insondable question de la Torture et l’incommensurable tragédie qui se déroulait à l’insu du monde entier. Il y aura un nombre incalculable de lieux d’internements et de torture clandestins ou inaccessibles aux autorités civiles et où le pouvoir militaire continuera d’exercer ses sales besognes. Ce n’est qu’au bout de sa septième mission, effectuée du 15 octobre au 27 novembre 1959, que le CICR rendra son rapport accablant sur les lieux de détention (19), (surpopulation, promiscuité, absence d’hygiène, maladies dans de nombreux camps, voire des cas de torture et des disparitions forcées.) Lorsque le CICR avait remis au Gouvernement ses conclusions, l’armée torturait déjà massivement en Algérie, depuis 1956, en vertu des pouvoirs spéciaux dont elle sera dotée la même année [création des Camps d’internement, du CCI - Centre de Coordination Interarmées et des DOP- Dispositifs Opérationnels de Protection]. Le phénomène de la torture était déjà bien connu mais ce fut la première fois qu’un organisme officiel en fasse référence. Le journal « Le Monde » (20) en publiera le 5 janvier 1960 de larges extraits qui mentionnaient « de nombreux cas de sévices et de torture ». Cette publication exacerbera la tension au sein d’une opinion française divisée et hésitante, au sujet de la torture. «Un pays de tradition libérale peut-il voir en quelques années ses institutions, son armée, sa justice, sa presse, corrodées par la pratique de la torture, par le silence et le mensonge observés autour de questions vitales qui mettent en cause la conception même que l’Occident affirme se faire de l’homme ?» (21) L’utilisation des gaz chimique et du Napalm : On apprendra que l’armée, en violation du Protocole de Genève (1925), utilisera massivement et indistinctement des gaz chimiques pendant la guerre d’Algérie, elle reproduira à une échelle plus terrifiante et moderne les méthodes expéditives du Général Pélissier. Ce n’est que récemment que sera amplement médiatisée cette période sombre, couverte par la république et très peu connue de l’opinion publique française. Benjamin Stora précise, en 2025, «qu’en Algérie, les Français ont été les premiers à faire des bombes au napalm un usage régulier, y compris contre des villages»(22) L’historien Fabrice Riceputi, indique en 2024 que le refus, de la part des autorités françaises, d’ouvrir à cette date les archives relatives à la guerre des grottes est symptomatique d’une «incapacité chronique de la République française à reconnaître et à condamner des crimes coloniaux commis par elle et en son nom »(23) Plusieurs historiens demandent, depuis 2020, l’ouverture des archives militaires sur l’utilisation d’armes chimiques, par l’armée française, pendant la guerre d’Algérie. Le travail de l’archiviste Christophe Lafaye sera particulièrement médiatisé en 2022 par l’enquête de la journaliste Claire Billet puis par la diffusion en 2025 d’abord déprogrammée du documentaire, «Algérie, sections armes spéciales», de Claire Billet. Cette France qui malgré toutes ses turpitudes ose reprocher à l’Algérie d’avoir criminaliser la colonisation et l’accuse de faire obstruction à la réconciliation franco-algérienne pendant qu’elle offre une tribune, encourage et finance sur son sol et ailleurs des activités subversives des ennemis de l’Algérie ( Médias numériques, écrivains, Groupe terroriste ) qui portent atteinte à la sécurité nationale de l’Algérie. Le spectre des Oradours coloniaux refuse de déserter nos mémoires. *Universitaire Références : (10)_ Paul Teitgen (1919 - 1991), résistant et déporté pendant la Seconde Guerre mondiale, secrétaire général de la police française à Alger, pendant la guerre d’Algérie, il révéla que plusieurs centaines de personnes furent exécutées sommairement. (11)_ La guerre d’Algérie et la colonisation ont-elles longtemps été passées sous silence à l’école ?» https://www.tf1info.fr/societe/la-guerre-d-algerie-et-la-colonisation-ont-elles-longtemps-ete-passees-sous-silence-a-l-ecole-2176186.html (12)_ Laurence De Cock , « Dans la classe de l’homme blanc,L’enseignement du fait colonial des années 1980 à nos jours » ,Presses universitaires de Lyon, août 2018. (13)_ Citron S., «Le mythe national, l’histoire de France revisitée », Les ed. de l’atelier. 2017. (14)_ Loi N° 55-385 du 3 avril 1955 instituant un état d’urgence, article N°11 – alinéa 2. (15)_ F. Fanon : Articles El Moudjahid : N°8(05.08.1957)/N°35(15.01.1959)/N°37(25.02.1959). (16)_ Entretiens avec Pierre Vidal-Naquet sur la torture au micro d’Anouk Adelmann diffusés la 1re fois les 3, 4 et 5 avril 1972 sur France Culture. (17)_ Pierre Vidal-Naquet, La raison d’État. Textes réunis par le comité Maurice Audin. Ed.Minuit, Paris, 1962, p.204 (18)_ Michel Rocard , «Rapport sur les camps de regroupement et autres textes sur la guerre d’Algérie», Ed. Mille et une nuits, 2003 - 332 pages (19)_ Françoise Perret , «L’action du Comite international de la Croix-Rouge pendant la guerre d’Algérie (1954-1962)» , https://www.icrc.org/fr/doc/assets/files/other/irrc_856_perret.pdf (20)_ Le Monde «Le Rapport du Comité International de la Croix Rouge sur les camps de transit et d’internement d’Algérie » Publié le 05 janvier 1960 (21)_ Pierre Vidal-Naquet, «La Torture dans la République», Ed.de Minuit, Paris, 1972, p.11 (22)_ -Karim Aoudia, « Benjamin Stora à Canal Algérie : «Des algériens ont été brûlés vifs au napalm français», journal El-Moudjahid du 25/03/2025-Raphaëlle Branche , « Quand l’armée française « pacifiait » au napalm » , Orient XXI, 25/05/2022, https://orientxxi.info/quand-l-armee-francaise-pacifiait-au-napalm,5638 (23)_Fabrice Riceputi, « Petite histoire de notre bonne conscience coloniale (1962-2023) », Socio. La nouvelle revue des sciences sociales, no 19,ý 6 novembre 2024, p. 99–108. |
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