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Le scandale Epstein ne fut pas une chute, mais un
dévoilement. Non pas une rupture, mais l'instant fragile où le voile, lassé de
feindre, consentit à tomber. Comme si le monde, un court moment, avait accepté
de se regarder sans fard et s'était découvert monstrueusement cohérent.
Ce que l'on vit surgir ne fut pas une anomalie, mais l'ordre même des choses. Des noms tombèrent comme des masques : présidents, princes, prophètes autoproclamés, ingénieurs de l'avenir, milliardaires du salut, architectes du progrès. Tous avaient emprunté le même ciel, fendu les mêmes nuages, pour atteindre cette île posée sur l'océan comme une tache de sang sur une robe blanche. Là-bas, les lois se dissolvaient dans l'azur. Le temps s'arrêtait. La mémoire se noyait. Et les hommes, délivrés de leurs peuples, redevenaient ce qu'ils avaient toujours été : des enfants capricieux jouant avec la chair, la douleur et l'innocence, persuadés que leur puissance les avait rendus éternels. Ils parlaient de paix universelle, de colonisation des étoiles, de philanthropie, de démocratie, d'ordre moral. Mais leurs discours n'étaient que des encensoirs destinés à masquer l'odeur de la corruption. Leurs prières n'étaient que des contrats. Leurs promesses, des narcotiques. Et le monde regardait. Il regardait sans voir, comme on observe la pluie tomber sur une vitre, avec cette distance polie qui protège du vertige. Les médias chantèrent l'indignation, mais leurs voix tremblaient d'une prudence calculée. On nomma le mal sans le désigner. On condamna sans accuser. On pleura sans se souvenir. Puis vint le grand effacement, ce linceul numérique qui recouvre chaque drame pour permettre au spectacle suivant de commencer. Mais tandis que cette farce cosmique se déroulait, une autre mémoire, venue d'ailleurs, s'invita dans mes pensées. Je me souvins des prêcheurs de l'obéissance, des architectes du silence, de ce courant austère EL MADKHALIA qui murmure aux croyants que la critique est un péché, que la révolte est une malédiction, que la dignité doit s'agenouiller devant le trône, même lorsqu'il est couvert de boue. Ils disent : tais-toi. Même si ton prince vole, même s'il frappe, même s'il viole, même s'il humilie. Ils disent : endure. Même si l'injustice devient ta maison. Ils disent : patiente. Même si la patience te dévore. Et soudain, la révélation : entre ces îles du vice et ces déserts de la soumission, il existe une secrète parenté. Une fraternité souterraine. Une même grammaire du pouvoir. L'un offre aux maîtres un paradis sans lois, et l'autre leur garantit un enfer sans voix. Dans les deux cas, le peuple est effacé. Dissous. Réduit à une rumeur lointaine. Une poussière docile. Une ombre utile. Les tyrans libertins et les tyrans dévots boivent à la même source. Ils se nourrissent du même poison : l'impunité. L'un l'enrobe de liberté, l'autre de sacré. Mais le breuvage est identique. Ainsi naît cette étrange harmonie des extrêmes : l'orgie d'un côté, la censure de l'autre ; la chair exhibée ici, la parole bâillonnée là-bas. Deux esthétiques, un seul projet : dominer sans être jugé. Dans ce monde renversé, la morale est un costume que l'on change selon la saison. Aujourd'hui la vertu progressiste, demain la piété rigoriste. Toujours la même comédie. Toujours la même trahison. Les peuples, eux, marchent entre les ruines de leurs illusions. Ils portent en eux des mémoires amputées, des colères orphelines, des rêves mutilés. Ils deviennent étrangers à leur propre souffrance, comme si la douleur, répétée trop souvent, avait fini par perdre son langage. Ils prient, ils consomment, ils travaillent, ils se divertissent et oublient. Oublient leurs morts. Oublient leurs humiliations. Oublient leur droit à la dignité. L'île d'Epstein brille encore, invisible, dans chaque palais, chaque bureau feutré, chaque salle de conseil, chaque studio de télévision. Elle n'est pas un lieu : elle est un principe. Celui d'un monde où l'élite flotte au-dessus des lois comme un nuage toxique, tandis que les masses rampent sous le poids d'une morale qu'on leur impose mais que nul ne respecte. |
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