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La décision d'investissement

par Saheb Bachagha*

Dans le cadre du nouveau projet de loi sur l'investissement initié par le président de la République, nous avons jugé utile et nécessaire de contribuer avec cette modeste réflexion dans l'espoir d'éclairer les idées de celles et ceux qui désirent se lancer dans des projets d'investissements dans ce nouveau paysage économique.

On précisera, tout d'abord, que ce type de réflexion n'a aucun caractère normatif. Sa vocation consiste plutôt à faire la synthèse des pratiques en matière de comptabilité de gestion, sous le signe de la prudence, en ne retenant que celles qui sont généralement acceptées. A ce titre ce document fournit des repères fiables aux professionnels impliqués dans la comptabilité de gestion. L'article met surtout l'accent sur les aspects pratiques de la démarche.

Les dépenses d'investissements concernent les acquisitions de biens d'une durée relativement longue ou permanente desquels on s'attend à retirer un courant d'avantages pécuniaires. Un investissement traduit un engagement de l'entreprise à produire et vendre de futurs produits et à s'engager dans d'autres activités. Pour cette raison les décisions d'investissements influent directement sur la rentabilité future de l'entreprise. Le processus de décision en matière d'investissement découle des principes de la planification stratégique qui correspond à un effort de l'entreprise pour définir sa mission et ses objectifs, puis les politiques et stratégies pour les atteindre. Une prise de décision efficace nécessite que des contrôles soient opérés à tous les stades pour s'assurer que les estimations seront réalistes au moment où la décision d'investissement sera arrêtée. L'information importante est la modification des flux monétaires résultant de la mise en œuvre de ce projet d'investissement : on raisonne uniquement en coût marginal. Toutefois, rien ne sert d'avoir des procédures de planification des investissements sophistiquées si les prévisions en matière de volume des ventes, d'opportunités commerciales, de capacité de production... ne sont pas fiables. Le degré de précision requis dans le chiffrage dépendra :

- du stade d'avancement du projet,

- du degré de sensibilité du projet à une variation de l'un des paramètres,

- de l'existence de projets similaires déjà entrepris.

Les estimations quantitatives

Les estimations portent sur :

- les investissements,

- Le fonds de roulement,

- L'horizon économique du projet,

- Les données commerciales,

- Les charges d'exploitation.

Les investissements

Cela couvre tous les coûts nécessaires pour mener à bien le projet : équipement, installation, formation, stock de pièces détachées... Différents moyens peuvent simplifier l'évaluation :

- pour chiffrer une partie d'un projet il est possible de retenir des coûts relatifs à des projets similaires (ex.: prix d'une construction au m²),

- une estimation rapide peut être réalisée à partir de l'information figurant dans des publications, au lieu de réaliser un appel d'offres auprès des fournisseurs.

Le fonds de roulement

Les variations du fonds de roulement doivent être calculées jusqu'à la fin du projet (augmentation ou diminution des comptes clients, des stocks,...).

L'horizon économique du projet

L'horizon économique correspond à la durée la plus courte parmi les trois suivantes :

1-Durée de vie physique : le bien est tellement usagé qu'il ne peut plus être entretenu efficacement et doit être remplacé.

2-Durée de vie technologique : période qui se termine dès lors qu'un nouveau procédé ou une nouvelle machine plus performante rend obsolète l'investissement initial de l'entreprise.

3-Durée de vie du produit sur le marché : la disparition du produit du marché ou des modifications importantes dans sa conception peuvent rendre inutile la machine qui les fabrique. Plus la durée de vie économique est longue et moins ce paramètre sera sensible. Certaines entreprises utilisent un horizon arbitraire par prudence, par exemple dix ans. Les flux postérieurs à cet horizon sont alors négligés ou évalués forfaitairement.

Les prévisions de marché

Une étude de marché comporte des prévisions de ventes pour la durée du projet, décrit tous les aspects de la position de l'entreprise sur le marché et estime le niveau de risque sur le plan du marketing. Toutefois, il est également possible de faire des prévisions de ventes à partir de données internes (par ex. : rapports des vendeurs). S'il existe différents scénarios, les chiffres d'affaires doivent être affectés d'une probabilité. Une moyenne pondérée du chiffre d'affaires est retenue. Il est également important de mettre en évidence les facteurs de compétitivité par rapport à la concurrence : potentiel de production disponibles, possibilités de développement des concurrents, de leurs produits et de leur cycle de vie technologique...

Le paramètre le plus délicat à estimer est le prix de vente : on se réfèrera généralement à l'élasticité de la demande ou au cycle de vie du produit.

Comment estimer les charges d'exploitation ?

Ne doivent être pris en compte que les flux monétaires (futurs) après paiement de l'impôt. Ainsi l'amortissement n'est pas à prendre en compte (mais devra être intégré dans le calcul de l'impôt). Cela couvre également les coûts négatifs générés par les améliorations ou gains de productivité. L'évaluation des coûts marginaux suscite les commentaires suivants :

- L'entretien peut être évalué de différentes façons : un coût moyen pour la durée du projet ou des provisions pour des remises en état périodiques ;

-L'expansion d'une entreprise s'accompagne généralement d'une croissance des services auxiliaires (par exemple le service entretien dans une usine) et des services administratifs. Mais il est difficile d'affecter un montant précis à un projet d'investissement.

Un ratio général peut être utilisé pour allouer une partie de ces coûts ;

Certaines assurances et taxes liées aux investissements ne doivent pas être négligées. Au niveau des gains, le problème consiste à déterminer si les ressources dégagées peuvent effectivement être réaffectées. Ainsi pour la main-d'oeuvre le temps « libéré » doit être utilisé pour d'autres activités productives ou justifier la suppression de postes de travail. De même une diminution de la consommation de prestations de services (informatique, transport....) ne peut être considérée comme un gain que si cela se traduit par une baisse de la facturation du fournisseur. Sinon les services « inutilisés » doivent être absorbés par de nouvelles activités. La valeur des biens en fin de projet doit être évaluée selon qu'ils sont cédés ou mis au rebut. Selon le cas, il faudra prendre en compte le coût de remise en état, le coût de démolition, le prix de cession,...

Autres points

Il convient de prendre en compte les effets de l'inflation qui diminue le pouvoir d'achat des flux monétaires futurs. Pour y remédier on intègre l'inflation dans le taux d'actualisation ou l'on ajuste préalablement les flux par un taux (un seul taux pour la durée du projet ou un taux spécifique pour chaque flux). Il faut veiller à ne pas compter deux fois les effets de l'inflation. Les entreprises ne prévoient pas une enveloppe budgétaire pour couvrir les risques. Ce facteur est appréhendé au moyen des procédés suivants :

- La zone de précision est évaluée par une fourchette en pourcentage,

- La prévision correspond à une moyenne pondérée résultant de différents scénarios,

- La simulation pour déterminer le niveau de sensibilité.

Comment choisir un projet d'investissement? : Quels modèles décisionnels.

L'arsenal des techniques d'évaluation

Six (6) techniques sont disponibles. Certaines intègrent le facteur temps au travers de l'actualisation :

- La valeur actualisée nette : actualisation des rentrées nettes de fonds au moyen du taux de rendement minimal que l'entreprise désire en retirer;

- Le taux de rendement interne,

Le coût équivalent annuel : l'investissement est converti en coût équivalent annuel, c'est-à-dire considéré comme un emprunt que l'on rembourse sur la durée du projet. On rajoute aux «remboursements» les charges d'exploitation annuelles ;

- Le délai de récupération;

- Le délai de récupération après actualisation des flux;

- Le taux de rendement interne comptable : le résultat net moyen après impôt – et non pas le solde des flux monétaires — est comparé à l'investissement.

Le critère du délai de récupération est particulièrement adapté lorsque:

- Il est nécessaire de passer au crible de nombreux projets en phase préliminaire,

- La situation de la trésorerie de l'entreprise est défavorable,

- Le projet est extrêmement risqué,

- Les projets en concurrence ont des durées de vie économique similaires.

Le taux de rendement interne comptable sera appliqué à des projets lourds pour mesurer l'impact sur les états financiers. Il sera intéressant de chercher une convergence entre deux approches.

Classement des projets d'investissements

L'entreprise peut hiérarchiser les différents projets sélectionnés selon deux types de critères :

Les critères quantitatifs tels que le taux d'actualisation. Ce dernier pourra être déterminé soit par rapport au coût du capital, soit par référence au ratio généralement accepté dans le secteur d'activité,

Les critères qualitatifs seront préférés lorsqu'il existe, par exemple, des contraintes techniques ou commerciales, des exigences précises sur l'échelonnement des flux ou des considérations stratégiques. De même, les critères quantitatifs ne pourront s'appliquer lorsqu'il s'agit de mise en conformité avec une nouvelle législation, de l'amélioration de la protection des actifs ou d'un projet de recherche appliquée.

Gestion du projet d'investissement

Le processus de décision repose sur une bonne documentation à tous les stades de la procédure. Une présentation formalisée et standardisée :

-Facilite la comparaison de plusieurs projets au sein de la même entreprise,

-tend à promouvoir l'impartialité dans le processus de décision,

-facilite la comparaison de plusieurs projets au sein de la même entreprise,

-permet aux dirigeants de se concentrer sur les problèmes de stratégie.

Manuel de procédures

Des procédures doivent être établies pour s'assurer que tous les projets sont revus de façon objective et logique. Les prises de décision doivent s'insérer dans une politique globale d'investissement. Le manuel comportera les informations suivantes :

- Un plan à moyen terme des investissements prévus (2 à 5 ans),

- Une description des différentes étapes à respecter,

- Les critères d'appréciation,

- Le taux minimum de retour sur investissement,

- L'identité des responsables de l'approbation des demandes d'engagement et du suivi des coûts des investissements,

- Une description de la procédure à suivre pour l'évaluation a posteriori de la performance des investissements.

Revue du projet préliminaire

C'est la première étape formalisée du processus de décision. C'est une phase indispensable qui permet :

- d'«orienter» dès le départ un projet ou de le rejeter,

- de minimiser les temps de mise en place d'un projet prometteur, ou

- de coordonner les activités associées à un projet. Le promoteur du projet doit être clairement identifié.

La demande d'engagement

Le responsable de la comptabilité de gestion sera généralement chargé de coordonner et de compiler l'ensemble des informations provenant des services (marketing, production,...); mais c'est le promoteur du projet qui garde la responsabilité finale de la présentation de la demande d'engagement. C'est sur la base de ce document que les cadres de direction et le conseil d'administration prendront la décision d'investir ou non. La demande d'engagement n'est pas nécessaire pour les projets inférieurs à un certain seuil mais devra être requise lorsqu'il y a financement d'un dépassement de budget d'investissement ou pour des dépenses importantes et non récurrentes.

Différents cadres peuvent être amenés à attester les informations données sur le projet d'investissement pour la partie concernant leur service. Par exemple, le directeur commercial atteste le volume des ventes et les prix de vente. Cela vise à conforter l'ultime décideur pour déterminer s'il doit approuver ou non ce projet.

Nous rappelons à nos valeureux lecteurs, que cet article n'a aucun caractère normatif. Il s'agit d'une modeste réflexion dans l'espoir d'éclairer les idées et servira, on l'espère bien à prendre les bonnes décisions.

A celles et ceux qui projettent de se lancer dans des projets d'investissements, nous leur souhaitons Bon courage et bon réussite.

*Expert Comptable et Commissaire aux Comptes - Membre de l'Académie des sciences et techniques, Financières et Comptable. Paris